Commentaire de «fonction et champ de la parole et du langage» de Jacques Lacan

Jacques-Alain Miller

La lettre en ligne n° 27 :: La vie de la BECF, Lettre n° 2

 

Texte et notes établis par Catherine Bonningue à partir d’une intervention de J.-A. Miller prononcée dans le cadre d’un Atelier de Psychanalyse à Milan, les 25 et 26 mars 1995.

Une ponctuation heureuse

La lecture est une question de ponctuation heureuse.

Qu’est-ce qui fait qu’une ponctuation est heureuse ? Est-ce parce que  cela vous rend heureux ? Des nouvelles interprĂ©tations de grands auteurs  classiques peuvent rendre heureux — de MallarmĂ©, par exemple —, mais  ce n’est pas pour autant ce que veut dire l’expression « une ponctuation  heureuse qui donne son sens au discours du sujet ».1

Une ponctuation heureuse s’accorde avec ce que veut dire le sujet en  analyse. Cela suppose dans l’interprĂ©tation une causalitĂ© qui n’est pas linĂ©aire.  Qu’est-ce qu’une causalitĂ© linĂ©aire ? C’est une causalitĂ© oĂą il y a une  proportion entre la cause et l’effet. Plus la cause est importante, plus l’effet  est important.

Ce que Lacan met en valeur, c’est que quelque chose qui est très petit  en quantitĂ© dans le discours se supporte en fait d’une signification Ă©norme,  et qu’un discours très long peut se rĂ©duire Ă  une signification minime —  c’est la valeur de « la parole vide », qui peut durer très longtemps et n’a pas  d’intĂ©rĂŞt. Cela suppose qu’en matière sĂ©mantique, et notamment dans la  technique de l’interprĂ©tation, il y a une causalitĂ© non linĂ©aire, c’est-Ă -dire  que de très petites causes peuvent avoir des effets Ă©normes. Ce dont on  s’est aperçu rĂ©cemment dans d’autres champs du savoir, dans une Ă©tude en  mĂ©tĂ©orologie que l’on a rassemblĂ©e sous le nom de « chaos » : « Un simple  battement d’aile de papillon peut donner, quelques jours après, un cyclone.  » Cela nous arrive tout le temps dans l’expĂ©rience analytique : un petit battement d’aile d’interprĂ©tation produit des cyclones chez le patient.

« Je suis ce que je suis »

Qu’est-ce que ça veut dire ce qu’on dit ? Qu’est-ce qu’il faut que  l’analyste dise pour ĂŞtre Ă  la hauteur de sa fonction ?  Tout le texte conduit Ă  la troisième partie, qui porte sur la technique  de l’interprĂ©tation. C’est vrai qu’avec Lacan la place de l’analyste change  par rapport Ă  ce qu’elle Ă©tait au dĂ©but des annĂ©es 50, et ce qu’il faut dire et  ce qu’il ne faut pas dire change.

Le texte de Lacan lui-mĂŞme demande une ponctuation heureuse. On  trouve, par exemple, toute une page d’imprĂ©cations contre les analystes de  l’IPA, avec une verve satirique extraordinaire, mais l’important du point de  vue thĂ©orique ou clinique est cachĂ© dans trois mots derrière une relative. Le  style de Lacan exige continuellement de la part du lecteur de choisir une  ponctuation et de savoir ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Et souvent,  chez Lacan, trois mots sont plus importants que trois paragraphes.  Travailler Ă  lire Lacan est une discipline d’interprĂ©tation. Ne pensons  pas que nous comprenons exactement la valeur de ses mots.  Lacan cite, en grec, dans l’Évangile selon saint Jean, un dialogue  entre JĂ©sus et les juifs incrĂ©dules, qui ne croient pas ce juif-lĂ .2 Ils lui disent  : « Qui es-tu ? » Et JĂ©sus leur rĂ©pond : « Je suis d’abord ce que je vous  dis ». Donc, une introduction du sujet comme sujet de sa parole. Il poursuit  : « J’ai beaucoup Ă  dire de vous, beaucoup Ă  condamner, mais celui qui  m’a envoyĂ© est vĂ©ridique, et ce que j’ai appris de lui, je le dis dans le  monde. » Le commentaire continue : « Ils ne comprirent pas qu’il leur dĂ©signait  le Père. »

Ceci pourrait ĂŞtre mis en exergue de tout le texte de « Fonction et  champ de la parole et du langage », parce que ce texte est inaugural pour  Lacan. Il en a datĂ© le dĂ©but de son enseignement. Il est devenu Lacan avec  ce texte. Jusqu’à sa mort, il a continuĂ© de dire : « Je suis d’abord celui qui a  prononcĂ© le Discours de Rome. » On pourrait mĂŞme dire qu’il est venu,  comme le Christ devant les incrĂ©dules, communiquer, transmettre au  monde, ce qu’il avait appris d’Un père, du père Freud. Ce texte est, comme  les Évangiles, un texte militant, un texte qui est fait pour diffuser une nouvelle  vĂ©ritĂ©.

Dans son SĂ©minaire des Quatre concepts3, plus de douze ans plus  tard, Lacan dit que son « Discours de Rome » a la valeur d’une nouvelle  alliance. Dans la prĂ©face comme dans l’introduction, Lacan ne cesse pas de  reprocher Ă  la formation psychanalytique de l’IPA son formalisme, son  ritualisme, et il vient comme celui qui libère la psychanalyse — la vĂ©ritĂ© de  Freud — du ritualisme et du formalisme. Il y a lĂ  un Ă©cho de la polĂ©mique  christique contre la position pharisienne, et Lacan rend un hommage au  groupe italien qui a bien voulu accueillir la naissance d’une SociĂ©tĂ© française  de Psychanalyse et lui donner l’abri de la ville de Rome, la Ville universelle.  Il Ă©voque alors le Mont Vatican Ă  travers une rĂ©fĂ©rence Ă  Aulu-Gelle.

La nouvelle alliance

Ce texte en trois parties est prĂ©cĂ©dĂ© d’un double portique : une introduction  et une prĂ©face. Il a Ă©tĂ© prononcĂ© en 1952 et publiĂ© dans les Écrits,  avec plusieurs paragraphes réécrits par lui pour l’édition, en 1966, ainsi  qu’un prĂ©ambule spĂ©cial4. L’introduction est de 53, mais la prĂ©face de 56,  la première publication en revue.

Il y a comme un double aspect : d’un cĂ´tĂ©, ce qui relève de l’histoire  collective du mouvement analytique — c’est l’histoire de l’Institut de Psychanalyse,  de ses conflits, de la crĂ©ation de la SociĂ©tĂ© française de Psychanalyse  —, d’un autre cĂ´tĂ©, l’histoire personnelle, ce qui concerne la subjectivitĂ©  de Lacan, Ă  quoi il fait rĂ©fĂ©rence Ă  la fin de la prĂ©face.5 Autrement  dit, il y a les circonstances majeures, collectives, mais il y a en mĂŞme temps  la hâte de Lacan dans ce moment historique Ă  accomplir le saut, la transformation  qui rĂ©side dans ce texte. Cette nouvelle alliance qui s’y accomplit  est liĂ©e au mouvement de conclure d’un temps logique. Bien sĂ»r, Lacan  expose dans ce texte ce que c’est que le temps logique, mais le texte lui-mĂŞme  est le produit d’un de ces temps logiques.

