Freud, un franc-tireur de génie ?
par Catherine Bonningue
Le magazine Le Point du 20 avril 2006 vient de consacrer un dossier à Freud.
Le premier article est dû à Emilie Lanez qui nous dresse un portrait du grand homme, sous le titre peu amène de « Freud, vérités et mensonges ». Il est cependant indiqué de pénétrer le texte qui satisfait plus que ce qu’on pouvait en espérer. L’auteur ne semble avoir qu’admiration et respect pour l’œuvre « titanesque » de ce génie initiateur de cette discipline qui permet à tout un chacun un « étrange voyage “dans les tourments de la psyché” ». D’où les « vérités », sans doute. Quant aux « mensonges », ils semblent renvoyer aux héritiers, à la famille — au sens élargi — qui barre l’accès au supposé secret contenu par les archives inaccessibles.
Un encart est consacré à la prochaine parution en français — enfin ! — de la correspondance Freud-Fliess. Un des traducteurs, François Robert, répond brièvement à quelques questions.
Le texte qui suit est en forme de déclaration d’amour à… l’œuvre de Freud, et non à l’homme — l’auteur, qui n’est autre que Jean Laplanche, nous en parle même en termes de « fréquenter » Freud —, amour de transfert qui s’acte dans un projet de (re)traduction aussi fidèle possible à l’original. Il vaut de s’arrêter sur le projet du traducteur qui n’est autre — c’est époustouflant ! — que de « repousser sans cesse le plus loin possible l’adage selon lequel “tout traducteur est un traître” et “toute traduction une interprétation” ». Ces adages n’auraient comme effet, toujours d’après l’auteur (traducteur), que de conduire à « renoncer à vraiment traduire ». Et comment comprendre ce projet de « ne pas masquer mais restituer [les] contradictions [de Freud], ses faiblesses, ses moments de flottement, et jusqu’à ses incohérences » ? N’y a-t-il pas une marge entre ne pas masquer et restituer, soit, dirions-nous, entre escamoter et cultiver ? Il est certaines traductions, ou aussi simples transcriptions — nous évoquons ici notre contemporanéité — qui cultivent malencontreusement l’obscurantisme. Laplanche ne se propose pas moins — certes, pour des raisons très honorables : cette « volte-face » ayant laissé libre le chemin à « une théorie héréditaire du psychisme humain » — de rouvrir la théorie de la séduction freudienne, précurseur de la théorie du fantasme, et de rechercher dans « la communication préverbale entre le tout-petit enfant et l’adulte » ce qui permettrait « d’élargir les assises de la théorie prétendument dépassée ». Le chantier ouvert ne s’arrêterait pas là ; et on aperçoit là le gouffre qui s’ouvre aux historiens de la psychanalyse. En fin de texte, l’intention est mise à nu : la « fidélité » n’est que couverture à l’« infidélité » possible. Heureux point de capiton pourtant, qui nous est lâché là comme mot de la fin : inconscient. Oui, mais que met Laplanche sous ce terme ?
Le dernier article du lot nous en proposera une, de définition de l’inconscient, mais des plus infidèle à celle de son découvreur. Les neurosciences ont découvert un « inconscient ». Sauvée, la psychanalyse ! qui en aurait bien besoin, selon l’auteure Catherine Golliau. Nous n’enregistrons là plus — dans notre imagerie psychanalytique — aucun signe de transfert positif, mais bien plutôt un transfert négatif, « mauvaise orientation vers le réel », d’après Jacques-Alain Miller ((Miller Jacques-Alain, « Le transfert négatif : une mauvaise orientation vers le réel » (1998), Praxis, Bulletin de la Section clinique de Marseille. )) — c’est le cas de le dire pour quelqu’un dont l’ambition semble être de mesurer la psychanalyse à l’aune des neurosciences. Passons donc rapidement sur cette vision noire de ce qui fait notre sel quotidien.
Petit retour maintenant sur l’intro générale du dossier « La vérité sur Freud » où celui-ci est qualifié de « franc-tireur de génie » ((C’est nous soulignons.)). Consultons les dictionnaires sur cette expression pour assurer nos arrières. Les Robert et Littré ne sont pas d’accord sur l’origine du terme, mais se rejoignent pour dire qu’il désigne un soldat qui n’appartient pas à l’armée régulière. La vision d’un Freud soldat n’est pas pour nous déplaire, mais peut-on vraiment adhérer à ce terme de franc-tireur attribué à Freud lorsqu’on appréhende son sens figuré : « celui qui mène une action indépendante, isolée, n’observe pas la discipline, les lois, les règles, les usages d’un groupe » ? Non !
Catherine Bonningue
Dossier à lire à la Bibliothèque de l’Ecole
Imprimé sur le site de l'Ecole de la Cause freudienne: http://www.causefreudienne.net
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