Quelques cas de névrose obsessionnelle

Ernest Jones

 

Jacques Lacan parle de ce cas d’Ernest Jones de 1913 dans son Séminaire L’angoisse pages 345 à 348. On le lira ici, pour la première fois à notre connaissance, en français. Nous devons cette traduction de l’allemand à notre collègue Francis Felzine, que nous remercions pour sa collaboration à l’enrichissement du fonds de notre Bibliothèque. Lacan salue ce cas sensationnel d’un psychanalyste découvrant, quelques années seulement après Freud, la prévalence de la fonction anale dans la névrose obsessionnelle. Après avoir évoqué le texte du même auteur de la Madone, lui de 1914, Lacan revient sur le rôle privilégié de l’excrément « dans ce mode de la constitution subjective que nous qualifions de désir anal ». C’est que, dit-il, « l’excrément peut venir occuper la place de a ». Nous laissons le lecteur poursuivre lui-même l’étude de ce cas avec la grille de lecture que nous en donne Lacan : quelle place structurale occupe l’objet anal dans la subjectivation ? Ajoutons simplement que ce sujet fut guéri de façon durable en seulement cinq mois, par un psychanalyste qui ne se préoccupait apparemment pas trop du standard : « les séances ne durèrent jamais une heure pleine, et pas tous les jours. » Une psychanalyse à effets thérapeutiques rapides, ou thérapie brève, en quelque sorte.
C. Bonningue

[Extrait]

CAS n° II

Je rapporterai ce cas de façon moins circonstanciée que le précédent et ne mettrai l’accent que sur les traits les plus inhabituels.. Le patient, âgé de vingt-quatre ans, était serveur dans un bar. Sa souffrance majeure, celle pour laquelle il cherchait une aide, était l’idée obsédante que le Christ pratiquait sur lui des actes pervers, surtout la fellatio. Cette combinaison raffinée d’inversion et de perversion accompagnée de blasphèmes ne révulsait pas seulement le patient, mais il est vraisemblable qu’elle aurait également effrayé la plupart des médecins, qui auraient alors adressé le cas à un prêtre ou à un criminologue. Ces choses font partie de la médecine tout autant que les maladies de la vésicule biliaire ou du rectum ; et le désagrément de la prise en charge est largement compensé par la satisfaction éprouvée à adoucir une souffrance si pénible.

Quand le contenu manifeste d’une obsession est de nature sexuelle, on peut supposer que des fantasmes sexuels non inhibés ont ouvertement pris possession de l’esprit du patient. Il ne s’agit plus ici de sexualité refoulée, même si ces désirs ayant à l’origine causé l’obsession ont été refoulés. Le cas présent le montre très clairement. Le patient avait été élevé dans une atmosphère très lascive et, dès la petite enfance, accoutumé à exercer lui-même toutes les activités sexuelles possibles, ou à pouvoir les observer dans son environnement. Il s’ensuivit que des pensées sexuelles l’occupèrent de façon presque exclusive, repoussant à l’arrière-plan tout autre intérêt.

Avant de décrire son enfance, je voudrais jeter encore un regard sur son état présent. Dès sa toute petite enfance, le patient avait été tourmenté par de nombreuses obsessions et craintes superstitieuses. Elles n’avaient toutefois pas assez de force pour le gêner dans sa vie extérieure, jusqu’à ce que, au cours de ces derniers mois, elles eurent à ce point augmenté en intensité qu’elles finirent par remplir toute sa pensée. Ces derniers temps, du fait de ses inhibitions et de forts troubles de l’attention dus à ces obsessions, il était incapable de travailler. Le Christ, ainsi que la succion, et ce, dans toutes leurs combinaisons possibles, constituaient le centre des idées obsessionnelles, très souvent en corrélation avec la nourriture et la boisson. Ainsi, par exemple, quand il voyait quelqu’un manger un sandwich, lui venait cette idée : « Il donne à manger au Christ ». Il était question d’un cheval à qui l’on donnait à boire, et il ne pouvait s’empêcher de penser : « pour noyer le Christ » ; lorsqu’il soufflait la fumée de sa cigarette, il croyait souffler à la face du Christ. Le Christ était partout ; il le voyait sur la tête des gens, à l’extrémité d’une cigarette incandescente, dans sa bouche, suspendu à une fenêtre, ou dans toutes les situations inconvenantes possibles avec différentes femmes. Si telle jeune fille était pâle, c’était parce que le Christ avait pratiqué le cunnilingus sur elle ; si elle s’agenouillait, il ne pouvait s’empêcher de penser que la position était favorable pour cela, etc. Il ressentait également dans son pénis une nette sensation de Christ (sensation obsessionnelle).

À ces idées obsessionnelles bien précises s’ajoutaient d’innombrables manifestations secondaires caractéristiques de la névrose obsessionnelle. Il fallait, par exemple, qu’il lise tout plusieurs fois, habituellement trois ou six fois ; ou encore qu’il répète les noms de tous les gens qu’il rencontrait, ou les signes qu’il lisait, etc. Des phrases insensées lui passaient souvent aussi par la tête, comme : « rouge est noir », « les chiens sont des chats », etc. Citons, concernant ses craintes, la peur du vertigea, de l’apoplexie et de la maladie mentale, la peur de perdre son âme, et surtout la peur de devenir impuissant. De fait, sa puissance avait été durant ces derniers temps à ce point atteinte que la fille avec laquelle il vivait le lui reprochait et cherchait ailleurs un substitut. À l’âge de dix-sept ans déjà, il avait été impuissant une année durant, ce qu’il attribuait à une malédiction de sa mère ; elle avait en effet eu, l’année précédente, le soupçon justifié qu’il avait une maladie vénérienne (effectivement, il avait à cette époque une gonorrhée) et lui dit un jour très méchamment : « Si un jour tu attrapes quelque chose comme ça, plus jamais tu ne pourras avoir de relations avec une femme ». Par la suite, il eut encore quatre gonorrhées, craignant toujours que la malédiction maternelle ne se réalise. Cette angoisse, ainsi que l’inhibition qui causait l’impuissance psychique, avaient, bien entendu, des sources plus profondes et plus anciennes. Fréquemment, ses craintes étaient liées à ce qu’il faisait lui-même. Ainsi il croyait qu’un malheur lui arriverait, à lui ou à quelqu’un qu’il aimait, s’il ne faisait pas quelque chose de très précis, habituellement aberrant : si, par exemple, il ne revenait pas sur ses pas pour relire le dernier article qu’il venait de lire, ou s’il ne se penchait pas pour toucher sa chaussure, si, immobile au coin d’une rue, il ne se tournait pas vers le sud, etc. Nombre de ces actes de défense, dont je discuterai plus tard la signification, se rapportaient soit à sa maîtresse, soit à sa mère.

Il n’est pas étonnant que ce patient ait été extraordinairement superstitieux. Il débordait de superstition, tant personnelle que générale : certains jours de la semaine sont particulièrement défavorables, ainsi le vendredi, jour où mourut le Christ, et le lundi, jour de la mort de sa mère. Certains nombres, 3, 8, 9, portent bonheur, d’autres, 4, 23, 36, portent malheur. Consciemment et inconsciemment, il jouait merveilleusement avec les nombres.1

J’ai dit plus haut que le patient avait été précocement habitué à être témoin d’actes sexuels ou à les pratiquer lui-même. Tous ses proches menaient à cet égard une existence manifestement dissolueb. Il avait une sœur de trois ans son aînée et deux autres plus jeunes respectivement de huit et de quinze ans ; il n’avait qu’un seul frère, de deux ans seulement son cadet, son père était décédé deux ans plus tôt, sa mère sept ans plus tôt. Quand il avait onze ans, sa mère s’était séparée de son père (il ignorait s’ils étaient ou non divorcés) ; quoi qu’il en soit, elle se remaria rapidement. Le patient avait eu des relations sexuelles (coït presque toujours) avec toutes ses sœurs, avec les épouses de son frère et de deux oncles, avec sa grandmère, avec différents domestiques et de nombreuses autres femmes, presque toujours des prostituées. Ces expériences, sur lesquelles je n’ai pas besoin d’insister, remontent, quand il s’agit d’étrangers, à sa cinquième année, et plus loin encore dans le cas de sa famille. Depuis sa treizième année, il avait, à l’exception de quelques pauses brèves et d’une autre, longue celle-là, durant laquelle il fut impuissant, une vie sexuelle régulière. Ses expériences sexuelles s’étendaient également aux animaux, chiens, chats, chevaux et veaux, et il avait, dès l’âge de quatre ans et jusqu’à aujourd’hui, pratiqué divers actes de sodomie.

Complexe de la putain

Freud nous a fait connaître un type particulier de la vie amoureuse et en a énoncé les sept traits caractéristiques suivants2 : « […] la condition qui veut que la femme aimée ne soit pas libre, et celle qui l’apparente à une putain, la haute valeur accordée à la femme aimée, le besoin de jalousie, la fidélité qui peut d’ailleurs fort bien se renouveler avec chacun des objets formant la série, et l’intention de sauver »c. En se guidant sur deux de ses propriétés éminentes, on pourrait peut-être qualifier ce type de « type sauveur de putain ». Nous allons voir que le cas présent en est un remarquable exemple.

Ce patient a eu une longue série d’histoires d’amour, toutes également caractéristiques. Sur les quelque cinquante femmes avec lesquelles il avait eu des relations sexuelles, toutes étaient soit non célibataires, soit non vierges (les deux premières caractéristiques du type). À l’issue de ces expériences, il douta effectivement avec cynisme de l’existence de vierges sans même s’être avisé de sa tendance à choisir précisément des femmes du type opposé. Il eut une vingtaine de vraies liaisons, de quelques mois chacune, et, durant ce laps de temps, la femme en question était toujours la seule possible au monde. À chacune d’entre elles, il désirait toujours très vivement être fidèle et y parvenait plutôt bien jusqu’à ce que la liaison cesse. Concernant la jalousie chez de tels individus, Freud remarque avec une grande pertinence3 : « Chose étonnante, ce n’est pas contre le possesseur légitime de la femme aimée qu’est dirigée cette jalousie, mais contre des étrangers, des nouveaux venus qui peuvent attirer les soupçons sur la femme aimée. Dans les cas marqués, l’amant ne montre aucun désir de posséder la femme pour lui seul et semble se trouver tout à fait à son aise dans la relation triangulaire ». Cela s’applique parfaitement à notre patient. Il a eu des liaisons de plusieurs mois avec les épouses de son propre frère et de deux jeunes oncles qui devinrent ses meilleurs amis. Il éprouvait à chaque fois de violents remords, ressentant comme répréhensible d’avoir une liaison avec une parente si proche et de tromper son ami, mais il avait manifestement une impulsion maladive dans ces deux directions. Un jour, il avait refusé de coucher avec sa belle-sœur et ne se sentit attiré par elle que lorsqu’il apprit qu’elle flirtait avec un autre. Jamais il ne fut jaloux du compagnon légitime de la femme, ni ne manifesta le désir de l’avoir toute à lui. Mais il était effroyablement jaloux de tout homme nouveau qui entrait dans la vie de cette femme et de toutes les autres. Cette jalousie était certes presque toujours fondée, mais sa nature anormale se révélait tant par son énormité que du fait qu’elle était, dans les circonstances données, tout à fait déraisonnable, et qu’elle surgissait dès le début de l’affaire, avant qu’il puisse être question d’une quelconque infidélité de la femme. J’espère pouvoir, dans la discussion du cas, jeter quelque lumière sur la nature de cette jalousie.

L’autre trait à mentionner, à savoir le désir de sauver l’aimée, était particulièrement caractéristique de ce patient. En lien avec la peur de l’infidélité de l’aimée, ce désir prit la forme décrite par Freud, à savoir la sauver de sa vie de turpitude et la conduire sur le sentier de la vertu. L’une après l’autre, il essaya de les arracher au Mal ; mais toujours en vain, et son ambition suprême était de sauver une véritable prostituée. C’est sans aucun doute pour cela qu’il avait de façon préférentielle des prostituées pour maîtresses, et qu’il joua même un certain temps le souteneur. Autrement dit, son désir de sauver s’accroissait à la mesure même du péril où se trouvait celle qu’il fallait sauver ; exactement comme dans l’Armée du Salut où la joie éprouvée au repentir d’un pécheur est proportionnelle à la noirceur de ses péchés. Nous reviendrons ultérieurement sur ce thème. Ainsi que Freud le montre avec beaucoup d’esprit, tous ces traits proviennent d’une source commune, à savoir une fixation démesurée de l’amour infantile pour la mère. C’était parfaitement clair dans notre cas, et le fait que j’aie reçu ce patient quelque temps avant la parution de l’article de Freud pourrait, si besoin était, en confirmer les conclusions. Voici de quelle façon l’amour de notre patient pour sa mère tenait au complexe de la putain : ce sont les propos qu’il me tint à ce sujet, sans en saisir la signification, qui attirèrent d’abord mon attention. L’un des mots-stimulus qui, lors du test d’association, fit apparaître des traits complexuels fut « bas » ; tout ce qu’il associa fut que sa mère avait coutume de mettre son argent dans son bas, une habitude à laquelle on reconnaît avec certitude la prostituée. À l’âge de neuf ans, peu après que sa mère fut rentrée d’une absence de plusieurs heures, un homme s’approcha en pleine nuit de la maison, brisa les fenêtres et fit une scène effroyable, affirmant sans cesse que la mère du patient lui avait volé un anneau. Une autre fois, des années plus tard, une prostituée lui dit que sa mère avait été « la plus grande putain de Toronto », ce qu’il prit très mal. Un jour, à l’âge de seize ans, il se trouvait dans une pièce avec sa mère et un étranger ; et sa mère lui ordonna de rester pour la protéger par sa présence de ce M. H. « qui voulait lui faire quelque chose ». Par la suite, il revit souvent cet homme et eut l’idée qu’il entretenait des relations avec sa mère. La mère était sans aucun doute une femme aux principes très lâches. Elle se montrait souvent nue au garçon et se servait sans cesse d’expressions vulgaires et cyniques ; elle lui disait par exemple qu’elle n’aimait pas le pénis de son père et lui décrivait jusqu’au moindre détail ce qui dans ce pénis lui déplaisait. Elle buvait beaucoup et se masturbait souvent selon les dires du patient, qui s’en convainquait par l’odor digitorum. Il n’est pas difficile de conclure, à partir de ces informations et d’autres, que la mère devint effectivement, par la suite, une fille publique. Toujours est-il que vint bientôt le jour où elle commit l’adultère de façon répétée. Quand le patient eut cinq ans, la grand-mère vint passer quelque temps à la maison ; comme le père ne pouvait pas la souffrir, il partit et logea provisoirement en ville, jusqu’à ce que la grandmère reparte. Durant ce laps de temps, un certain M. Parker vint chez eux et le patient fut frappé par les préparatifs inhabituels effectués par la mère pour cet hôte : elle fit retapisser la chambre à coucher, parfuma la salle de bain, etc. Dès ce moment, il a forcément remarqué que quelque chose n’allait pas ; car, lorsque plus tard son père le questionna à ce sujet, il refusa de fournir un quelconque renseignement, « parce qu’il ne voulait pas s’avouer à lui-même qu’il y avait quelque chose de particulier à dire ». Ses parents se sont ensuite séparés, d’abord provisoirement, puis de façon définitive, et partout où ils habitaient ce Monsieur Parker les suivait et passait quelque temps avec eux. Dans l’un de ces lieux, le patient avait alors six ans, Monsieur P. partagea la chambre à coucher de la mère tandis que les enfants et une nurse occupaient la pièce mitoyenne. À l’âge de huit ans, ayant perdu un peu d’argent, il fut tellement frappé par M. P. qu’il en garda un temps un orteil enflé. Souvent aussi, d’autres hommes venaient la nuit, et l’un d’entre eux offrit à sa mère un piano qui avait coûté mille dollars. Son père le questionnait de façon répétée sur M. Parker, mais il disait toujours qu’il ne venait jamais à la maison, et il affirma vis-à-vis de moi également avoir vraiment oublié tout ceci. Durant tout ce temps, le garçon s’efforçait sûrement de ne pas voir le comportement de sa mère et ne souhaitait que la protéger de son père, et ne pas devoir penser du mal d’elle. Ce conflit doit remonter très loin, car il a un souvenir de sa quatrième année : il était enfermé dans un grenier pendant que sa mère était avec M. P. dans la chambre à coucher. Il se demandait ce qu’ils pouvaient bien y faire, et était à cette époque assez au courant pour pouvoir supputer ce qu’il en était. À la naissance de sa sœur, de huit ans sa cadette, son père ne voulut pas la reconnaître pour son enfant. Quelques années plus tard, son père et sa sœur aînée lui dirent que Jeannette, la cadette, était une bâtarde. Il ne voulut pas le croire et oublia complètement tout cela, jusqu’à ce que, quelques années plus tard, son oncle le lui rappelle ; mais il persista alors dans son refus alors de le croire.

Au vu des faits cités, cela paraît à peine croyable, mais jusqu’au traitement, le patient n’avait jamais tiré la conclusion que, vraisemblablement, sa mère avait été adultère, et ce plus d’une fois. Il avait oublié certains des faits, se souvenait d’autres sans les mettre en relation, en sorte que leur signification pouvait demeurer inaperçue. Ce dernier processus est particulièrement caractéristique de la névrose obsessionnelle. Mais refouler la vérité presque palpable et se la cacher à lui-même ne lui avait pas coûté de minces efforts. Ses résistances à réaliser tout cela montrèrent l’intensité de son désir de ne pas connaître la vérité. Après cette découverte qu’il devait à vrai dire avoir faite depuis longtemps, il demeura quelque temps brisé ; cette réaction fut si forte que je supposai derrière elle un autre complexe, plus profond, que le simple désir de pouvoir croire à la pureté de sa mère.

Nous avons ici un bon exemple de la façon dont une expérience importante détermine la réaction à d’autres expériences, elles, moins importantes. Sa mère lui avait raconté plusieurs fois avoir jadis surpris son oncle pendant une relation sexuelle avec sa sœur aînée (sœur du patient) ; mais chaque fois qu’il entendait cela, c’était nouveau pour lui, il n’y croyait pas et l’oubliait très vite. Mentionnons ici quelques traits encore pour illustrer son rapport érotique à sa mère ; toutefois, je n’amènerai le plus important qu’en relation avec son érotisme oral et son voyeurisme. Jusqu’à l’âge de seize ans, il avait souvent dormi avec sa mère et parfois ressenti auprès d’elle des sensations érotiques. Un jour, à l’âge de treize ans, épiant un coït entre sa mère et son beau-père, il fut si excité qu’il dut se masturber pour s’apaiser ; il avoua qu’à l’époque, il avait le désir envieux d’être à la place de son beau-père. Il rêvait souvent de coït avec sa mère, pour s’éveiller ensuite avec un sentiment de dégoût ; ce souvenir ne lui revint qu’au cours de l’analyse. Dans sa treizième année, il eut un jour une érection alors qu’il était nu devant sa mère ; celle-ci le réprimanda violemment. Dans ses rêves et dans ses symptômes, il y avait maints renvois à des fantasmes du corps maternel. Il souffrait par exemple beaucoup de claustrophobie. Ces fantasmes intra-utérins s’accompagnaient, comme de coutume, de fantasmes sur la mort, et beaucoup de ses symptômes étaient liés à la mort et aux cadavres, surtout depuis la mort de sa mère. Il dit : « Depuis la mort de ma mère, j’ai davantage peur de tous les trous dans le sol, et je ne supporte pas d’être à côté d’un trou. » Il fallait qu’il exécute divers rituels destinés à le protéger des croque-morts et avait sans cesse la crainte de devoir mourir. Une maison lui évoquait une morgue, un bois de lit un catafalque, un tramway un fourgon mortuaire, etc. Des pensées de ce type surgissaient également dans ses obsessions, habituellement sous forme d’ajouts, ainsi, par exemple : « J’espère qu’aujourd’hui mon frère gagnera sa partie de billard… pour gagner l’argent des obsèques » ; « Maintenant je rentre chez moi… pour dormir près d’un cadavre », etc. Il tenait les personnes les plus diverses pour des croque-morts et se demandait si elles avaient des relations sexuelles avec les cadavres qui leur étaient confiés. Il fallait qu’il urine toujours dans une certaine direction, de façon à éviter de le faire en direction du magasin d’un certain croque-mort. Voulant un jour avoir une relation sexuelle avec une femme (avant la mort de sa mère), il devint impuissant en apprenant que son mari était décédé peu avant.

Nul besoin d’entrer ici plus avant dans les racines de toutes ces pensées concernant la mort ; car elles sont bien connues et notre cas ne montre à cet égard aucun trait inhabituel4. On trouvait, derrière elles, tous les fantasmes sexuels imaginables, des pensées sur sa propre naissance, des fantasmes de sadisme et de nécrophilie, des vœux de mort hostiles, des désirs incestueux, etc. Un curieux événement remontant à deux ans conféra en outre une particulière intensité aux anciennes associations de la mort et de la sexualité. C’était dans une ville étrangère, tard la nuit ; il était ivre et s’enquit d’un bordel auprès de quelques hommes. Ceux-ci l’emmenèrent pour s’amuser dans une morgue où, le matin venu, il se réveilla épouvanté de se trouver là.

Disons encore un mot de l’élément sadique dans ses obsessions concernant la mort. En voici un bon exemple : une nuit, se trouvant au lit avec Lily, sa maîtresse, l’idée lui vint soudain que c’était le cadavre de sa mère qu’il avait tuée à coups de couteau. La signification en est trop évidente pour qu’il soit besoin d’une interprétation particulière ; le symbolisme était en outre renforcé par le fait qu’il avait coutume de nommer son pénis « a trusty blade » (une bonne lame). Enfant, il était souvent très violent, et ne craignait pas de blesser les autres. Plusieurs fois, dans une colère folle, il avait donné des coups de couteau autour de lui. Plus tard, il ressentit comme extrêmement pénible toute cruauté vue ou pensée. Mais, en règle générale, ses manifestations sadiques étaient davantage des représentations symboliques d’un acte sexuel (transpercer) que le simple plaisir de faire souffrir les autres ; et je dirais que le sadisme, bien que d’une force inhabituelle, n’était toutefois pas au premier plan de ses tendances pathogènes.

Revenons à présent aux particularités du type décrit par Freud. Il est manifeste que toutes les prostituées aimées par le patient étaient des substituts (insuffisants) de la mère ; lui-même avait remarqué, chez certaines, la ressemblance extérieure avec la mère. Lily, sa maîtresse du moment, qu’il identifiait consciemment à sa mère, s’était avérée la meilleure remplaçante qu’il ait jamais trouvée ; et la névrose avait éclaté quand il eut des difficultés avec elle. Il avait vécu avec elle deux fois plus longtemps qu’avec aucune des précédentes et il s’efforçait désespérément de la détourner des sentiers du vice. La peur qu’elle le trompe était résolument maladive et avait presque viré à la phobie — nous avons déjà mentionné plus haut l’absence de tout désir de possession exclusive — et l’analyse montra clairement que, derrière la peur, il y avait le désir que la maîtresse fût infidèle. Ce désir était même si fort qu’il gêna considérablement sa guérison. Revenir au travail voulait dire être capable de les faire vivre, lui et sa maîtresse, alors que sa maladie impliquait la crainte permanente que la fille se vende pour gagner sa vie, qu’elle retourne à son ancien métier, celui de prostituée, ce qui, peut-être bien, ne tarda pas à se produire. Il s’agissait là du gain secondaire de la maladie dans la névrose. Derrière la jalousie qui montre cette même angoisse sous une autre forme, on trouve le même désir ; on sait à présent que, derrière toute jalousie, se trouve un désir de nature homosexuelle ou hétérosexuelle. Je crois que, très souvent, sinon régulièrement, ce désir d’infidélité de l’aimée est caché derrière tout ce que Freud qualifie comme « la condition qui veut que la femme aimée ne soit pas libre, et celle qui l’apparente à une putain […] le besoin de jalousie, la fidélité… »5. Les motifs enracinés dans ce désir, aussi bien adulte qu’infantile, sont assez clairs. Plus le péril dans lequel la femme se trouve est grand, plus est grand également le mérite du sauveur. Il existe aussi une intention hostile à l’encontre des propriétaires légitimes, à l’origine le père. La formation du roman familial est considérablement renforcée par le doute quant à la légitimité de l’enfant, qui, de ce fait, se sent à son tour justifié à écarter les exigences paternelles d’autorité et de gratitude, en sorte qu’il n’est pas rare que surgisse le fantasme que l’enfant ne possède pas de père du tout, c’est-à-dire qu’il s’est lui-même engendré. Ce dernier trait est, ainsi que je l’ai montré ailleurs6, parfois combiné aux tendances incestueuses plus profondes, caractéristiques du fantasme du sauveur.

Le désir en question sert une autre fonction, le fantasme de nudité : en faisant de la femme (la mère) une putain, on lui fait dévoiler publiquement les charmes qu’autrement elle cachait très soigneusementà l’enfant. Ce trait ressort, avec une particulière clarté, dans les efforts pour le salut de l’âme des prochains, surtout dans la religion chrétienne où, plus qu’ailleurs, le poids est mis sur le salut individuel et la propagation de la foi. La joie pathologiquement exacerbée des fervents lorsque le nouveau converti est contraint d’énumérer ses effroyables péchés devant la communauté assemblée, le désappointement lorsque ceux-ci ne sont ni assez intéressants ni assez terribles, et la complaisance exhibitionniste avec laquelle le converti détaille ses expériences, tout cela a souvent été raillé dans la littérature ou sur la scène7. Mentionnons pour finir le motif le plus éclairant, à savoir que la femme, aussi liée soit-elle, devient accessible par le fait même qu’on la rend infidèle.

Encore une remarque sur la pente au sauveur : ainsi que Freud l’a si clairement montré, elle a pour ainsi dire un contenu manifeste et un contenu latent. Celui-là est le désir de préserver la femme de dévier du sentier de la vertu, avec toutes ses conséquences, et celui-ci le désir incestueux de faire un enfant à la mère (ou son substitut). Nous venons de voir que, derrière le premier de ces deux désirs, se cache son contraire, à savoir le désir de mettre la femme dans une situation périlleuse. Il est à peine besoin de souligner la concordance de ceci avec le contenu latent du désir ; car faire un enfant avec une femme veut dire la mettre en danger. Il se peut que, dans bien des cas, l’élément sadique soit inhabituellement important ; chez notre patient, la tendance hostile était très prononcée et allait à l’occasion jusqu’à un vœu de mort certain. Concernant cette question, Stekel écrit : « Sauver quelqu’un veut dire aussi le tuer »8. Ce qui, chez mon patient, comme souvent d’ailleurs, servait à la résolution de cette apparente contradiction était le fait que, depuis son enfance, naissance et mort se tenaient ; il croyait que, pour chaque naissance, quelqu’un (à l’origine la mère) devait mourir. Dans ce contexte, il faut citer le beau travail de Rank9, dans lequel il montre la signification profonde échue à ce motif dans la mythologie et le folklore.

Voyeurisme á

La pulsion exhibitionniste était moins développée que sa contrepartie, le voyeurismeâ. La manifestation la plus frappante en était, si l’on fait abstraction des fréquents rêves typiques d’exhibition, le fait que le patient avait coutume de prier torse nu. La considération de ses complexes religieux nous montrera ce que cela veut dire. Sa peur de l’impuissance était également liée à cela. « On which side do you dress » : tel est l’euphémisme courant du tailleur pour dire « De quel côté portez-vous ? ». À demi vêtu veut donc dire quelque chose comme « vêtu d’un côté » — ce qui, à son tour, signifie « porter [les parties génitales] d’un côté ». Cette expression a conduit aux associations « moitié usé, moitié fini ». Le patient pensait que, quand on portait les parties génitales d’un côté, elles s’usaient ou subissaient un dommage quelconque, et il avait donc l’habitude de les porter alternativement à droite, à gauche ou au milieu. Jadis, il portait toujours des pantalons très étroits, de façon à attirer l’attention des dames sur ses parties génitales ; l’idée qu’elles pourraient être lésées était sans doute une sorte d’autopunition, ce qui était chez lui, de façon générale, un trait très caractéristique. Dans sa petite enfance, sa curiosité sexuelle dernière visait sa mère, et, comme il était fréquemment dans sa chambre, il avait souvent l’occasion de la satisfaire, au moins partiellement. À l’âge de quinze ans, sa mère lui montra les varices qu’elle avait sur la hanche, et lui dit qu’elles provenaient de ses grossesses, ce qui lui causa une vive excitation et une érection. Il se rappela ensuite toute une série de situations oubliées dans lesquelles il avait vu sa mère nue. Nous allons voir que cette curiosité était étroitement liée à ses complexes touchant la religion et l’impuissance. Ceux-là ont leur origine dans le fait qu’étant enfant, il avait coutume de s’appuyer pour prier sur les genoux de sa mère souvent très peu vêtue. Dans ces moments, ses pensées étaient toutes occupées des parties sexuelles de sa mère, dont il était si proche, et il ressentait clairement le désir de les toucher avec sa bouche. Racontant ceci, il hallucina une odeur caractéristique de ces parties. C’est également à ces expériences que se ramène l’idée obsessionnelle ultérieure que prier près d’un pupitred ou d’une commode (chest of drawers) était un péché. Le mot « drawers » désigne également des pantalons de femme et, étant jeune, il lui était strictement interdit d’ouvrir la commode de sa mère, car elle y rangeait son bien le plus précieux (bijoux). Quand il était dans la chambre à coucher de sa mère, il se servait d’un miroir pour l’observer sans qu’elle le remarque, surtout quand elle urinait. Plus tard, il fut incapable d’aller dormir sans avoir jeté auparavant un coup d’œil par un quelconque carreau de verre (fenêtre, porte) présent dans la chambre.

Un autre symptôme intéressant était l’obsession visuelle suivante : il était sans cesse tourmenté par la pensée absurde qu’il était entouré de choses visibles de tous sauf de lui. Les gens avaient des pots sur la tête, mais lui ne le voyait pas ; ou encore ils avaient des cornes que chacun pouvait voir, hormis lui. Cette obsession était triplement déterminée. Premièrement, elle exprimait le fait que tous, sauf lui, pouvaient voir ce qu’était sa mère (« To see » veut dire en anglais « voir » et « comprendre »). Il y avait quelque chose qu’il ne pouvait pas voir, quelque chose que tous les autres voyaient distinctement : c’est-à-dire que lui ne voulait pas le voir. La seconde détermination de son symptôme était un véritable « complexe de Lady Godiva »10. Il avait en effet entendu la locution : « If you look up a girls clothes, you will lose your sight », et avait pris la menace à la lettre, en sorte qu’il redoutait que le dit défaut visuel mène à la cécité.

Ici, comme dans la légende de Lady Godiva, l’angoisse de castration comme sanction de ses méfaits était d’une grande importance. Il savait que la gonorrhée attaquait souvent les yeux de façon sérieuse et se disait, à chaque fois qu’il attrapait cette maladie, que la malédiction de sa mère (à savoir qu’il perdrait sa puissance sexuelle s’il attrapait une maladie vénérienne) se porterait aussi bien sur ses organes sexuels que sur ses yeux. Chez lui, l’identification symbolique de l’œil et du pénis était totale. Il nommait le méat urinaire « œil » et comparait le pénis à une aiguille avec son chas (en anglais eye). Étant jeune, comme il avait un jour mis sa grandmère en colère, elle le menaça de lui planter une aiguille dans l’œil ; depuis, il abhorrait tout ce qui tournait autour de l’aiguille et de la couture. Bien entendu, l’œil était pour lui également le symbole du sexe féminin. Il aimait la devinette obscène suivante : « I’ll put my long straight thing into your round hairy thing : What is it ? », et la traduisait ainsi : « Je veux mettre mon pénis dans ton œil ». Il utilisait l’expression « for a girl to wink a man off » pour exprimer par là que le pénis est chatouillé par les cils. Enfant, il lui était arrivé d’uriner sur le visage de sa sœur, en dirigeant le jet tout droit sur son œil ; parfois aussi, il s’était, dans ce but, couché sur le dos, afin que le jet retombe sur son propre visage, dans la zone oculaire — un exemple « d’autoérotisme secondaire » (Sadger). Enfant, la pluie était pour lui l’urine d’un grand homme dans les cieux (une autre preuve de la parenté des formations névrotiques et mythologiques), et il répugnait toujours à sortir quand il pleuvait, par peur que la pluie ne lui tombe sur le visage. Dans de nombreux fantasmes, un homme lui urinait dans l’œil, ou y enfonçait son pénis, un indice des tendances homosexuelles sur lesquelles je reviendrai ultérieurement.

Nous voyons ici, dans une sphère mentale, les mêmes fantasmes qui, dans une hystérie, auraient été convertis en une quelconque activité perverse de la fonction de la vue. Cette conversion n’était d’ailleurs pas complètement absente dans le cas de notre patient qui souffrait en effet de douleurs, congestions et autres paresthésies des orbites, qui se révélèrent purement psychogènes et disparurent quand l’analyse mentionnée fut apportée.

Érotisme oral

Je ne traiterai ici que le versant hétérosexuel de ce thème et réserverai pour plus tard le versant homosexuel. Les rêves du patient, ses symptômes et l’ensemble de son comportement prouvaient sans ambiguïté qu’il avait un érotisme oral très prononcé, allant même jusqu’à la perversion. Il était sans cesse occupé de la question de la succion, elle surgissait chaque fois qu’il rencontrait quelqu’un. Il oscillait entre un intérêt anormal pour cet acte d’un côté et un dégoût démesuré de l’autre. Il se sentit un jour attiré vers une femme dont le bruit courait qu’elle avait des pratiques de ce genre ; mais, à plusieurs reprises, il mit fin à ses relations avec des femmes quand ce bruit se révéla exact. Il avait souvent pratiqué le cunnilingus avec des femmes et fait pratiquer la fellatio sur lui-même. Chaque fois qu’il était impuissant, il avait coutume de remplacer l’acte par « the act of minette », manifestement un retour à des pratiques infantiles. Ses tendances à cet égard remontaient loin dans son enfance. À l’âge de six ans, il dormait chez une nurse et avait coutume de se glisser entre ses jambes et de poser son visage, particulièrement sa bouche, contre sa vulve. Il se souvint également qu’une fois, à l’âge de cinq ans, se trouvant avec sa sœur aînée et d’autres filles, il avait fait minette avec elles.

Mais cette habitude se manifestait également d’une autre façon, moins répugnante. Voici un souvenir de sa quatrième année, qui surgit de façon répétée avec une telle force, qu’elle mérite presque le nom de souvenir obsédant : il remplissait une seringue d’eau et la suçait jusqu’à la vider ; c’était visiblement un souvenir-écran. Il avait gardé relativement longtemps l’habitude de sucer son orteil et continuait à sucer ses doigts et à se ronger les ongles avec une prédilection particulière. Son intérêt déclaré pour les animaux visait essentiellement leur tendance, qui l’attirait irrésistiblement, à sucer et à flairer. Vinrent, ensuite, d’autres souvenirs depuis longtemps oubliés de scènes de cunnilingus pratiquées avec cette même sœur et de la fois où ils furent surpris par leur père et sévèrement punis. Personne ne songera à nier la nature sexuelle du comportement décrit, et pourtant il était impossible d’établir une distinction de principe entre ces actes et cet autre, ressemblant, que le monde médical, contrairement au reste du monde, qualifie obstinément de pur instinct de nutritionã, à savoir la succion du sein maternel. Durant les années qui suivirent, il continua à beaucoup chérir cette habitude, non pas à des fins de nutrition, mais pour se divertir avec sa maîtresse. Pour autant que je pus le voir, cette prédilection du patient pour le fait de sucer le mamelon était de même nature que le plaisir qu’il éprouvait à sucer d’autres objets. Cette manifestation-là de cette impulsion, tout comme les autres, remontait également très loin. Enfant, il suçait souvent le sein de sa grand-mère et se rappela avoir jadis (jusqu’à l’âge de huit ans) fait la même chose avec maintes amies de sa mère. Il se souvenait encore bien de la lutte pour le désaccoutumer du sein maternel ; sa résistance était si grande qu’il fallut souvent que sa mère se passe de la moutarde sur la poitrine pour faciliter le changement. Il était aussi effroyablement jaloux de son frère de deux ans son cadet quand il voyait sa mère l’allaiter et demanda alors souvent qu’on lui remette des robes de bébé afin qu’il partage le même plaisir. Jusqu’à l’âge de treize ans, sa mère eut l’habitude de lui permettre, pour son plaisir propre à elle comme pour le sien, de téter son sein.

Avant de montrer la grande influence de cette tendance sur la détermination de ses symptômes, je voudrais mentionner encore quelques détails : deux ou trois années durant, il avait eu un tic de déglutition, faisant des mouvements qui amenèrent plusieurs de ses connaissances à remarquer qu’il pratiquait un cunnilingus sur lui-même. L’habitude qu’il avait de se faire faire des fellatio ne provenait pas seulement de sa complaisance vis-àvis de femmes ayant des tendances perverses, il y avait lui-même un plaisir particulier. Ceci ne pouvant être une tendance primaire, elle ne peut qu’être née d’un renversement du désir de satisfaction de l’érotisme oral. Nous devons distinguer entre les perversions sexuelles qui ne sont que les exacerbations de penchants infantiles normaux, tel l’exhibitionnisme, et ce qui, tels la fellatio et le cunnilingus, est la torsion de penchants normaux. Dans le cas présent, j’ai découvert que la fellatio était née du processus d’identification à la mère, c’est-à-dire que le patient éprouvait à cette occasion le même plaisir que celui que la mère avait dû éprouver lorsque l’enfant tétait. Il ressort clairement de ce qui vient d’être dit, ainsi que des chapitres à venir concernant narcissisme et homosexualité, que cette identification à la mère devait être tout particulièrement prononcée. Conformément à cette interprétation, la vulve de la femme était, pour le patient pratiquant le cunnilingus, le sein maternel, tandis que son pénis était ce même sein maternel quand on lui faisait une fellatio ; dans le premier cas, il jouait le rôle de l’enfant, dans le second, celui de la mère. L’identité du pénis et du mamelon ressort clairement de ceci que l’enfant qualifiait celui-là de « tit » (abréviation habituelle de tétin, mamelon).

Homosexualité

La composante homosexuelle du patient était inhabituellement développée et il avait fait toute une série d’expériences dans ce sens. Elles peuvent être classées en deux groupes, selon qu’elles ont consisté en manipulations réciproques du pénis ou en actes ressemblant davantage au coït. Par deux fois, à l’âge de douze et de quinze ans, il avait, quelques mois durant, pratiqué la masturbation mutuelle avec d’autres garçons. À sept ans, il avait masturbé un homme à la demande explicite de ce dernier ; dans les cas précédents, il n’avait jamais été non plus demandeur. Jusqu’à l’âge de douze ans, il avait coutume de jouer avec son frère à des jeux tels que des bagarres, dans lesquels le pénis était utilisé comme une arme. Avant l’âge de trois ans même, il avait laissé jouer un homme avec son pénis, mais en conçut une telle honte qu’il n’eut pas d’érection. Jusqu’à treize ans, il avait souvent joué à papa-maman avec son frère et, bien que plus âgé que lui, il occupait toujours le rôle féminin. À dix-sept ans, il fit minette avec un garçon de son âge. Entre sa huitième et sa quatorzième année, il avait plusieurs fois permis à des garçons plus âgés ou à des hommes de pratiquer la paedicatio sur lui, en général contre de l’argent. Il est frappant de remarquer que, lors de ces expériences, le patient avait un rôle féminin. Une seule fois, à l’âge de quatorze ans, il occupa le rôle agressif, sans succès. Il n’appartient donc pas au type habituel d’homosexuels que Freud et Sadger nous ont rendu familiers par leurs éclaircissements, mais à ce type discuté par Ferenczi au Congrès de Weimar, pour lequel l’inversion est encore plus complète. On admet généralement que la disposition innée est déterminante. Pour vraisemblable que puisse être le poids d’un tel facteur, indémontrable, j’ai toutefois le sentiment que ce n’est pas tout, mais qu’au contraire, ici aussi, comme dans le type habituel, des mécanismes secondaires jouent un rôle. Là, comme il est bien connu, l’objet attirant est formé d’une combinaison mère-sujet, de sorte que la fixation s’effectue par le narcissisme et l’identification à la mère.

Concernant l’autre type, celui auquel notre patient appartient, j’aimerais proposer l’explication suivante, que j’amène avec toutes les réserves, comme il convient à ma connaissance limitée du problème : ici comme dans le cas précédent a lieu une identification excessive à la mère, mais la libido prend, dans ce cas, la même voie que chez la mère, à savoir la voie vers le père. Ceci expliquerait à la fois la nature féminine subséquente du type et le choix d’objet d’hommes plus âgés et plus forts.

Cela me paraît en tout cas pertinent dans ce cas. L’identification à la mère était, comme nous l’avons déjà remarqué, très frappante ; un autre exemple en est également la façon dont, contre de l’argent, il permettait la paedicatio — l’acte le plus féminin qu’il puisse y avoir pour un homme, c’est-à-dire comme s’il se prostituait à l’instar de sa mère.

La fixation au père, mentionnée dans cette hypothèse, était également très claire. Il parait son père de toutes les vertus possibles et nous allons voir tout de suite le rôle important joué dans sa névrose par l’idée de Dieu le Père. Depuis son enfance, il avait vécu séparé de son père, mais des événements d’une grande importance s’étaient produits entre eux dans sa prime jeunesse. Vers le milieu de son analyse, une foule de souvenirs resurgit, se rapportant à des actes pratiqués par le patient sur les parties génitales de son père. Le souvenir en était très fortement refoulé et le patient se dressait, plus que contre toute autre chose, contre son accès à la conscience ; il apparut d’abord sous la forme d’images visuelles ou de questions hypothétiques. Il finit par ressortir avec certitude que, dans sa prime jeunesse, il avait été encouragé par son père à jouer avec son pénis à lui, le père, ce que la mère désapprouvait beaucoup. Il avait coutume de s’allonger entre les jambes de son père et de saisir son pénis ; son désir le plus fort était de le prendre dans la bouche, comme il le faisait à cette époque de sa vie avec tous les objets. Il y parvint quelques fois et son père trouvait très amusant qu’il embrasse son pénis ; si on ne le lui permettait pas, il se contentait de le toucher de sa main et ensuite de lécher et de sentir ses doigts. Ces événements jouèrent un rôle de premier plan dans la formation de sa névrose ultérieure.

Autoérotisme

De dix à dix-huit ans, le patient s’était masturbé presque tous les jours ; mais n’en éprouvant aucun remords, l’affaire n’eut que peu d’importance pathogène. En revanche, des formes infantiles caractéristiques de l’autoérotisme furent d’une grande importance pour sa névrose, comme je le montrerai plus tard dans la discussion des symptômes. Érotisme oral, urétral et anal étaient anormalement développés chez ce patient.

L’anus jouait un rôle éminent dans les actes sexuels de son enfance ainsi que dans la majorité de ses obsessions. Le fait également que les réactions anales étaient étroitement liées à son érotisme oral présentait un intérêt. C’est ainsi qu’il présentait avec une extraordinaire facilité des sensations de dégoût et avait une tendance marquée à souffrir de nausée ; chaque fois qu’il entendait un mot obscène, il y réagissait immédiatement en crachant. Les traits de caractère anal-érotique décrits par Freud n’étaient qu’esquissés, voire absents. La raison en est peut-être que son intérêt n’allait qu’à l’orifice de l’anus comme à une zone attirante, au même titre que la vulve ou le mamelon, mais pas à l’acte de l’excrétion ou aux excréments. L’acte d’uriner avait toujours été très marqué de plaisir dans l’enfance du patient et nombre de ses fantasmes s’y rapportaient. Jusqu’à sa neuvième année, à quelques intervalles près, il avait mouillé son lit. Que ceci soit sans doute un équivalent de pollution est rendu vraisemblable par la conception infantile de l’urination comme processus sexuel. Ainsi avaitil coutume, quand il dormait avec sa sœur, d’uriner entre ses jambes, visant tout particulièrement sa vulve ; il arrivait aussi qu’elle lui permette d’uriner sur son visage.

Nous avons déjà décrit le développement colossal de l’érotisme oral. Il ne s’étendait pas seulement aux muscles à l’œuvre dans la succion, mais également à la muqueuse de la bouche et de la langue. Il se rappela que, pour faciliter sa dentition tardive et difficile, on lui rabotait les gencives, et qu’il en éprouvait un plaisir physique particulier. Plus tard, il prit l’habitude de sucer ses gencives jusqu’à les faire saigner, pas seulement pour répéter le plaisir, mais aussi à cause du goût agréable du sang. Il avait entendu dire que le sperme avait un goût salé, et il se peut qu’il l’ait su par sa propre expérience ; le goût salé du sang lui permettait le fantasme que du sperme était versé dans sa bouche, un fantasme dans lequel s’exprimaient ses traits féminins et d’érotisme oral11. Un exemple d’autoérotisme secondaire était le désir qu’avait le patient de prendre son propre pénis dans sa bouche. En compensation de l’échec de ces tentatives, il renversait la situation et crachait sur son pénis. Un autre exemple, en rapport avec la miction, a été mentionné plus haut dans le contexte de son voyeurisme.

On est tenté de se demander si un érotisme oral excessif s’accompagne également de traits de caractère particuliers, à l’instar de ce que Freud a montré pour l’érotisme anal. Mon expérience limitée, dont le cas présent est l’un des meilleurs exemples, ne m’autorise pas à poser un lien de ce type, mais je me risquerais volontiers à soumettre à d’autres, pour qu’ils les confirment ou les rejettent, les remarques qui suivent. Il semble que l’érotisme oral soit presque toujours corrélé à une identification démesurée à la mère, ainsi très souvent qu’à l’érotisme anal. Ce dernier lien s’effectue par deux voies : la bouche est, comme l’anus, une partie intégrante du tube digestif, et les deux orifices sont reliés entre eux par leur rapport commun à la nourriture. Par ailleurs, un enfant est parfaitement capable, du fait que la bouche revêt pour lui une importance particulière, d’y porter tous les objets intéressants, au rang desquels il range particulièrement les excréments. Une seconde voie est constituée par la relation entre le nez et la bouche, entre les fonctions de l’odorat et du goût ; je n’ai pas besoin d’insister sur le lien existant, chez les hommes comme chez les animaux, de la pulsion olfactiveä et de l’excrétion. Les résultats produits par cette forme de fixation sexuelle semblent quelque peu distincts selon le sexe, bien que la source en soit toujours la même, la succion du sein maternel. Chez les hommes, pour partie à cause du mode particulier décrit plus haut d’identification à la mère, et pour partie du fait que l’acte de sucer peut être comparé à la fonction du vagin dans le coït normal, la composante féminine naturelle est hypertrophiée, et cette constellation produit même parfois une inversion totale. Chez les femmes (j’ai récemment publié un exemple caractéristique12), il n’y a pas de tendance à l’inversion, l’acte équivalant presque à son mode normal de fonctionnement. La visée de déplacement du bas vers le haut, qui apparaît régulièrement à un certain degré à la puberté, en est considérablement renforcée ; en outre, ceci va particulièrement bien avec la croyance infantile selon laquelle les enfants se font par ingestion d’une substance fécondante (sang, lait, poison, etc.).

Le complexe du Christ

Dans l’esprit du patient, la pensée du Christ était indissociable de la pensée le concernant lui-même, ainsi que son père et sa mère ; dans le développement de ses obsessions, toutes ces associations étaient importantes. Je commencerai par donner quelques exemples de la façon dont, par le détour de la religion, sa maîtresse du moment était associée à sa mère. Sa maîtresse s’appelait Lily (le nom de sa mère commence également par un « L »), ce qui mena aux associations lis de Pâquese — pureté, virginité — Vierge Marie. Sa mère était totalement associée à la Vierge Marie, ainsi qu’il ressort clairement de la considération de ses symptômes. Toutes deux avaient mis au monde un enfant dont le père n’était pas leur époux, et pourtant il considérait sa mère comme la pureté personnifiée (ou du moins, il le souhaitait). Elle était née le même jour que le Christ. Sa chanson préférée commençait par les mots : « My mother’s Name is Mary ; it’s a good old name ». L’association entre la mère et Lily explique pourquoi la plupart des obsessions concernant le Christ sont également corrélées à cette dernière. Dans un premier temps, il conçut le Christ comme Dieu le Père et ne le pensa qu’ultérieurement comme le père. ä Riechtrieb.

Enfant, il avait effroyablement peur de lui et priait sans cesse afin qu’il ne le punisse pas et réalise ses divers désirs. L’analyse d’une phrase du Notre- Père va montrer jusqu’où allait l’identification entre Dieu et son père. Enfant, il a toujours cru que les premiers mots du Notre-Père se rapportaient à son propre père et il n’apprit que plus tard qu’il s’agissait de Dieu. « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien » produisit les associations suivantes : le pain est le corps du Seigneur (dans la communion), sa mère faisait toujours cuire elle-même le pain pour la famille — il en dérobait souvent et fut puni pour cela — le souvenir d’autres choses pour lesquelles il fut puni, par exemple quand il jouait avec ses parties génitales — le pain est fait de pâte qui doit d’abord monter — érection, pénis. La phrase finissait par être : « Père, donne-moi aujourd’hui ton pénis pour que je joue avec ». Sa prière préférée débutait ainsi : « Gentle Jesus meek and mild, pity me a little child » (conception maternelle de Jésus). Il associa comme suit : « Fromage doux — Jésus = cheese us — son père était un grand amateur de fromage, surtout de fromage sentant le moisi — lui-même détestait l’odeur de fromage — smegma (habituellement nommé fromage) — le fromage est fait à partir de la crème (cream = nom vulgaire du sperme) — Jésus-Christ — cheese and crackers crack her (nom vulgaire du coït ; crack est aussi une désignation vulgaire de la vulve) — meek and mild mice (souris) — « Once there was a mousey, very fond of cheese ; down came a trap and made his blood freeze » — les filles ont peur des souris qui pourraient se glisser dans leur vulve — peur que son pénis soit pris dans un piège (infection vénérienne).

Enfant, il s’était dit que la pluie venait de ce que le Christ ouvrait le robinet dans le ciel — une expression déplacée de l’intérêt infantile pour la miction paternelle. Voici l’une de ses associations : être sous les chutes du Niagara — sous un fleuve d’eau — le Christ fait de l’eau — à l’église, on est baptisé — sa croyance infantile faisant de l’eau bénite l’urine du prêtre13.

L’identification qu’il faisait du Christ et du diable était également très intéressante. Dans ses obsessions, les deux étaient pratiquement synonymes ; tantôt c’était le Christ qu’il ne pouvait s’empêcher d’imaginer dans toutes les poses scabreuses possibles, tantôt c’était le diable. C’est de là que provenait l’idée obsédante selon laquelle les gens auraient des cornes, que, lui, ne pourrait voir. Voici les associations correspondantes : « Des cornes sur la tête du diable — des cornes sur la tête du Christ — des cornes sur la tête de mon père ». Par le mot « corne », le patient désignait habituellement une érection (tête = pénis), en sorte que l’obsession se rapportait au pénis de son père. Cette identification complète des trois personnes concorde entièrement avec ce que j’ai exposé ailleurs14, faisant de la représentation moyenâgeuse du diable la projection des représentations infantiles concernant le père et le fils. Comme nous l’avons dit plus haut, le patient avait une pente obsessionnelle prononcée à prier, de façon opportune ou non. Face à des difficultés, qu’elles soient importantes ou totalement insignifiantes, il fallait qu’il adresse une prière au Christ ; ainsi pour trouver une rue — pour que lui soit servi plus vite un repas attendu — pour s’endormir, etc. Derrière ce trait infantile originel de « se tourner vers le père secourable », gisait un fragment plus profond que l’on ne comprend qu’en sachant que, pour prier, le patient avait l’habitude de s’appuyer sur les genoux de sa mère. Il demandait à Dieu de ne pas devenir impuissant, d’avoir une érection, bref « d’avoir tout ce qu’il souhaitait ». Compulsivement, il fallait qu’il adjoigne à cette phrase « la vulve de ma mère — non, ce n’est bien sûr pas ce que je veux dire ». L’habitude qu‘il avait de prier nu ou à moitié nu se rapportait également à sa mère et était simultanément un défi à son père. Le patient s’identifiait également luimême au Christ. Enfant, il croyait que Moïse n’était qu’un autre nom du Christ, et comme il s’appliquait à lui-même l’histoire de Moïse, et qu’il croyait avoir été trouvé dans les roseaux (roman familial), il pouvait supposer qu’il était donc le Christ. Il se rappelait très précisément s’être imaginé tout cela et y croyait à moitié. Quand, enfant, il était vilain, on lui mettait, dit-il, des épines autour de la tête en guise de punition (ce n’était vraisemblablement qu’un fantasme), ce que, bien sûr, il mit en relation avec la couronne d’épines du Christ. Un autre fait de la plus grande importance était que son père en colère le traitait parfois de bâtard. On peut en imaginer l’effet eu égard à ses représentations de la chasteté maternelle d’une part et aux doctrines religieuses concernant la naissance du Christ d’autre part. Il eut un jour un rêve dans lequel il se vit enfant debout dans la vulve d’une femme ; la scène était la caricature d’un vitrail représentant le Christ sur les genoux de sa mère. De façon générale, les tableaux de la Madone portant l’Enfant Jésus contre sa poitrine lui faisaient grand effet et soutenaient manifestement l’identification mentionnée plus haut de sa mère à la Vierge Marie. Enfin, son désir de sauver les pécheurs trouvait également à se satisfaire par son identification au Sauveur du monde. À présent, il reste encore à expliquer le lien entre le Christ et la succion. Il était d’abord rendu possible par ceci que sucer étant l’un des plaisirs suprêmes du patient ainsi qu’un trait particulièrement caractéristique, s’il était lui-même identique au Christ, alors les représentationså du Christ et de la succion coïncidaient à l’évidence. Les représentations picturalesç de la Madone à l’enfant, qui soulignaient particulièrement la fonction de la poitrine, favorisaient la jonction des deux idées. Ainsi que je l’ai mentionné en parlant de la fellatio, le patient projetait sur d’autres sa propre tendance et supposait qu’ils voulaient le sucer. Ceci valait tout spécialement pour le père, dont l’importance pour l’enfant à cet égard a déjà été abordée. Il tenait tout homme barbu et fumeur de cigarettes pour capable de cette perversion. Est-il besoin de dire que ces deux traits s’appliquaient à son père, qui aimait les cigarettes et portait une longue barbe ?15

Ce dernier point aussi rapprochait le Christ de son père. Un autre thème à mentionner ici est celui du « complexe du Juif » du patient, complexe que nous considérerons ultérieurement en rapport avec l’angoisse de castration. Sa grand-mère paternelle était juive et il tissait tous les fantasmes possibles pro- et antisémites à propos de lui-même et de son père. Le lien entre lui-même, le Christ et Moïse s’en trouvait bien sûr renforcé. Dans l’une de ses associations visuelles, l’image du Christ se mua soudain en « un homme à la barbe juive », qui se révéla bientôt être son père. Il s’imagina que tous les Juifs avaient un penchant pour cette perversion si importante pour son existence et affirma que c’était déductible de l’épaisseur de leurs lèvres. Je voudrais à présent discuter plus avant quelques-uns des symptômes qui trouvèrent leur explication dans les associations que je viens de mentionner.

L’obsession constante selon laquelle le Christ « fait quelque chose à Lily », dont l’énoncé comprenait des actes normaux et des actes pervers, et qui évoque étonnamment la façon habituelle qu’ont les enfants de désigner cela, renvoyait à la relation entre son père et sa mère. Cette obsession surgissait tout particulièrement chaque fois qu’il pratiquait le coït avec une fille, et souvent elle l’en empêchait tout à fait ; la source infantileincestueuse de cette inhibition est claire. Dans l’un de ses « délires » (Freud), il fallait qu’il se venge du Christ pour ce que ce dernier avait fait à Lily, et ce, en la faisant embrasser par un autre homme. Et il introduisait l’un de ses amis auprès d’elle. Le sens caché de tout cela était bien sûr le désir que sa mère soit infidèle à son père. L’une de ses prières au Christ était : « Please do not let Lily be a whore, but keep her a good girl » — avec l’ajout compulsif : « He will keep her a good girl — for himself ». Le Christ s’interposait toujours entre lui et son plaisir, exactement comme, dans son enfance, son père s’était interposé entre lui et sa mère. Durant l’acte sexuel, lui vint soudain l’obsession suivante : la tête ou le pénis du Christ se trouvait dans la vulve et le gênait. À l’objection qu’il se fit, que ceci était impossible, il répondit : « Pour Dieu, tout est possible ; magnifique est le Seigneur ». L’idée que, quand il marchait dans la rue avec quelqu’un, un tiers tentait de se mettre entre lui et son compagnon, faisait partie de ses superstitions d’enfance les plus précoces. Actuellement, cette obsession prenait la forme selon laquelle, sortant avec Lily, il fallait qu’il la protège continûment des autres personnes, ce qu’il faisait en prenant des mesures magiques et superstitieuses. Ce fantasme était une réactualisation du fantasme de l’enfance avec rajout du fantasme, mentionné plus haut, du sauveur. Une autre obsession, parente, était que s’il ne faisait pas ceci ou cela, le Christ sucerait Lily, c’est-à-dire que son père lui subtiliserait son plaisir de prédilection. La compulsion à tout faire deux fois, une fois avec le Christ et une fois sans lui, était d’une nature un peu plus complexe. Elle signifie, entre autres, l’alternance de deux attitudes vis-à-vis de son père, et l’oscillation entre défi et dépendance à son égard. Il y avait un double symbolisme au fondement de l’idée suivante : « Si je doute de ma puissance, la langue du Christ est avec moi dans la vulve pour m’aider. » Nous voyons là la dépendance à l’égard du père d’un côté, et de l’autre le retour à une pratique auto-érotique plus ancienne, celle ultérieurement atteinte ayant échoué16. Mentionnons pour finir la compulsion à rentrer chez lui en toute hâte chaque fois qu’il était sorti, parce qu’il redoutait « que le Christ n’y soit avant lui ». Le complexe d’impuissance du patient était intimement tramé au groupe de représentations mentionnées à l’instant, et la découverte de ce lien jeta une lumière sur bien d’autres symptômes encore. Lors d’occasions répétées, il éprouvait le besoin de protéger les gens de sa famille d’un malheur, ce qu’il désignait de la curieuse expression « to cutt off ». C’est ainsi, pour donner quelques exemples, qu’il ne devait jamais aller vers le Nord, afin de « couper» les influences nuisibles qui pourraient venir du cimetière situé dans cette direction ; par un effort de volonté monstrueux, il « coupait le Mal » présent dans le regard jeté par un passant sur sa Lily, etc. Nous savons par Freud que cette angoisse apparemment insensée face à un malheur venant de l’extérieur, dans la névrose obsessionnelle et la paranoïa, provient de la projection de pensées hostiles propres dans le monde extérieur. L’angoisse du garçon que le père lui « coupe » le pénis avait fourni le mot qui, plus tard, détournerait toute punition pour des désirs inconscients. L’angoisse originelle avait donc été dépouillée de sa force en se transformant en un moyen de protection. De fait, le père avait souvent répété ladite menace et l’avait à l’occasion accentuée en guise de plaisanterie par des tentatives sur le nez du patient, ce dernier étant bien conscient de la signification symbolique de cet organe. De nombreux symptômes semblaient n’être là que pour assurer le patient de sa puissance, par exemple l’habitude qu’il avait de cracher dans des fissures et des lézardes.