La mutation dont il s’agit dans la psychanalyse, telle qu’elle apparaĂ®t  dans la prĂ©face et dans l’introduction et se dĂ©veloppe dans l’ensemble du  texte, rĂ©sumons-la par deux traits prĂ©cis. Premièrement, le champ central de  la psychanalyse, ce sont les fonctions de la parole et, depuis la disparition  de Freud, les analystes ont oubliĂ© la centralitĂ© de la fonction de la parole.  Deuxièmement, des termes comme ceux d’inconscient ou de sexualitĂ© ont tendance Ă  disparaĂ®tre du discours de la psychanalyse. La nouvelle alliance que promeut Lacan consiste Ă  rendre son caractère central aux fonctions de la parole, Ă  restituer la fonction de l’inconscient dans la psychanalyse et rappeler le caractère sexuel du dĂ©sir. Nous nous transportons lĂ  dans la psychanalyse telle que Lacan l’a trouvĂ©e au dĂ©but des annĂ©es 50. Il n’en est Ă©videmment plus ainsi aujourd’hui et spĂ©cialement grâce Ă  Lacan. C’est le point de dĂ©part de son enseignement, un point de dĂ©part magnifique, d’un esprit de dĂ©cision stupĂ©fiant : il entre dans le temple et en chasse tous les marchands. Une considĂ©rable Ă©nergie thĂ©orique est mobilisĂ©e dans ce texte, qui est le dĂ©part d’un missile Ă  très longue portĂ©e. Il ne faut pas pour autant mĂ©connaĂ®tre les vingt ou trente annĂ©es qui ont suivi, dont toute une part est faite de la critique de ce texte. MĂŞme si ce n’est pas la Bible, ce texte est Ă  connaĂ®tre par cĹ“ur. Lacan n’a pas cessĂ© de combattre avec lui-mĂŞme et de se dĂ©mentir, dans le cadre mĂŞme du champ qu’il a ouvert par ce texte. Nous ne pouvons par exemple pas oublier que celui qui a parlĂ© de la rĂ©alisation du sujet — expression qui figure comme titre de la première partie — a fini par dĂ©finir le moment conclusif de la passe comme « la destitution subjective ». On mesure, dans l’écart de ces deux expressions, tout le chemin parcouru. Ce texte peut ainsi se rĂ©vĂ©ler formidable, mais, en mĂŞme temps, comparĂ© Ă  des dĂ©veloppements ultĂ©rieurs de Lacan, il peut paraĂ®tre faux. Nous devons le lire en faisant rĂ©fĂ©rence Ă  notre expĂ©rience, comme ce texte le permet très souvent.

L’autonomie du sujet

Le point de départ de Lacan est très unilatéral : la psychanalyse, c’est essentiellement la parole dans sa fonction créatrice. Le sujet qu’il nous présente — dont il conservera le terme tout le long de son enseignement — est un sujet actif dans l’acte de parole. On attend l’acte de parole comme le salut. Lorsque, bien plus tard, il écrira « Subversion du sujet »6, c’est précisément pour dire que le sujet n’est pas si actif que ça dans la psychanalyse, qu’il est subverti. L’idéal de ce texte, c’est l’autonomie du sujet, la psychanalyse étant la conquête par le sujet de son autonomie. Dès le début de la préface, il y fait allusion d’un point de vue politique, précisément contre la politique de l’Internationale.7 Dans le conflit qui les avait menés à la présente issue, on avait fait preuve quant à leur autonomie de sujets, d’une méconnaissance si exorbitante, que l’exigence première en ressortait d’une réaction contre le ton permanent qui avait permis cet excès. Rien ne le montre mieux qu’un passage où Lacan définit aussi bien l’aliénation de la folie que celle de la science, en disant que, dans ces deux positions, le sujet est plus parlé qu’il ne parle. La position correcte est alors pour lui de parler et de ne pas être parlé par l’Autre. Dix années plus tard, il définira le sujet d’être un sujet parlé par l’Autre, et l’inconscient, c’est l’Autre en tant qu’il parle le sujet. C’est pourquoi Lacan, dans ce texte, met tellement en valeur, même si le mot n’est pas souvent prononcé, l’autonomie du sujet. Dans « La lettre volée »8, il mettra en valeur l’autonomie du symbolique. Il y a un déplacement théorique entre ce texte et les trois premiers Séminaires.

Style ironique

Comment caractériser l’effort de Lacan dans ce texte ? Il vise les fondements de la psychanalyse. Il ne fait pas une polémique partielle sur tel ou tel point de la clinique. Il met en question la conception même de ce qui opère dans la psychanalyse et en même temps les fondements mêmes de la psychologie. Il offre une nouvelle définition de l’inconscient et une nouvelle doctrine de la cure. C’est à partir de la mise en question des fondements de la psychanalyse qu’il justifie son style qu’il qualifie d’« ironique ».9

Pourquoi dit-il style ironique ? Il l’oppose au style dogmatique, le style qui est précisément celui qui ne remet pas en cause les fondements. C’est certainement une référence à l’ironie de Socrate, c’est-à-dire une ironie qui est profondément dialectique, l’ironie qui consiste à montrer les contradictions dans lesquelles entre l’interlocuteur. C’est la méthode de Lacan dans ce texte, qui est continuellement polémique, et qui montre que l’on n’arrive pas à rendre compte des différents aspects de l’œuvre de Freud si l’on ne prend pas comme fondement les fonctions de la parole. On a déjà, dans la préface, comme un programme de l’enseignement de Lacan. Quand il dit pourquoi il conserve les termes freudiens, on entend déjà celui qui va créer un vocabulaire nouveau.10 Cette rupture avec la terminologie de Freud, c’est celle que Lacan va lentement élaborer au cours de ses Séminaires, en créant ses nouveaux concepts et ses mathèmes. Nous en avons là comme le pressentiment et, aussi bien dans la préface que dans l’introduction, la mise en valeur de la fonction de celui qui enseigne. Il n’y a pas de doute que Lacan pense à lui-même et assume clairement la position du maître dialectique, du maître de la vérité.

Une thèse sur le pouvoir

J’aimerais souligner, dans la toute première phrase de l’introduction, le mot « pouvoir », que l’on va retrouver dans le titre du texte de Lacan « La direction de la cure et les principes de son pouvoir ».11 C’est vrai que la théorie de la psychanalyse tourne, d’une façon générale, sur la question du pouvoir. Qu’est-ce qui permet de rendre compte de l’efficacité de la psychanalyse, c’est-à-dire que cela ait des effets d’être écouté par quelqu’un et qu’il vous réponde d’une certaine façon ? C’est pourquoi, quand déjà les élèves de Freud ont tenté de faire l’économie de la cure, ils l’ont fait à partir de la suggestion et, de façon élective, à partir de la catégorie du surmoi. C’est pour cela qu’ils ont si bien accueilli la seconde topique de Freud, celle qui distingue le ça, le moi et le surmoi, parce qu’ils se sont reconnus dans le surmoi. Cette thèse est une thèse sur le pouvoir et elle figure dans les écrits élaborés à l’époque par les élèves de Freud. « Le stade du miroir » est une thèse sur le pouvoir, théorisée par Lacan à partir du maître et de l’esclave, cette dialectique qu’il a empruntée à Hegel à travers Kojève.

Dans « Fonction et champ », qui doit avoir le pouvoir ? C’est la parole qui a le pouvoir dans la psychanalyse. Lacan dira un peu plus tard : « C’est le symbolique qui commande », et en particulier « à tout ce qui est de l’ordre imaginaire ». Il finira par créer le concept du signifiant-maître pour incarner ce pouvoir symbolique dans un terme et lorsqu’il donnera la structure des quatre discours à quatre places, il en isolera une, en haut à gauche, comme étant celle de la maîtrise, du pouvoir.

La question est de savoir comment se servir de ce pouvoir, quel est le bon pouvoir dans la psychanalyse. C’est dans ce cadre qu’il faut resituer toute sa polémique contre ses ennemis de l’Internationale. Ça, c’est l’exercice d’un mauvais type de pouvoir, un pouvoir qui va contre les pouvoirs créateurs de la parole. Ce sont tous les pouvoirs du langage mort, standardisé, contre les pouvoirs de la parole vide. C’est pourquoi Lacan insiste autant sur le formalisme de la formation internationale, sans méconnaître les pouvoirs que ce formalisme rassemble.12 Il y a toujours eu chez Lacan le souci de comprendre pourquoi Freud avait confié sa doctrine à ce formalisme. Il ne dit pas que ce formalisme trahit Freud, dans la mesure où Freud l’a voulu, mais constate, en 1950, que cette conservation seulement formelle du message freudien se retourne contre l’efficacité de la psychanalyse. Il en fait la démonstration dans l’introduction : la doctrine analytique elle-même est devenue une défense contre la psychanalyse. Il parle des défenses que nous pouvons reconnaître dans la doctrine. Ce qui le conduira, bien plus tard, dans son écrit Télévision, à qualifier les sociétés analytiques de Sociétés d’Assistance Mutuelle Contre le Discours Analytique.13 Vous trouvez, à la fin de cette introduction, une très intéressante psychanalyse des psychanalystes, c’est-à-dire une psychanalyse de l’institution analytique. Lacan la présente à ce titre : il faut appliquer la méthode psychanalytique à la communauté des psychanalystes.

Binaires

Dans la première partie, l’inconscient lacanien apparaît comme un trou, une discontinuité dans le discours conscient, et le but de la psychanalyse est comme de rétablir une continuité consciente, que Lacan appelle la réalisation psychanalytique du sujet. Cette partie est divisée en deux soussections : l’une traite de la parole vide et l’autre de la parole pleine.14 Constamment, Lacan réfléchit à partir de binaires. Il oppose fonction de la parole et champ du langage. Il montre qu’il y a à la fois une articulation et une antinomie entre ces deux termes, et qui donnent lieu à certains paradoxes, comme nous le verrons dans la deuxième partie. Dans la seconde partie, c’est symbole et langage, et dans la troisième, le binaire est un peu plus complexe.
Qu’est-ce que ce binaire de parole vide et parole pleine ? Il y a un schéma sous-jacent à toute cette première partie et, en un sens, à l’ensemble du texte : une opposition entre le symbolique et l’imaginaire qui se répète constamment sous de nouveaux visages. Lacan finira par écrire cette opposition sous la forme de son schéma en Z, en fait un schéma en X qui oppose l’axe symbolique à l’axe imaginaire. La parole vide se déploie sur l’axe imaginaire, qui va du moi à l’autre symétrique, elle a la même structure que le stade du miroir. La parole pleine, elle, est vraiment sur l’axe symbolique. Cette duplication oblige à dédoubler beaucoup de ter mes. Le terme essentiel de l’axe imaginaire, c’est ce qu’on appelle dans la psychanalyse « le moi ». La parole vide, c’est la parole du moi. Dans la première section de la première partie, Lacan parle de ce qu’est le discours narcissique, mais, symétriquement, il faut qu’il invente un terme corrélatif au moi sur l’axe symbolique qu’il appelle le sujet.

Schéma 1

Séparation de l’imaginaire

On s’obstine à faire l’analyse des résistances sur l’axe imaginaire, parce qu’il y a une résistance imaginaire, tandis que, sur l’axe symbolique, il y a ce que Lacan appelle l’interprétation symbolique. Il montre en même temps que le symbolique a par lui-même un effet dissolvant sur l’imaginaire. Le seul fait de parler de son identité imaginaire a tendance à la défaire, en tout cas dans le contexte de la vérité. C’est ce que Lacan dit être la véritable signification de la régression. Le moi narcissique se défait progressivement de toutes ses identifications imaginaires. Le terme de réalisation du sujet est parallèle à l’idée de dissolution du moi.

Dans « Variantes de la cure-type »15, écrit par Lacan après le rapport de Rome, un chapitre est consacré à la fin du moi, à sa disparition, chez l’analyste. L’idéal de la position de l’analyste, c’est de ne plus exister sur l’axe imaginaire et d’être tout à fait maître de sa propre marionnette. Il ne devient pas un pur esprit, mais, dans l’expérience au moins, il doit avoir une distance avec sa propre image, son corps, tout ce qu’il peut émettre dans la perception, et employer exactement ce qu’il faut comme syllabes. Ce que Lacan a appelé à l’occasion cadavériser sa position. La première section de cette partie décrit comment se défait le moi, comment, une fois que l’unité imaginaire est plongée dans le symbolique — elle l’est du seul fait que le moi parle à un Autre qui n’approuve pas sa construction imaginaire, qui reste neutre, qui le laisse continuer —, se produit une vacillation de toutes les certitudes imaginaires. Cela se produit ou cela ne se produit pas. On a cet éloge, dans la première partie, tout à fait excessif d’ailleurs, de la dissolution de l’imaginaire dans le symbolique, comme s’il n’y avait pas de réel qui résiste à cette dissolution. Dans la seconde partie, on a l’étude de la structure de la parole pleine sur l’axe symbolique, avec, déjà là, le schéma implicite de l’après-coup, que Lacan présentera plus tard. Qu’explique-t-il ? Que le sujet, à un point sur l’axe du temps, dans sa chronologie, vise toujours le futur, à partir duquel il revient sur son passé. Il réordonne toujours ce qu’a été son passé à partir du futur. Cette structure a déjà été mise en valeur dans la temporalité heideggérienne ou existentialiste, et Lacan l’importe dans la psychanalyse.

