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Certains problèmes de couple

Certains problèmes de couple

Certains problèmes de couple

Jacques-Alain Miller

Avoir recours à l’analyse c’est toujours substituer un couple à un autre ou du moins superposer le couple qu’on va former avec l’analyste au sien. D’ailleurs le conjoint quand il y en a un, ne prend pas toujours ça très bien. Il peut s’opposer – ça se voit –, tolérer, éventuellement il entre à son tour en analyse. Et c’est parfois en analyse que le problème de couple se découvre : on se demande ce qu’on fait avec son partenaire, comment on a pu songer à s’appareiller à cette plaie. Aussi bien, on va en analyse pour essayer de déchiffrer les signaux qu’il émet, les messages ambigus, équivoques, peut-être malveillants qu’il vous destine comme s’il parlait par énigme. Donc on vient traiter la question du désir du partenaire avec son partenaire analyste et souvent aussi parce qu’on est blessé par ce que vous dit votre partenaire.

Il faut dire qu’en règle générale une femme n’arrive pas à encaisser ce que lui dit son homme. D’ailleurs aussi elle n’arrive pas à encaisser ce que lui dit sa mère. Toute règle est susceptible d’exception bien entendu. Côté homme le problème est bien souvent de ne pas arriver à choisir la partenaire qui serait celle qui convient, ou de ne pas arriver à être sûr que c’est la bonne si on en a plusieurs, ou que c’est bien elle. Et quand on n’en a pas de partenaire on se demande pourquoi, qu’est-ce qui fait obstacle à en avoir un.

Donc dans tous les cas avoir recours à l’analyse c’est introduire un partenaire supplémentaire dans la partie qui se joue pour vous avec un partenaire. Seulement ce n’est pas si clair de savoir quel est votre vrai partenaire. Et dans l’analyse ce qui se découvre c’est que votre vrai partenaire c’est toujours ce qui vous est impossible à supporter. Votre vrai partenaire c’est votre réel, ce qui résiste et qui vous occupe.

Parfois le vrai partenaire, ce réel, ce sont vos pensées. Il se peut que vous n’arriviez pas à supporter les pensées qui vous viennent, que ce soient elles qui vous persécutent et à ce moment-là on peut dire que vous jouez votre partie essentielle avec vos propres pensées. Comment arriver à penser à autre chose ? On voit des sujets qui souffrent d’être rattrapés par leurs propres pensées, qui s’efforcent d’annuler leur je pense, de l’intoxiquer, de l’anesthésier par l’alcool, par la drogue, de ruser avec leurs pensées et ça peut aller parfois jusqu’au point où l’idée de suicide vient. Ça peut être une façon radicale de divorcer d’avec ses pensées.

Parfois le partenaire essentiel, le réel, c’est le corps. Le corps qui n’en fait qu’à sa tête si je puis dire. Le corps qui reste frigide dans l’acte sexuel alors que l’amour est là pourtant ou alors le corps du mâle qui en dépit du désir, de l’amour, ne manifeste pas l’érection attendue. Ou alors ça peut être le corps qui se couvre d’eczéma et on ne sait pas pourquoi il vient et il disparaît.

Parfois le partenaire essentiel c’est l’image à quoi on voue toute son attention et qui concentre toute la douleur. Alors la personne à laquelle vous êtes lié, bien souvent, elle ne fait qu’habiller ce réel qui est votre vrai partenaire. C’est ainsi qu’en analyse on voit apparaître et c’est parfois douloureux, c’est parfois surprenant, le vrai fondement de votre couple.