Ce complexe était associé au Christ pour partie par la pensée du rite de la circoncision chez les Juifs et pour partie par la considération de sa fin tragique. En rapport avec celle-ci, le patient avait tissé toute une série de fantasmes sur le thème « pendre et pénis », que malheureusement je n’ai pas analysés suffisamment pour pouvoir les rendre ici en détail ; leur signification ne m’apparut que plus tard, ils appartiennent sans aucun doute à la même espèce que ceux décrits par Jung au Congrès de Weimar. Parmi les symptômes se rapportant à cette association, je mentionnerai celui-ci : quand il apercevait un aveugle, il ne pouvait s’empêcher de penser que le Christ lui avait sucé les yeux ; j’ai nommé plus haut la signification symbolique de l’œil. Ici, le patient identifie le Christ à lui-même, à sa perversion et à son père sur lequel il avait projeté la perversion (complexe de fellatio). L’idée « être sucé » était liée pour lui de la façon la plus étroite à la pensée de l’impuissance ; les gens pâles, las, maigres avaient tous été sucés. Son angoisse face à la maladie mentale était nouée à la même représentation, via bien sûr la pensée de la masturbation. Le patient tenait le pénis pour le prolongement de la colonne vertébrale et l’écoulement du sperme signifiait une perte pour le cerveau et la moelle épinière dont il provenait ; de nombreux cas de syndromes neurasthéniques sont vraisemblablement déterminés par ce même complexe.

Voici une autre obsession en rapport avec ce qui précède : c’était l’idée qu’il ne pourrait jamais engendrer un enfant, car le Christ suçait son sperme à peine était-il parvenu dans le vagin de la femme ; et de fait, il avait connaissance d’un cas où cet acte pervers se pratiquait. Cette obsession reprend, à proprement parler, sous une forme plus complexe, l’idée que son père le rendait impuissant. L’obsession, selon laquelle le patient ne pouvait passer devant un salon de coiffure sans s’imaginer le nom Kreisler sur la porte, était encore plus sophistiquée. Voici comment s’était constituée cette obsession « insensée » : Lily lui avait parlé d’un homme s’appelant Kreisler qui lui avait fait un cunnilingus. La similitude de ce nom avec celui du Christ (prononcé à l’anglaise) s’était fixée dans son esprit et lui avait conféré une signification particulière. La translation vers le coiffeur était fonction de son activité : il s’agit d’un homme sans cesse occupé à « couper les cheveux ». Les cheveux constituent une différence frappante entre le patient et son père (le patient avait le visage glabre), c’est-à-dire entre les deux aspects du Christ.

Le lien des représentations « chaleur » et « lumière » avec l’idée du Christ présentait également un intérêt particulier quant à leurs rapports à la mythologie. Le feu et la chaleur étaient pour le patient les symboles habituels de l’amour. Il avait peur du feu et craignait « de se brûler », expression qu’il entendait souvent dans le sens « contracter une maladie vénérienne ». Chaque fois qu’il voyait approcher une lance à eau, il fallait qu’il fuie au plus vite dans une maison, par peur de prendre feu ; il conserva cette peur même après avoir été informé du caractère inoffensif de cet instrument. Lors du test d’association, le mot-stimulus « feu » réveilla la représentation de l’organe génital féminin enflammé par ses excès. Un jour, alors qu’il était petit garçon, sa sœur lui parla d’un mourant qui enjoignit à son fils de tenir sa main au-dessus de la flamme du gaz, afin de lui donner une idée de l’enfer, soulignant à quel point il était conseillé de mener une existence vertueuse. Et elle le contraignit à mettre sa main dans la flamme du gaz, avec pour résultat qu’il vit son père mourant devant lui. C’est de là que se développa plus tard l’obsession selon laquelle son père mourrait s’il mettait la main dans une flamme quelconque. Il éprouvait pour cela un penchant pervers, y associant l’idée de la mouche et de la lumière. Il comparait celle-là à un homme irrésistiblement attiré par la femme, en sorte que l’obsession correctement traduite n’était pas « Si je fais des choses interdites avec des femmes, mon père mourra », mais « Si mon père meurt, je pourrai faire des choses interdites (avec ma mère) ». Dans sa prime jeunesse, la lampe de bureau de son père l’avait toujours particulièrement intéressé. Le verre avait la forme d’un phallus et il se le représentait souvent dans ses rêves ; l’une de ses phobies se rapportait aux lampes. En particulier, une lampe signifiait pour lui le pénis de son père et finit par acquérir également celle de « l’œil vigilant du père », via l’association « a bull’s eye lantern » et la signification symbolique générale de l’œil. Enfant, le patient avait entendu dire par sa sœur qu’en enfer, on pratiquait l’acte sexuel, mais pas au ciel. Pour cette raison, et pour d’autres, l’enfer était pour lui un lieu d’effroi et de fascination, et nombre de ses obsessions tournaient autour. Sa mère avait explicitement souhaité être incinérée après sa mort ; mais sa pauvreté ne le lui avait pas permis, et il en avait éprouvé souvent des remords. Souvent, il était tourmenté par l’idée de savoir si sa mère était en enfer, et s’il l’y retrouverait, etc. Tout un temps, il avait eu l’obsession de devoir faire brûler Lily dans un creuset, une représentation bien sûr bâtie sur les idées mentionnées plus haut. Chaque fois qu’il voyait de la viande cuire dans le four, il pensait que c’était soit le corps de Lily, soit celui du Christ ; la première idée renvoie à ce qui a été dit, l’autre exprime le désir d’être dans la mère. Qui dit enfer dit bien sûr aussi diable. Ce dernier fréquentait l’enfer comme son père fréquentait sa mère. À cinq ans déjà, il eut une phobie concernant une localité située à proximité de son domicile, nommée « le trou du Diable » ; cette phobie reposait bien sûr sur les associations pèrediable. Jung a récemment remarqué que père, soleil et feu étaient synonymes dans la mythologie17. Ceci vaut, sans restriction aucune, pour l’inconscient du patient et constitue une preuve supplémentaire de la parenté entre fantasmes mythologiques et fantasmes inconscients chez les névrosés. J’ai déjà montré sur quel mode il maniait les notions père, Dieu et feu, et il était clair que le soleil entrait dans la même catégorie. Il identifiait le père directement au soleil, qui représentait l’œil de Dieu et celui du père. Il identifiait également le père et le Christ à la lune. La forme de disque du soleil (même prononciation en anglais que filsf) entouré de ses rayons lui rappelait la bouche entourée de poils du Fils de Dieu, c’est-à-dire du Christ, ainsi que la vulve de sa mère. Ceci s’appliquait également à la lune qui, de par la particularité qu’elle avait de varier sa forme, devint un symbole encore plus apprécié. Il traduisit la rime enfantine « the cow jumped over the moon » par « the mother stood over my face ». L’association boucheanus était plus courante encore, en partie du fait de la signification bisexuelle de celui-ci, et en partie parce que le mot de « lune » désigne en argot l’anus. Quelques-unes de ses obsessions se référaient à la fête du Christ (habituellement abrégée par Xmas en anglais). L’analyse montra que ce mot était une condensation de la phrase « kiss my ass » (ass = anus). La lettre X est volontiers utilisée dans les lettres d’amour pour désigner les baisers. Il avait souvent pratiqué cet acte avec ses frères et sœurs et souvent joué du fantasme de pouvoir baiser son propre anus (autoérotisme secondaire). Via l’idée que le jour du Christ était le jour de l’anniversaire de sa mère, l’obsession interprétait également le désir de baiser aussi bien l’anus de sa mère que le sien propre (le Christ). La représentation de l’anus du Christ se répétait souvent dans ses obsessions : les tramways de passage le traversaient, mettre une clef dans la serrure voulait dire la mettre dans l’anus du Christ, etc. L’idée que l’anus du Christ enserrait son cou était un tourment tout particulier ; parfois, c’était une vulve aussi qui enserrait son cou. Voici ce qu’il associa librement : le Christ — une image visuelle de sa mère avec l’auréole du Christ sur la tête — l’idée que la tête de sa mère était dans le Christ — à l’inverse, la tête du Christ dans sa mère — des fantasmes dans lesquels il posait sa tête contre la vulve de sa mère (cunnilingus), ou dans lesquels son pénis était dans la même position, ainsi que des fantasmes d’accouchement.