Schéma 2

Il y a bien sûr des faits de développement, mais ce que Lacan met en valeur, c’est que cela ne dit rien du sens que cela prend pour un sujet. Il insiste ainsi déjà sur la faille qu’il y a entre le fait et le sens. Il prend cet exemple, dans le Séminaire I, du petit garçon qui reçoit une tape et demande si c’est un accident ou une punition. Si c’est un accident, ce n’est pas grave, et si c’est une punition, il pleure. Toute la seconde moitié de la première partie de « Fonction et champ » est construite sur ce clivage et sur ce schéma rétroactif. Ce clivage entre le signifiant et le signifié reviendra chez Lacan jusqu’à dire que, pour tout signifiant, la production de sens est toujours en question.

Une ponctuation forte

Pour faire une ponctuation forte pour ordonner le texte, la première  partie porte sur la parole vide et sur la parole pleine, la deuxième porte sur  le langage et la troisième sur les deux Ă  la fois. La deuxième partie peut  ĂŞtre divisĂ©e en trois, bien qu’il n’y ait que deux parties internes. Dans la  première partie interne, Lacan prend successivement les trois grands textes  fondateurs de Freud L’interprĂ©tation des rĂŞves, La psychopathologie de la  vie quotidienne, Le mot d’esprit dans ses rapports avec l’inconscient, et tire  de leur comparaison une dĂ©finition du langage comme une combinatoire.  Dans la seconde partie interne16, il se rĂ©fère Ă  l’anthropologie, spĂ©cialement  aux structures Ă©lĂ©mentaires de la parentĂ©, et dĂ©veloppe la thèse du  « langage c’est la loi », qui n’est pas le mĂŞme point de vue que le langage  combinatoire. Dans la troisième partie interne oĂą il parle des trois paradoxes  qui montrent la parole dĂ©valorisĂ©e au profit du langage, aussi bien  dans la folie que dans la science que dans le symptĂ´me, c’est le langage qui  domine la parole.


Langage
————
Parole


La première partie rĂ©unit une donnĂ©e de l’ancien Lacan, Ă  savoir  « Le stade du miroir » qui finalement supporte la conception de la parole  vide. Elle rĂ©unit le concept du stade du miroir avec le concept heideggĂ©rien  et sartrien du projet : l’homme, ou le Dasein, se projette au-delĂ , dans la  structure de la temporalitĂ©, et il vit son actualitĂ© Ă  partir de cet au-delĂ .  Cette structure d’après-coup a Ă©tĂ© mise en valeur par Freud dans son texte   sur l’homme aux loups, mais il n’est pas sĂ»r que Lacan l’aurait trouvĂ©e dans Freud s’il n’avait pas lu d’abord Heidegger. Dans cette première partie, c’est Lacan et la philosophie, c’est la conception de la combinatoire Ă  partir des trois grandes Ĺ“uvres de Freud. Dans la seconde partie, c’est plutĂ´t Freud et l’anthropologie, c’est vraiment rĂ©inscrire la psychanalyse dans le champ des sciences humaines restructurĂ©es par LĂ©vi-Strauss. On peut donc opposer la première Ă  la seconde.

Paradoxe

Quand ce n’est pas paradoxal, quels doivent être les rapports de la parole et du langage selon Lacan ? Normalement, dans la définition de Lacan, le langage est au service du sujet de la parole, et dans les exemples qu’il prend ici, le langage n’accepte pas d’être au service de la parole. C’est au contraire la structure du langage qui aplatit la parole. Dans le symptôme aussi, il y a une parole qui veut se lire, mais le langage articulé ne se met pas au service de cette intention. Elle est obligée de passer par le corps. Lacan appelle paradoxe le fait que l’Autre n’obéit pas à ce que veut le sujet, qui devrait être le maître du sens, alors que, là, c’est le lieu de l’Autre qui est le maître. La structure véritable nous est montrée par la psychose où c’est l’Autre qui parle, la grande question étant de savoir pourquoi on ne s’en aperçoit pas.

Peut-il y avoir une parole sans langage ? Peut-il y avoir un langage sans parole ? Le langage sans parole, c’est ainsi que Lacan définit le surmoi bien des années plus tard, c’est-à-dire des formules qui sont comme un programme informatique faisant agir le sujet. Si cela se met à parler à son oreille, évidemment, le langage sans parole commence à prendre la parole. Il y a des phénomènes de déplacement, de métaphore et de métonymie, d’Entstellung, au sens de Freud, qui ne sont possibles que par le langage articulé. C’est grâce au langage articulé que l’on peut dire oui pour faire comprendre non, ou non pour faire comprendre oui.

Alors que la première partie sur l’intersubjectivité de la parole est extrêmement diverse, celle sur la situation technique du temps est très individualisée. C’est le seul endroit dans tout son enseignement où Lacan traite de la durée de la séance et donne les fondements de sa technique, cette technique qui a pesé d’un poids très lourd dans ses relations avec la communauté psychanalytique de l’IPA. Lacan est allé dans le sens d’un raccourcissement considérable de la séance analytique.

Éternisation

À la fin de « Fonction et champ », il y a une cuillère de Heidegger, une cuillère de Hegel, et on tourne, et puis on remet un petit peu de Hegel. C’est une création philosophique tout à fait kitsch, et que Lacan ne va pas maintenir, qu’il va dissoudre. En resteront des éléments séparés dans son enseignement, mais cette synthèse hégélo-heideggérienne va se perdre. Dans son texte de « La direction de la cure », Lacan dit : « Il faut lire la Traumdeutung pour savoir ce que veut dire ce que Freud y appelle désir. »17 Il se le dit à lui-même. Lacan a lu Hegel pour savoir ce qu’était le désir. Tout de suite après, Lacan explique que le désir de reconnaissance, cela n’a aucun sens. Il renonce là très clairement à Hegel et à ses pompes, ses fastes.
On peut s’amuser de la construction philosophique de Lacan. Il faut en mĂŞme temps la prendre très au sĂ©rieux, parce que tout ce qui est lĂ  mĂŞlĂ© continue d’insister dans son enseignement. Lacan nous prĂ©sente une naissance hĂ©gĂ©lienne du symbole qui se crĂ©e Ă  partir de la nĂ©gation de l’objet naturel. Il faut en quelque sorte barrer l’objet naturel pour qu’il devienne un symbole, le sortir, le soustraire Ă  la nature. Il faut le dĂ©contextualiser, l’isoler, pour qu’il devienne symbolique. L’art de dĂ©rision de Duchamp a par exemple beaucoup utilisĂ© cette propriĂ©tĂ©. Si vous enlevez la roue d’une bicyclette et que vous la mettez sur un piĂ©destal avec une petite Ă©tiquette : « Roue de bicyclette, par Marcel Duchamp », la voilĂ  maintenant devenue un objet d’art. Elle Ă©tait une roue de bicyclette simple, vulgaire, prolĂ©taire, et elle devient une roue de bicyclette essentielle. Elle est passĂ©e au symbole artistique. Elle est le symbole, non pas de la bicyclette, mais d’une sorte de vide rendu. Cela rĂ©alise, en termes hĂ©gĂ©liens, l’Aufhebung de la roue de bicyclette. D’un cĂ´tĂ©, c’est une nĂ©gation de sa fonction utile, de pourquoi elle est venue au monde, mais c’est aussi une Ă©lĂ©vation de la roue de bicyclette Ă  un statut qu’elle n’aurait jamais pu espĂ©rer au dĂ©part. Il y a lĂ  un effet d’éternisation. La roue de bicyclette que Duchamp a fait passer dans l’Aufhebung est lĂ  pour toujours, Ă  cĂ´tĂ© de La Joconde, des statues des Cyclades…

