Cette conférence de 1990 à Grenade au moment de la fondation de l’École Européenne de Psychanalyse était restée à notre connaissance inédite.* Elle a été traduite et établie pour la
Bibliothèque de l’École de la Cause freudienne.
Ce qui y est dit est plus d’actualité que jamais, de nous renvoyer
au sens de la construction d’institutions analytiques fondées sur
l’enseignement de Lacan. On y trouvera une lecture minutieuse de
l’« Acte de fondation » et des remarques, certes datées pour la
partie procédure, sur la passe. À la fin du texte, dans la partie
débat, Jacques-Alain Miller commente la position de Lacan par
rapport à l’État : il n’appelle pas de ses vœux l’État à faire
intrusion dans le champ freudien, mais l’évoque toutefois comme
une possibilité. Nous savons que nous y sommes aujourd’hui — quoi
qu’en disent certains. Lacan, nous dit J.-A. Miller, a toujours insisté
sur l’idée que l’on a des comptes à rendre. J.-A. Miller conclut en
parlant de l’École Européenne comme d’une « base d’opérations »
en Europe, c’est un « pouvoir de réponse » face à « l’éventuel désir
de l’État de capter la psychanalyse ».
C. Bonningue
L’Ă©cole et son psychanalyste
Je suis content. Du point de vue intellectuel, peu de choses me font autant plaisir que le commentaire des textes de Lacan. Ce n’est pas un devoir, mais vraiment un plaisir. Ces textes ont une forme rigoureuse, mĂ©ditĂ©e, chaque mot est Ă sa place, une place choisie. Cela peut ĂŞtre commentĂ© comme une poĂ©sie — avec la mĂŞme attention, le mĂŞme soin —, bien que ce ne soit pas une poĂ©sie, et la structure soutenant ces Ă©noncĂ©s peut ĂŞtre recomposĂ©e. Il est un autre attrait intellectuel Ă lire et Ă commenter Lacan. Si les textes paraissent obscurs au premier abord, leur Ă©lucidation dĂ©livre un plus-de-jouir. Commenter Lacan doit ĂŞtre un divertissement : il faut inventer, mettre Ă jour les difficultĂ©s. Le savoir ne doit pas ĂŞtre triste.
Le texte a une structure et pas plusieurs. Nos lectures peuvent varier, mais elles doivent viser une seule bonne lecture, mĂŞme si nous ne sommes pas Ă sa hauteur. Ce qui ne veut pas dire que chacun puisse le lire comme il veut. J’ai aujourd’hui une pensĂ©e spĂ©ciale pour GarcĂa Lorca, que j’ai beaucoup lu pendant mon adolescence, pour apprendre l’espagnol. C’est sa signature qui a le plus attirĂ© mon attention, alors que, comme tout adolescent, je cherchais ma propre signature. Celle que je dois apposer ces jours-ci sur plusieurs documents copie la sienne.
Le thème de ce sĂ©minaire, « L’École et son psychanalyste », est une variation du titre du texte de Lacan de 1967 « Proposition sur le psychanalyste de l’École ». Il a Ă©tĂ© choisi dans la perspective de l’École espagnole. Un premier pas a Ă©tĂ© effectuĂ© vers cette École, nous sommes dans la construction de l’École EuropĂ©enne de Psychanalyse.
La construction d’une École de psychanalyse ne concerne pas que les analystes pratiquants ou les analysants, elle intĂ©resse un peu plus de monde que ça. Lacan voulait faire entrer dans son École des non-analystes, et nous devons, nous, en faire autant avec la nĂ´tre. Cette construction doit se faire avec le contrĂ´le un terme utilisĂ© par Lacan d’une audience extĂ©rieure. Nous ne sommes pas dans un sĂ©minaire de thĂ©orie pure, mais dans un sĂ©minaire de thĂ©orie pure et appliquĂ©e. Nos travaux appliquĂ©s visent la construction d’une École, ce qui signifie que nos discussions auront une application immĂ©diate.
FONDATION
Un performatif
Nous avons choisi de commenter des textes statutaires de Lacan, dont « L’acte de fondation »1.
Il s’agit d’un acte qui commence avec un « Je fonde ». C’est ce que l’on appelle, