Entretien sur la lecture de Lacan
par Jacques-Alain Miller
On lira ici un entretien qu’a donné J.-A. Miller à Serge André, Yves Depelsenaire et Christian Vereecken, le 13 mai 1981, et publié à l’époque in Litura n° 4/5, novembre 1981.
C. B.
[…]
Il ne faut pas reculer à expliquer Lacan. C’est une position obscurantiste et sans avenir que celle qui consiste à tenir ça pour inscrit dans la pierre et l’objet d’un rite qui serait la religion du cartel. Le rassemblement autour des mots de Lacan relève de la pathologie induite certainement par le style de Lacan, son style de fermeture propre. Cette pathologie consiste à ne pas y entrer. Je crois au contraire que tout ce qui est là clôturé est fait pour ne laisser d’autre issue que l’entrée dans l’écrit, comme le dit Lacan dans « L’instance de la lettre ». Il faut faire ce pas, il faut éprouver les articulations, les concepts, les mathèmes de Lacan, les faire jouer les uns par rapport aux autres, constater les discrépances sensibles d’un écrit à l’autre. Car s’aperçoit-on bien que nous sommes confrontés à la cogitation de quelqu’un, qui s’étend sur trente ans, et dont nous sommes renseignés semaine par semaine dans son évolution et ses modifications ? C’est quelque chose d’absolument unique.
D’autre part, Lacan est un rationaliste, pour qui il s’agit de rendre
raison de l’expérience. Un rationaliste d’un type certainement spécial,
inédit, mais dont la thèse même, l`inconscient est un langage, exclut
toute complaisance à l’ineffable. Ce n’est pas qu’il nie qu’il y ait de
l’impossible à dire, mais cet impossible doit être cerné, articulé, et
n’est pas l’objet d’une prosternation. Il faut donc se demander comment
Lacan a pu induire des attitudes si contraires à celles qu’il propose.
C’est effectivement un problème. Comment se fait-il que, venu à la
psychanalyse avec ce postulat rationaliste, en écartant les facilités
de l’indicible et en proscrivant les préjugés humanistes, il ait,
autour de ses Écrits, agglutiné des lecteurs qui avaient, en définitive, des positions exactement contraires ?
[…]
Nous sommes là car nous n’avons pas du tout l’idée de la portée de l’enseignement de Lacan. Il est encore à venir. Il doit advenir dans la fidélité la plus minutieuse. Et en même temps, il y a l’exigence d’avancer, que Lacan nous transmet également. Il y a là une tension, Lacan ne nous invite pas à faire son musée, pas plus qu’il n’a fait le musée de Freud, même s’il a fait des Séminaires de textes freudiens. La vraie tension viendra de là : entre la fidélité à l’enseignement de Lacan, d’autant plus nécessaire qu’il n’est pas advenu, et l’exigence d’avancer, qui déplace les lignes.
Jacques-Alain Miller
Imprimé sur le site de l'Ecole de la Cause freudienne: http://www.causefreudienne.net
URL de la page : http://www.causefreudienne.net/decouvrir-ecole/la-bibliotheque/archives/entretien-sur-la-lecture-de-lacan/
Cliquer ici pour imprimer.