Hegel relève la valeur d’éternisation concernant la temporalité du symbole, au moins du symbole écrit. La phrase « Maintenant il fait jour » durera au-delà de sa valeur de vérité. L’œuvre éternise, au moins fait durer quelque chose de ce qui disparaît naturellement. Le symbole arrache au temps.

Le texte de Lacan sur « La signification du phallus » nous propose les fondements hégéliens du phallus, de la castration freudienne. Comment explique-t-il la place spéciale du phallus ? Il nous dit que c’est « le symbole par excellence, le symbole des symboles ». Tout symbole suppose la disparition de l’objet normal, naturel, et le phallus symbolise cette négation de
l’objet naturel. Pour cette raison, il doit être lui-même l’objet qui est barré, rayé. D’où la castration.

Anamorphose

Quel titre pourrait-on donner à cette troisième partie ? Lacan dit au début qu’il veut étudier le rapport profond qui unit la notion de l’instinct de mort au problème de la parole, et à la fin du texte, il lève le voile sur les noces de la parole et de la mort. C’est une surprise par rapport à ce qu’il a dit de la parole depuis le début.

Que dit-il de la parole jusqu’alors ?

Dans la première partie, sans doute la parole peut être vide, elle peut se dérouler sans consistance et sans autre contenu que de défaire l’imaginaire, mais elle peut être parole pleine, c’est-à-dire parole du projet vital. C’est une parole qui vise l’avenir et qui réorganise le passé, l’avenir qui n’est pas la mort, mais un avenir d’action, de transformation. Cette première partie étudie le rapport profond qui unit la notion de projet vital même de la parole.

Dans la deuxième partie, à propos du troisième paradoxe, Lacan fait un très grand éloge de la subjectivité créatrice, c’est-à-dire dans la civilisation moderne et dans la culture, la parole est écrasée par le langage tout fait, mais le plus précieux, c’est la parole créatrice quand elle arrive à émerger. Les paradoxes que Lacan énumère, c’est la répression de la parole créatrice sous la forme de la folie, du symptôme et de la science. La parole apparaît comme un pouvoir de création et Lacan souligne le rapport profond qui unit la création au problème de la parole.

Au début de la troisième partie, quand il s’agit de l’intersubjectivité, la parole apparaît avant tout comme la médiatrice de la paix. Jusqu’à l’extrême fin du texte, on voit surtout les valeurs positives, optimistes, de la parole. Ce n’est que dans les quelques pages finales que Lacan lève un voile et que l’on trouve un squelette, un crâne, un peu comme dans le tableau d’Holbein Les Ambassadeurs où nous avons tous les prestiges de la puissance et du savoir et de l’image, mais ce qui se découvre à la fin quand on s’en va et que l’on se retourne, c’est une tête de mort. La fin de « Fonction et champ » est un peu cette anamorphose. Au moment où on abandonne ce texte, il se découvre que, dans les profondeurs, il y avait la mort. Puisque j’ai fait allusion au caractère hégélien de « La signification du phallus », n’oublions pas que Lacan fait un rapport entre cette tête de mort anamorphique et le phallus de la castration. Il essaie de faire une place, à la fin de son exposé magistral, à la notion que les élèves de Freud ont refusée, parce qu’ils la trouvaient impensable : l’instinct de mort.

Répétition

Cela n’allait pas du tout de soi à ce moment que Lacan situe ainsi l’instinct de mort. Il le mettait auparavant du côté de l’imaginaire.18 Nous savons par « Le stade du miroir » que le moi peut tuer l’autre. C’est ça l’instinct de mort de Freud, dit Lacan. La nouveauté de la fin de ce texte, c’est qu’il dit que l’instinct de mort s’explique par le symbolique, que Freud ne désigne pas par là un simple phénomène imaginaire d’agressivité. Il amène ensuite pour la première fois cette notion, cette connexion conceptuelle, dont il dit que c’est capital dans le symbolique, et qui est la répétition.

Dans cette partie tellement philosophique, ce terme de répétition a tout son poids. Il ne vient pas de Hegel ou de Heidegger, mais de Freud. On pourrait presque dire que la conjonction de la parole et de la mort, c’est la répétition. Le grand problème qui se découvre et que Lacan ne résout pas dans ce texte, c’est le rapport qu’il y a entre l’intersubjectivité et la répétition, parce que ce ne sont pas deux fonctions semblables. Il donne une présentation intersubjective de la répétition, il relie le Fort-Da de Freud comme une naissance intersubjective de la répétition. C’est dans la tension intersubjective entre l’enfant et la mère que l’enfant commence à jouer à l’occultation de l’objet et en fait le symbole, mais si on pense vraiment au fond de ce qu’est l’intersubjectivité, ce n’est pas compatible avec la répétition freudienne.

C’est la question que Lacan va se poser dans son second Séminaire qui s’appelle Le moi, mais dont le vrai sujet est la répétition. Il y choisit l’autonomie du symbolique contre l’autonomie du sujet et la répétition contre l’intersubjectivité. On voit ici la tension qu’il y a entre ces deux concepts. Il ne dissimule pas du tout qu’il essaie de marier Hegel et Heidegger, il dit explicitement : « L’œuvre du psychanalyste est médiatrice entre l’homme du souci et le sujet du savoir absolu. »19

Savoir absolu et savoir fragmenté

L’homme du souci, c’est Heidegger, le Sorge — l’homme est essentiellement quelqu’un de prĂ©occupĂ© —, et de l’autre cĂ´tĂ©, le sujet du savoir absolu, hĂ©gĂ©lien, qui est justement quelqu’un qui n’est plus du tout prĂ©occupĂ©. Quand on arrive au savoir absolu, c’est le moment de la sagesse, un moment kojĂ©vien. Lacan dit encore : « La fin de la psychanalyse, c’est la sagesse. » Tout ce micmac hĂ©gĂ©lo-heideggĂ©rien vient Ă  la place d’une thĂ©orie de la fin de l’analyse que Lacan Ă©laborera ensuite, et justement dans des termes opposĂ©s Ă  ceux de la sagesse, et en montrant que c’est plutĂ´t du cĂ´tĂ©  de l’IPA que l’on pense arriver Ă  la sagesse Ă  la fin de l’analyse, donc on  n’a plus besoin de chercher Ă  renouveler Freud. C’est presque un canular :  le souci heideggĂ©rien et le savoir absolu hĂ©gĂ©lien mariĂ©s sous l’égide de la  psychanalyse. Cela indique plutĂ´t la place du problème que Lacan va travailler,  Ă  savoir la fin de l’analyse. Des Ă©lĂ©ments ne vont pas ensemble dans  ce mariage. Lacan reprend Ă  la fois la dĂ©finition heideggĂ©rienne de la mort,  qui n’est pas du tout dialectisable.

