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La Cause du Désir n°93

La Cause du Désir n°93

La Cause du Désir 93
Revue de l’École de la Cause freudienne, Août 2016

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SOMMAIRE

Éditorial
Affectés du langage, Marie-Hélène Brousse
Dysharmonie
Penser avec son âme ou parler avec son corps, Philippe La Sagna s’entretient avec Éric Laurent
La voie du catalogue
Amitié
Le meilleur ami de LOM, Laura Sokolowsky
Amour
L’amour entre émotion et angoisse, Pierre Naveau
Colère
Les couleurs de la colère, Jean-Daniel Matet
Émotion
De l’émotion à l’affect, Patricia Bosquin-Caroz
Haine
Connaître sa haine, Gil Caroz
Honte
Honto-logique : que nous apprennent les artistes contemporains sur la honte ? Armelle Gaydon
Ignorance
L’ignorance : une passion qui peut nous orienter ? Philippe La Sagna
Naïveté
La naïveté du Douanier Rousseau, Laurent Goumarre
Panique
Paniques biotechnologiques, François Ansermet & Ariane Giacobino
Passions
Passions religieuses du parlêtre, Éric Laurent
Passions de l’être, passions de l’â-me, Carolina Koretzky
Tristesse
La tristesse obligatoire, Philippe Hellebois
La Méthode de la Clef
L’angoisse, de l’excès à la perte, Hélène Bonnaud – Faire du dégoût un compagnon,
Laurent Dupont – Quand l’angoisse (se) réveille, Michèle Elbaz – De la tristesse au gay savoir, Danièle Lacadée-Labro
Échapper à un destin de solitude : du mépris à la méprise, Véronique Voruz
La psychanalyse au  XXIe siècle
Les affects dans l’expérience analytique, Jacques-Alain Miller
La passion du névrosé, Jacques-Alain Miller
Cas
Pourquoi je pleure ? Sarah Abitbol – Mauvaise humeur du matin, Sophie Gayard
Le seul affect de la mort qui mérite, Xavier Gommichon – L’affect d’ex-sister, Bernard Lecoeur  – De la morosité au blues, Omaïra Meseguer – Guérir de la honte, Ricardo Schabelman
À Rio
Un premier témoignage de passe
C’est arraché ! Dominique Holvoet
Ce que nous appelons l’inconscient
Des croyants et des dupes, Graciela Brodsky
Archives Lacan : pourquoi il faut être hégélien
Hegel et Kojève avec Lacan
Cinq lettres inédites de Jacques Lacan à Alexandre Kojève
Hegel et Freud : essai d’une confrontation interprétative, Alexandre Kojève
Kojève, Lacan – introduction au système du désir, Nicola Apicella

Affects et Passions

Marie-Hélène Brousse

En 1872, Darwin publie L’expression des émotions chez l’homme et les animaux où il fait l’hypothèse que « l’habitude d’exprimer nos sentiments par certains mouvements a dû être d’une manière quelconque acquise graduellement », en quoi il se détache de l’idée d’une innéité qui a pourtant encore ses partisans aujourd’hui – les émotions seraient plus vraies parce qu’elles dériveraient directement du biologique. Il conclut sur l’expression le langage des émotions, thèse contre laquelle la psychanalyse s’inscrit en faux. L’expression des émotions, même muette, ne va pas chez les humains sans le langage parlé. Freud, dès 1915 1 , différencie les représentations, traces de souvenirs, des affects « qui correspondent à des procès de décharge dont les représentations dernières sont perçues comme sensations » et oppose Vorstellungsrepräsentanz etTriebregung 2 . L’affect est ce qui, de l’inconscient, n’est pas refoulé. Ni tension élémentaire, ni élan vital lié à l’instinct. Comme l’explicite ici Jacques-Alain Miller, « l’affect est déplacé, désarrimé […] : [il] peut être “fou, inversé, métabolisé, mais il n’est pas refoulé. Ce qui est refoulé, ce sont les signifiants qui l’amarrent” » 3 . Exemple actuel : les smileys de nos téléphones mobiles présentifient cet amarrage.

Freud était passé de l’émotion à l’affect, Lacan distinguera l’affect de la passion, dont la puissance tient à la métonymie. La rumeur veut que Lacan ne se soit pas intéressé aux affects. Rien n’est plus faux. « Ils pensent sans doute que je m’intéresse moins aux affects qu’à autre chose. C’est absurde. » 4 Ni immédiateté d’un être naturel, ni sujet sous une forme originaire, l’affect est « le produit de la prise de l’être parlant dans un discours » 5 . L’émotion se fait affect d’être prise dans le filet des signifiants, et l’affect devient passion du fait que le sujet est un corps qui vit sous le règne des discours de son temps. L’affect passe ainsi à la dimension éthique propre au désir, celle-là même qui n’est pas prise en compte par la psychologie. Le sujet, affecté par ces signifiants-maîtres, s’en fait l’objet, dans une passion métonymique pouvant parfois aller jusqu’au martyre. L’article d’Éric Laurent, « Passions religieuses », en analyse le processus dans notre actualité.

Au binaire Affects-Passions, il convient d’ajouter un troisième terme pour cerner ce quelque chose qui échappe à la biologie, à la psychologie comme à l’anthropologie ou la philosophie, pour, comme le remarque J.-A. Miller, situer la jouissance. Le discours analytique s’y essaie, au plus vif de l’expérience du sujet. Affects et passions sont des modes de jouir. Ce dossier est construit selon deux méthodes, celle du catalogue et celle de la clef, deux références de méthodologie lacanienne développées dans le Séminaire X 6 . Notre catalogue est dans le style de Borges, hétérodoxe et marqué d’incomplétude. Des psychanalystes y traitent un affect ou une passion selon le choix que leur désir propre leur indiquait, et, dans la rubrique Cas, selon ce que les cures qu’ils dirigent leur enseignent. Parions sur cette contingence. Nul doute que vous ne déploriez, dans ce catalogue, l’absence de tel affect ou telle passion, cher lecteur. Que ce manque vous inspire et vous mette au travail… La voie du catalogue donc, mais pas sans la méthode de la clef qui est autre. La clef d’un enseignement est la fonction signifiante comme telle. C’est précisément ce qu’une analyse accomplit, par l’opération conjointe d’extraction des traces signifiantes et de la localisation du mode de jouir qui rend cette dérive du désir infinie, parce qu’échappant au refoulement. L’enseignement des analystes de l’École y trouve donc sa juste place.

On trouvera en outre deux échos du dernier congrès de l’Association mondiale de psychanalyse qui eut lieu à Rio : le premier témoignage d’un nouvel Analyste de l’École voisine avec le texte d’une analyste qui, ayant terminé le sien, aborde ce qu’est l’inconscient réel, dégagé de la dimension de la croyance.

L’autre élément essentiel de ce numéro est constitué par un dossier spécial Archives Lacan sur lequel Laura Sokolowsky a veillé. Un de nos collègues, Juan Pablo Lucchelli, a découvert cinq lettres de Lacan à Kojève. J.-A. Miller a bien voulu nous les confier pour publication. Le dossier est complété par un texte inédit de Kojève sur Hegel et Freud, de cette même période, que nous publions avec l’aimable autorisation de Mme Nina Kousnetzoff, et un article de Nicola Apicella, spécialiste d’histoire intellectuelle à l’EHESS. Ces différents documents inédits constituent un ensemble exceptionnel sur le lien Lacan-Kojève en même temps qu’ils précisent l’intérêt de Lacan pour Hegel, dont on sait l’importance qu’il eut tout au long de son enseignement, comme en témoignent les termes de signifiant-maître et de discours du maître. Mais laissons le dernier mot au poète et à la couverture :

En ce temps-là, j’étais crédule
Un mot m’était promission,
Et je prenais les campanules
Pour les fleurs de la passion.

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1. Freud S., « L’inconscient », Métapsychologie, Œuvres complètes, vol. XIII, Paris, PUF, 1988.
2. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, La Martinière / Le Champ freudien, 2013, p. 65 & sq.
3. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 23.
4. Ibid.
5. . Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 176.
6. Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 28-30.