Psychogenèse des symptômes

La plupart des symptômes individuels ont déjà été discutés en lien avec les complexes et penchants mentionnés, en sorte qu’il ne nous reste plus qu’à en donner un bref résumé et à ajouter quelques détails. Nous voyons un jeune homme avec un énorme complexe maternel pris dans les difficultés du conflit œdipien. À cela s’ajoute une homosexualité féminine d’une force inhabituelle, un complexe d’impuissance prononcé et un érotisme oral exacerbé, allant jusqu’à la perversion proprement dite. Ses doutes quant à sa capacité à conduire sa vie amoureuse sont le reflet de ceux concernant la fidélité de sa mère ; la connaissance qu’il a de l’indignitéé de sa mère est fortement refoulée, principalement à cause des nombreuses associations avec son conflit central, celui de l’inceste. Ce patient, appartenant au type décrit par Freud du sauveur de putains, avait une série de relations caractéristiques avec des femmes, chez qui il s’efforçait de trouver un substitut adéquat à sa mère. L’éruption du stade aigu de sa névrose fut provoquée par son trop grand succès dans cette direction. La femme en question était, dans son esprit, si étroitement nouée à sa mère que la relation avec elle provoqua de façon trop tangible les désirs incestueux refoulés. Il semble que son état névrotique se soit développé comme suit : l’inhibition issue du complexe incestueux amena un état de relative impuissance. Il chercha à le combattre en retournant, comme il l’avait déjà fait jadis lors de situations analogues, à cette forme infantile de satisfaction à laquelle correspond le cunnilingus de l’adulte. Il y était renvoyé par cette même force qui causait l’inhibition (à savoir l’amour pour sa mère). Mais le refoulement de cette tendance perverse et du complexe maternel, d’où cette tendance était issue, était trop fort pour qu’il ait pu sur ce mode parvenir à une satisfaction. S’ajoutait à cela que la femme en question était encore plus insatisfaite que lui et exigeait un rapport normal. Pour cette raison ainsi que pour des considérations financières, elle était tentée de reprendre son ancien métier, la prostitution. Elle n’en devint que plus semblable à sa mère et le patient fut ainsi mis dans une situation impossible, qu’il était incapable d’envisager consciemment. Sa solution au conflit fut la névrose, qui ne lui permettait pas seulement de retourner imaginairement aux désirs infantiles, mais qui favorisait également le désir inconscient de faire de sa mère ou de ses maîtresses des prostituées. Sa névrose était, comme toutes les névroses obsessionnelles, composée d’une part de souvenirs refoulés d’actes sexuels infantiles et de résistances contre eux d’autre part. Dans les obsessions individuelles apparaissait souvent l’idée du Christ, ce qui était déterminé par une profonde identification du patient lui-même et de son père au Christ. L’obsession qui suit, et que je n’ai pas encore mentionnée, peut servir d’exemple. Chaque fois qu’il prenait l’ascenseur lui venait l’idée : « Si je ne sors pas en premier, quelqu’un aura un rapport sexuel avec ma mère ». La clef en était le fait qu’il avait associé ascenseur et guillotine, tous deux étant des instruments qui coupent les membres qui dépassent ; il avait entendu parler de plusieurs cas dans lesquels la tête d’une personne, ou un autre membre, dépassant de l’ascenseur avaient été tranchés ou blessés. Le « quelqu’un » de l’obsession, c’était bien sûr lui-même, de sorte que le sens caché était : « Si j’ai un rapport sexuel avec ma mère, mon pénis sera coupé ». Ce symptôme avait, comme d’autres, plusieurs significations ; ainsi, il se rapportait à l’accouchement (sortir de l’ascenseur). Une autre obsession, provenant de la même source, était la compulsion « remettre »g à sa place tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, en avait été enlevé. Ceci trouva son origine dans la demande angoissée du petit garçon à son père de bien vouloir lui « rendre son nez », après que celui-ci eut affirmé l’avoir coupé. Une signification encore plus profonde provenait des intérêts anaux de l’enfance (propreté, rancœur vis-à-vis des parents qui lui confisquaient des choses).

Rien d’étonnant à ce qu’un patient si féminin présente également des traces d’hystérie ; mais elles étaient tout à fait insignifiantes comparées aux obsessions. L’un de ces traits hystériques était la sensation que son front était « figé tel un rocher » (numb like a rock). Cette sensation lui était venue quelques mois plus tôt et il l’attribua à l’habitude qu’il avait de se frapper le front du poing pour chasser ses obsessions. Petit garçon, il avait un tic du muscle du front, causé par son désir « de regarder vers le haut », et qu’il abandonna quand on lui dit que cela lui donnait l’air d’un vieil homme (impuissance). Il y a deux ans, il avait eu au même endroit une paresthésie, « provoquée », selon lui, « par la pression d’un chapeau rigide » ; ces chapeaux sont habituellement appelés « stiffs » au Canada, et sont donc de fréquents symboles du pénis. « Front » (forehead) était associé à « prépuce » (foreskin), soit la partie enlevée lors de la circoncision. Voici ce qui fut librement associé à « figé » (numb) : « tongue — dumb — thumb — thumb up (pouce levé) ; ceci est le signe que les sourds-muets utilisent pour “bien”, et je pensais, étant petit garçon, que ça voulait dire “Dieu” ; j’avais un oncle sourd-muet qui avait une liaison avec ma sœur, et dont je ne voulais rien savoirh (cela recouvrait sa résistance tout à fait analogue concernant les expériences de sa mère) — angoisse que mon pénis devienne comme la langue de mon oncle, à savoir incapable de fonctionner correctement. » Le symptôme était donc un compromis entre son désir d’avoir un pénis fonctionnant correctement et la peur de l’impuissance. Ces deux tendances opposées s’exprimaient dans le symptôme d’une façon caractéristique de l’hystérie. Peut-être le tic de déglutitionê peut-il être également qualifié de symptôme hystérique. Il était en lien avec la perversion du cunnilingus, mais était surdéterminé de façon particulière. Enfant, il avait cru qu’Adam n’était qu’un autre nom du Christ, le Créateur de l’humanité. Il avait fait un lien entre la pomme d’Adam (pomum Adami), ce prolongement du larynx, et le péché commis par Adam, et il avait assez de bon sens pour comprendre de quelle nature devait être ce péché, consistant à avalerë la pomme offerte par la femme. C’est ainsi que non seulement son sens moral de l’injustice, mais également sa notion religieuse du péché furent reliés à la représentation de la déglutitionµ, c’est-à-dire à son érotisme oral.

Rêves

Je vais donner à présent trois exemples de rêves du patient ; après ce qui a été dit, une analyse poussée n’est plus nécessaire, toutefois je mentionnerai quelques associations de nature individuelle.

I. 19ème jour : « Je me présentai au Parlement pour une place. La sentinelle tamponna quelque chose sur un pupitre dressé à l’extérieur. À un autre garçon qui postulait pour la même place, on demanda s’il pourrait l’occuper pendant quatre ans ; j’espérai qu’il dirait non, mais il dit oui, de sorte qu’ils lui donnèrent la place et emportèrent le pupitre dans un bureau. Puis la scène changea ; un combat sembla se dérouler entre des Indiens et des femmes. Un Indien qui tenait dans la main un tomahawk et un morceau de gaze dit que c’était un « four-spot » et qu’il aimerait en faire cinq. Je rapportai cela aux scalps. Les femmes se tenaient toutes alentour, leurs chemises de nuit tachées de sang. Je m’étais mis à tuer quelques-uns des Indiens lorsque je m’éveillai. Ajout : lorsque je postulai pour la place, mon frère m’accompagnait, et il se métamorphosa en l’autre garçon. » Parlement : le patient y avait un jour obtenu une place, en sorte que le rêve était une réassurance de son succès. Une fois, il y avait dérobé quelques drapeaux (flags) à son père, et les avait cachés ; mais ils lui furent à son tour dérobés.

Pupitre à l’extérieur : son obsession concernant la prière sur un priedieu a été expliquée précédemment. La phrase désigne sa mère comme prostituée. C’est sur un pupitreí qu’il avait eu pour la première fois un rapport intime avec l’épouse de son frère. Le transport du pupitre dans un bureau se rapporte aussi à son frère qu’il avait aidé, il y a peu, à porter un pupitre dans un bureau ; c’est aussi une allusion au fait qu’il avait aidé sa belle-sœur à se lancer dans la carrière de prostituée, carrière dans laquelle elle s’engagea peu après.

Tamponner quelque chose (to stamp) : ceci lui évoqua l’obsession qu’il avait de piétiner (stamp) les cigarettes, ainsi que sa peur du feu. La signification sexuelle en est claire.

L’autre garçon : avec le garçon qui apparaissait dans le rêve, son frère avait régulièrement des relations homosexuelles. Il est tout simplement un substitut de son frère, comme le montre l’ajout.

Four years : cela renvoie spécialement à sa mère, à laquelle il associe toujours le chiffre quatre, étant donné qu’elle était le quatrième enfant de sa famille. Derrière ce chiffre se cachaient encore divers autres fragments de symbole, principalement de nature religieuse, comme, par exemple, les quatre branches de la croix, les quarante jours du Christ, etc.

La première moitié du rêve exprime donc sa jalousie vis-à-vis de son frère quant à leur mère, et c’est durant l’analyse de ce rêve qu’émergea le souvenir du désir jaloux de téter le sein maternel à la place de son frère. Indien en train de se battre : il représentait principalement son père, mais également le rêveur lui-même. Il est bien connu que l’alcool énerve fortement les Indiens. Tous deux, le patient et son père, buvaient occasionnellement beaucoup. Quand son père était ivre, il devenait très violent, il violait sa mère et lançait des couteaux autour de lui (tomahawk), habitude que le patient imitait dans son enfance.

Gaze : ceci se rapporte à lui-même. Atteint d’une gonorrhée, il dut mettre un morceau de gaze autour du pénis. Des doutes subsisteraient-ils quant à la nature de l’attaque au tomahawk sur les femmes que cette indication suffirait à les dissiper.

Changer quatre en cinq : chaque fois que, en une nuit, il avait eu quatre rapports sexuels, il avait la compulsion à le faire une cinquième fois encore, quatre étant le chiffre de sa mère et ne pouvant, de ce fait, être mis en lien avec la sexualité. « Ramener un scalp » est une expression pour « conquérir une fille », et un débauchéi compte les filles comme l’Indien les scalps.

Tomahawk : Tommy était le nom d’un garçon important pour la vie sexuelle du patient ; écrivant son rêve, il orthographiait toujours « Tommyhawk ». « A hawk after chicken » désigne en argot un débauché qui court après les filles. L