Lacan pensait que l’on devait parler toutes les langues. Ce qu’on appelle  en philosophie les conflits des devoirs Ă  l’égard de la patrie, de la  famille, cela ne s’accorde pas forcĂ©ment. On a des devoirs Ă  l’égard de la  vĂ©ritĂ© — Kant, le parler vrai —, des devoirs d’humanitĂ©. Faut-il dire la  vĂ©ritĂ© au tyran ? La Babel dont parle Lacan, c’est le conflit de ces ordres  qui dissocient l’homme moderne. Quels sont les droits de la jouissance, de  l’humanitĂ©, de la famille ? Quels sont les devoirs que l’on a Ă  l’égard de la  collectivitĂ© sociale, professionnelle ? Nous ne le savons plus très bien,  l’économie de marchĂ© a rompu tout ça. Ă€ l’époque de saint Thomas, on  savait. Il y a, au vingtième siècle, un mouvement de retour Ă  saint Thomas  d’Aquin. Il avait toutes les bonnes rĂ©ponses pour le douzième siècle, il doit  bien aussi les avoir pour le vingtième. C’est un savoir absolu maniable.  Quand il y a saint Thomas, il n’y a pas la place pour la psychanalyse.  Ce n’est que lorsque le savoir total d’un saint Thomas est volatilisĂ© en  Ă©clats, fragmentĂ©, que le psychanalyste a sa place, et non pas pour Ă©noncer,  pour tous, ce qu’il doit faire, mais pour aider chacun un par un Ă  trouver sa  solution dans les impasses. C’est Ă©videmment un peu mĂ©galomane. Le psychanalyste  a l’air, Ă  la fin de ce texte, d’être le mĂ©diateur entre Hegel et  Heidegger, mĂ©diateur entre tous les ordres de devoir et de savoir de  l’époque contemporaine. C’est une figure vraiment Ă©crasante. Lacan signale  lui-mĂŞme, au dĂ©but du prĂ©ambule, qu’il y avait vraiment trop  d’enthousiasme dans ce texte.20

Fort-Da

Comment nous reprĂ©senter l’éternisation du dĂ©sir ? Le petit enfant  dĂ©sire voir sa mère. Elle arrive, il est satisfait et le dĂ©sir disparaĂ®t. Mais  voilĂ  que la mère ne revient pas. Il joue alors Ă  la disparition et au retour de  la mère en lançant une petite balle et en la ramenant. Ce jeu exprime le fait  que le dĂ©sir dure, et il pourra s’éterniser si la mère ne revient plus jamais.  Lacan considère que la balle est un symbole au travers duquel le dĂ©sir du  sujet est Ă©ternisĂ©. Plus tard, Lacan dira que cette balle n’est pas un symbole  et qu’il y a un reste, l’objet petit a.

C’est tout un raisonnement. Comment peut-on dire que cette balle  cause le dĂ©sir ? Peut-ĂŞtre peut-on entendre qu’elle reprĂ©sente — c’est tout  de mĂŞme un rapport symbolique — le manque de la mère. Si nous suivons  la trace de l’éternisation du dĂ©sir, elle renvoie Ă  l’expĂ©rience du Fort-Da.  Cela traduit l’instauration de la rĂ©pĂ©tition. Quels sont les exemples que  prend ensuite Lacan ? Il dit que le premier des symboles de l’humanitĂ© est  la sĂ©pulture, la tombe qui, au-delĂ  de la disparition de votre corps biologique,  Ă©ternise le nom. Lacan dit mĂŞme que cette mort, en tant qu’elle est  enveloppĂ©e dans le symbole, est la vraie vie, la seule vie qui dure.

Vérité de la communication

Le temps est situĂ© par Lacan dans la dialectique intersubjective. En  1950, le thème de l’intersubjectivitĂ© est Ă  la mode, il vient de la phĂ©nomĂ©nologie  de Husserl et est dĂ©jĂ  liĂ© dans l’esprit du temps avec la dialectique  du maĂ®tre et de l’esclave de Hegel. Un chapitre de L’être et le nĂ©ant de  Jean-Paul Sartre s’appelle « Hegel, Husserl et Heidegger », oĂą il cherche  cette connexion entre la dialectique de Hegel, l’intersubjectivitĂ© selon Husserl,  et le projet selon Heidegger.

L’intersubjectivitĂ© au sens de Lacan est un point très important du  texte. Il essaie d’abord de dĂ©montrer que c’est la pratique mĂŞme de Freud.  Toute son opĂ©ration de rĂ©novation thĂ©orique est faite pour arriver Ă  une  rĂ©novation de la pratique analytique, donc Ă  une technique nouvelle de  l’interprĂ©tation. Il dit que, jusqu’à lui, les Ă©lèves de Freud ont donnĂ©  comme lieu Ă  l’analyste le moi et comme technique l’analyse des rĂ©sistances  imaginaires. Lacan, lui, donne un nouveau lieu Ă  l’analyste, le lieu du  sujet, et une nouvelle technique, l’interprĂ©tation symbolique intersubjective.  Ce qui veut dire que l’analyste est engagĂ© comme sujet dans l’analyse.  C’est pour cela que Lacan prend l’exemple de Freud, qui Ă©tait tout Ă  fait  engagĂ© comme sujet dans sa pratique puisqu’il Ă©tait en train de crĂ©er la  psychanalyse. Freud n’est pas l’exception, mais le modèle. L’analyste doit  se fonder lui aussi dans sa parole. Les interprĂ©tations de Freud Ă©taient efficaces  parce qu’il Ă©tait lui-mĂŞme prĂ©sent dans sa parole. Il passait un pacte  avec le patient qui les engageait tous les deux.