Je peux prendre un exemple, évidemment particulier. Celui d’une femme qui a été laissée tomber par le père à sa naissance et même avant sa naissance, puisqu’on est dans le cas où le gars a pris la poudre d’escampette à peine tiré le fameux coup. Quelqu’un lui a tenu lieu de père mais elle a décidé très précocement dans sa petite enfance : « personne ne paiera pour moi ». Au fond elle le décide en faisant contre mauvaise fortune bon cœur si on veut ; elle assume l’abandon où elle a été laissée par un : « je n’ai besoin de personne ». Voilà comment elle s’en tire. Alors ça l’a lancé dans sa vie dans une certaine errance. Elle me faisait penser à la tortue qui promène sa maison sur son dos. Et puis elle trouve un homme, elle s’attache à un homme, elle fait couple et progéniture avec cet homme. Et quel homme trouve-t-elle ? Elle trouve un homme qui précisément ne veut pas payer pour une femme. Ça lui convient évidemment cet homme-là qui ne veut pas payer son écot à la femme. Et entre tous c’est avec celui-là qu’elle fait couple. De plus c’est un homosexuel. Et ils s’aiment, ils s’accordent. La base du couple c’est ça : que l’un ne paiera pas pour l’autre. Tout est bien sauf que le malheur veut tout de même qu’elle entre en analyse et alors dans l’analyse nait le désir que l’autre paye pour elle. Un rêve lui revient : celui d’une boutique de son enfance et elle se souvient que lorsqu’elle allait prendre quelques marchandises chez ce fournisseur qui était en bas de chez elle, elle disait : « papa paiera ». Celui qu’elle appelait papa était le substitut paternel. Et la voila qui se met à désirer que l’homme, le père de ses enfants paye pour elle. Elle ne veut plus être la tortue. Mais le gars avec qui elle est, fidèle au contrat de départ, au contrat qui était au fond basé sur le symptôme, n’entend pas les lâcher. Voila donc qu’elle le déteste, qu’elle songe à le quitter, elle prépare son départ. Le gars ne moufle pas. Alors logiquement elle lui présente des factures et un jour elle lui présente une facture de trop, de gaz et d’électricité, ça se révèle intolérable pour lui, il prend ses clics et ses clacs et réclame enragé le divorce après avoir prévenu Gaz de France de ne plus lui envoyer de factures, qu’il ne les paierait plus. C’est évidemment là douloureux pour elle et on peut dire que la psychanalyse à atteint ce qui était la base symptomatique de ce couple. Elle a surmonté ce je n’ai besoin de personne mais voila désormais qu’elle est divorcée et elle se trouve dans la situation où certainement cet homme qu’elle a quitté ne paiera plus pour elle. Voila par exemple une vérité qui se découvre à l’analyse et qui est là si je puis dire chèrement payée.

Un autre exemple. Une jeune femme se marie avec un homme qui vivait avec sa bande de copains. Vous connaissez ces bandes de copains où les gars se bousculent, s’envoient des bourrades, sont entre eux. Des gars, quoi. Et au fond c’est celui-là qu’elle a choisi, qu’elle a décroché de sa bande de copains et hop elle l’a emmené. C’est ça au fond qu’elle voulait : surmonter les réticences d’un garçon, ses inhibitions, son extrême mauvaise volonté à se lier à une femme. Parce que lui semblait-il, il voulait rester marier avec sa pensée, avec ses mauvaises pensées. Et elle a exercé un certain forçage pour avoir celui-là, pas un autre, alors que, dit-elle, elle ne manquait pas de prétendants. Le résultat c’est qu’il ne se passe pas un jour où il ne lui fasse pas payer l’établissement de ce couple sous la forme de remarques désobligeantes. Des remarques qui vont jusqu’à l’injure, l’injure quotidienne sous des formes particulièrement crues. Là ce que Freud appelait la haine de la féminité chez l’homme s’expose de la façon la plus évidente. On s’ameute, les amis disent « quitte-le donc ! ». C’est la fameuse question « Qu’est-ce qu’elle lui trouve ? » et c’est une question qui signale le fait que le partenaire, le vrai partenaire, c’est souvent votre symptôme. La pression est telle qu’elle se précipite en analyse. Et alors que découvre-t-elle ? D’abord qu’elle va très bien ; qu’elle prospère ; qu’au lit elle jouit parce qu’après l’injure on baise. Elle enfante, elle travaille et au fond toute la douleur est concentrée sur le fait que cet homme parfait qui la rend heureuse est en même temps injurieux et c’est ça qui la ravage. Et en analyse elle se montre dévastée par ce que lui dit son partenaire. Et un peu plus loin qu’est-ce qui se découvre ? Il se découvre, avec l’aide de l’analyste ou au moins avec l’aide de cette perspective que le sujet est heureux y compris dans sa douleur, il se découvre que la parole d’injure est justement le noyau même de sa jouissance. Qu’elle a si l’on veut de l’injure conjugale une jouissance de parole. Il se découvre qu’il lui faut être stigmatisée pour être. Et c’est d’ailleurs, il faut le dire, dans le stigmate que l’on reconnaissait jadis la marque de Dieu. Et si c’est cet homme-là qu’elle a voulu décrocher c’est dans la mesure même où il lui parle sous les espèces de l’injure et que c’est ainsi qu’elle se sent femme. Et pourquoi ? Il se trouve que le père nourrissait un mépris profond pour la féminité, un mépris d’origine religieuse. Et c’est bien dans ce rapport à son Dieu que s’était pour lui développé une méfiance, une véritable haine à l’endroit de la féminité et c’est ce qui n’avait pas échappé à sa fille. Le couple infernal commémorait le symptôme du père. Par l’intermédiaire du partenaire qu’elle avait voulu, cette jeune femme jouissait de la stigmatisation paternelle. Alors, elle pourra le quitter seulement si elle quitte, si s’efface, l’image éternisée de son père. Mais peut être aussi bien, si elle cesse de désirer l’injure, le partenaire cessera de s’adresser à elle sur ce mode.

15e épisode de la série Histoire de… psychanalyse,
diffusée sur France Culture, le 17 juin 2005