C’est une thèse tout Ă  fait extrĂŞme, qui sera progressivement tempĂ©rĂ©e  par une autre, très surprenante, quand Lacan dit qu’une vraie parole  inclut toujours sa rĂ©ponse, une thèse qui n’est pas tout Ă  fait celle de  l’intersubjectivitĂ©. L’intersubjectivitĂ© veut dire que l’Autre rĂ©pond, donne  sa rĂ©ponse, alors qu’à l’intĂ©rieur mĂŞme de cette problĂ©matique, Lacan figure  autre chose, soit que la vraie parole comporte dĂ©jĂ  sa propre rĂ©ponse.  C’est cette thèse qui va permettre Ă  Lacan de se libĂ©rer de la conception de  l’intersubjectivitĂ©. Il dira, plus tard, que l’analyste n’est pas un Autre sujet,  mais l’Autre qui doit permettre au sujet d’entendre la rĂ©ponse qu’il y a dans  sa propre parole, dans la question. C’est parce que nous n’entendons pas  nos rĂ©ponses, que nous n’entendons que nos questions, nos angoisses, nos  interrogations, que Lacan parle de mettre l’analyste au lieu de l’Autre, non  pas comme un Autre sujet, mais comme la voie de retour de la parole. Le  principe essentiel qui est dĂ©gagĂ© dans ce texte est que, dans la communication  humaine, l’émetteur reçoit du rĂ©cepteur son propre message sous une  forme inversĂ©e. VoilĂ  le principe selon lequel la parole inclut toujours sa  rĂ©ponse. La psychose est la vĂ©ritĂ© de la communication, lĂ  le sujet sait qu’il  reçoit ses messages comme venant de l’Autre.

Ce qui est beau dans cette histoire, c’est que ce n’est pas Lacan qui a  donnĂ© ce principe. Il a reçu son propre message de la part d’un auditeur.21  L’auditeur lui faisait une objection, le comprenant mieux dans cette objection  que Lacan s’était compris lui-mĂŞme. C’est vraiment un principe qui  traverse l’enseignement de Lacan et inspire mĂŞme la construction de son  grand graphe. Le schĂ©ma de l’après-coup permet de placer aussi cette  structure de la communication intersubjective. Le message vient de l’Autre,  alors qu’il semble venir du sujet qui n’est que le rebroussement du message.  Lacan le traduit en disant que « la parole inclut toujours subjectivement  sa rĂ©ponse ». Il dit aussi que le « tu ne me chercherais pas si tu ne  m’avais trouvĂ© » homologue la mĂŞme vĂ©ritĂ©. Se vĂ©rifie Ă  chaque phrase  comment c’est infiltrĂ© par l’Évangile, ce qui a Ă©tĂ© très sensible aux auditeurs  de Lacan.

Désir-interprétation

Le principe de « la parole inclut sa rĂ©ponse » est finalement très surprenant,  mais au fondement mĂŞme de la conception de l’interprĂ©tation par  Lacan. Il est dĂ©jĂ  de nature Ă  mettre en question l’idĂ©e du dĂ©sir de reconnaissance  que Lacan a introduit dans la psychanalyse, dont jamais Freud  n’a parlĂ©, un Ă©lĂ©ment qu’il va prendre dans Hegel et Kojève pour le plonger  dans la psychanalyse, et pour en faire, avec un ton d’assurance extraordinaire,  le dĂ©sir fondamental. Cela ne va cependant pas rĂ©sister Ă  son propre  enseignement, cela va se dissoudre.

Quand Lacan portait toute l’expĂ©rience analytique en termes imaginaires, c’est le dĂ©sir du semblable, le dĂ©sir du corps, et surtout le dĂ©sir agressif qui Ă©taient tout Ă  fait Ă©vidents et mis en valeur. Dans le schĂ©ma du  stade du miroir, on sait ce que le moi veut : l’autre image, l’image dans le  miroir pour la faire disparaĂ®tre. L’intentionnalitĂ© est claire : cette image ne  lui est pas indiffĂ©rente, elle le rĂ©jouit, l’intĂ©resse et Ă©voque sa curiositĂ©.  Lacan a aussi besoin, sur l’axe symbolique, d’un dĂ©sir, sinon le symbolique  n’est qu’un système. Que peut-il y avoir comme dĂ©sir entre deux  sujets en tant que tels ? Il invente comme dĂ©sir propre au symbolique un  dĂ©sir de reconnaissance, qui rĂ©pond Ă  une exigence logique, celle de dĂ©finir  le dĂ©sir au niveau symbolique. Lorsque, plus tard, il dĂ©collera tout cela  progressivement, qu’il se dĂ©barrassera du deuxième sujet, il lui faudra  continuer Ă  dĂ©finir un dĂ©sir au niveau du symbolique. Il dira par exemple  que c’est l’intention de dire, le vouloir-dire ou dĂ©finira ensuite le dĂ©sir propre  au symbolique par la connexion entre les signifiants, comme une mĂ©tonymie.  Dans ce texte, l’idĂ©e de Lacan, c’est qu’il faut trouver sa propre parole,  mais il dĂ©veloppera ensuite que la parole la plus importante est celle  qui a Ă©tĂ© inscrite par l’Autre et que l’idĂ©e de rĂ©aliser sa personnalitĂ© dans la  parole est douteuse. Le dĂ©sir de reconnaissance, c’est le dĂ©sir supposĂ© de  l’Autre. Le dĂ©sir comme mĂ©tonymique se passe un petit peu de l’Autre  sujet. Lacan identifie alors le dĂ©sir et le sens et dĂ©finit le dĂ©sir par l’élĂ©ment  sĂ©mantique du langage : « J’appelle dĂ©sir le signifiĂ© en tant qu’il court sous  le signifiant. » C’est vraiment un fiat. C’est dire : dans la psychanalyse, le  dĂ©sir, c’est ce que veut dire une parole. Un dĂ©sir est un vouloir, un vouloirdire.  Ce n’est pas spĂ©cialement liĂ© Ă  l’Autre, sinon Ă  l’Autre du signifiant.  Lacan a dit auparavant que toute parole inclut sa rĂ©ponse, lĂ  il dit que toute  parole inclut un dĂ©sir, au sens oĂą toute parole a un sens. Le dĂ©sir d’une  parole n’est pas autre chose que la façon de son interprĂ©tation. C’est Ă  la  fois l’intention de signification et l’interprĂ©tation.

Déchet

Ce dĂ©sir qui est toujours fuyant, qui roule sous les paroles, Lacan invente  de dire que le phallus est le symbole de cette fuite du sens, c’est le  signifiant du signifiĂ© en tant qu’il se dĂ©robe. Chacun des deux sexes a un  rapport spĂ©cial avec cette fonction. Ce n’est plus l’intersubjectivitĂ©, mais  l’intersujet-phallus, c’est-Ă -dire que l’interlocuteur au niveau du dĂ©sir est  finalement la valeur phallique.

Tout « Fonction et champ » est dĂ©chirĂ© par la tension entre la phĂ©nomĂ©nologie  et le structuralisme et entre l’exaltation de l’autonomie du  sujet et la dĂ©couverte du pouvoir de l’ordre symbolique en tant que tel. Ce  que Lacan va dĂ©velopper, c’est la puissance de l’univers symbolique, son  caractère systĂ©matique et cohĂ©rent et qui progressivement annule les va-  leurs de la dialectique au profit de l’articulation. DĂ©jĂ  le titre, entre parole  et langage, reflète cette dichotomie entre phĂ©nomĂ©nologie et structuralisme.  Sa thĂ©orie de la parole est dialectique et phĂ©nomĂ©nologique, tandis que sa  thĂ©orie du langage est structuraliste. C’est pour cela qu’il parle des antinomies  entre ces deux termes. Il va devoir reconstituer une nouvelle thĂ©orie  de la parole vraiment conforme Ă  la structure, et il le fera avec le schĂ©ma  d’après-coup, qui comporte que la rĂ©ponse est intĂ©rieure, ce qui n’est pas  prĂ©cisĂ©ment intersubjectif.

On pourrait demander si la psychanalyse est intersubjective ou non.  L’analysant et l’analyste ne sont pas dans la mĂŞme position Ă  l’égard de  leur inconscient ou de la parole. Le sujet du patient est lĂ  pour souffrir et  ĂŞtre divisĂ© par la parole, ce qui n’est pas le cas pour l’analyste. Cependant,  si celui-ci n’opère pas en tant que sujet, il est lĂ  tout de mĂŞme en tant qu’il  le pourrait. Quand Lacan dit que l’analyste est lĂ  comme objet petit a, cet  objet petit a est prĂ©levĂ© sur le patient. C’est comme la concrĂ©tion du sens  de ce qu’il dit, c’est l’objet qui est fait de la palpitation mĂŞme du dĂ©sir du  sujet. Mais cet objet petit a est aussi fait de quelque chose qui est prĂ©levĂ©  sur l’analyste. C’est lui-mĂŞme avec son corps qui se fait le dĂ©chet de la  situation. Le patient pleure, parle, jouit, alors que l’analyste se pose lĂ   comme son propre dĂ©chet. C’est cela qu’on lui paye, cette contention sur  soi-mĂŞme, cette transformation sur soi-mĂŞme. C’est pourquoi on ne fait pas  d’analyse par tĂ©lĂ©phone ou par Ă©crit, on fait une analyse en prĂ©sence d’un  Autre qui, sous vos yeux, se transforme en dĂ©chet.

Décalage

Si Lacan est un peu mĂ©galomane Ă  la fin du texte, il fera plus tard  une description plus pessimiste, moins exaltĂ©e, de l’analyste. On assiste  dans ce texte Ă  cette transformation de la thĂ©orie de Lacan. D’un cĂ´tĂ©, surtout  dans la troisième partie, ce qui apparaĂ®t comme le rapport du sujet au  sujet, le rapport d’intersubjectivitĂ©, cède le premier plan Ă  un autre rapport,  celui du signifiant au signifiĂ©. On est juste Ă  la jointure entre les deux. Cela  s’accomplit lorsque Lacan Ă©voque Humpty Dumpty, le personnage d’Alice  au pays des Merveilles, qui disait qu’il pouvait dĂ©cider du sens des mots. Il  l’inscrit juste Ă  un moment oĂą il a parlĂ© du maĂ®tre et de l’esclave, de  l’intersubjectivitĂ© : Humpty Dumpty qui rappelle qu’il est le maĂ®tre du signifiant,  il n’est pas le maĂ®tre du signifiĂ©.22 C’est le personnage symbole de  l’accord et du dĂ©saccord entre le signifiant et le signifiĂ©. L’essentiel, ce  n’est pas l’accord des sujets, mais l’accord entre ce qu’ils disent et ce qu’ils  veulent dire, entre le signifiant et le signifiĂ©. Lacan continuera son enseignement  lĂ -dessus. Il y a toujours entre ce que je dis et ce que je veux dire,  un dĂ©calage que mĂŞme la fin de l’analyse ne peut pas rĂ©sorber, mais elle  peut permettre d’en prendre acte.

Jacques-Alain Miller


1 Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 252.
2 Ibid., p. 266. La citation de saint Jean est extraite de l’Évangile selon saint Jean, VIII, 25.
3 Cf. Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Seuil, 1973.
4 Cf. Lacan J., « Du sujet enfin en question » (1964), Écrits, op. cit., pp. 229-236.
5 Lacan J., « Fonction et champ… », op. cit.., p. 241. « Quoi qu’il en soit, en évoquant les circonstances de ce discours, nous ne pensons point à excuser ses insuffisances tropévidentes de la hâte qu’il en a reçue, puisque c’est de la même hâte qu’il prend son sens avec sa forme. »
6 Cf. Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir » (1960), Écrits, op. cit., pp. 793-827.
7 Ibid., p. 238.
J.-A. Miller, Commentaire du rapport de Rome, p. 5
8 Cf. Lacan J., « Le séminaire sur “La lettre volée” » (1957), op. cit., pp. 11-61.
9 Lacan J., « Fonction et champ… », op. cit., .p. 238. « Le style ironique d’une mise en question des fondements de cette discipline. »
10 Ibid., pp. 239-240. « Dans une discipline qui ne doit sa valeur scientifique qu’aux concepts théoriques que Freud a forgés dans le progrès de son expérience, mais qui, d’être encore mal critiqués et de conserver pour autant l’ambiguïté de la langue vulgaire, profitent de ces résonances non sans encourir les malentendus, il nous semblerait prématuré de rompre la tradition de leur terminologie. »
11 Ibid., p. 242. « Tel est l’effroi qui s’empare de l’homme à découvrir la figure de son pouvoir qu’il s’en détourne dans l’action même qui est la sienne quand cette action la montre nue. »
12 Ibid., pp. 238-239. « Certes les formes initiatiques et puissamment organisées où Freud a vu la garantie de la transmission de sa doctrine, se justifient dans la position d’une discipline qui ne peut se survivre qu’à se tenir au niveau d’une expérience intégrale.»
13 Lacan J., « Télévision » (1973), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 509-545.
14 Lacan J., « Fonction et champ… », op. cit., p. 254. La seconde partie commence en ce
point : « Si nous portons maintenant notre regard à l’autre extrême de l’expérience analytique.»
15 Cf. Lacan J., « Variantes de la cure-type » (1955), Écrits, op. cit., pp. 323-362.
J.-A. Miller, Commentaire du rapport de Rome, p. 9
16 Cette partie commence en haut de la page 272.
17 Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir » (1958), Écrits, op. cit., p. 620.
18 Cf. Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse » (1948), Écrits, op. cit., pp. 101-124.
19 Lacan J., « Fonction et champ… », op. cit., p. 321.
J.-A. Miller, Commentaire du rapport de Rome, p. 14
20 Cf. Lacan J., « Du sujet enfin en question », op. cit., p. 229.
21 Lacan J., « Fonction et champ… », op. cit., p. 298. « D’où le paradoxe dont un de nos auditeurs les plus aigus a cru pouvoir nous opposer la remarque, lorsque nous avons commencé à faire connaître nos vues sur l’analyse en tant que dialectique : le langage humain constituerait donc une communication où l’émetteur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée, formule que nous n’avons eu qu’à reprendre de la bouche de l’objecteur pour y reconnaître la frappe de notre propre pensée. »
22 Ibid., p. 293.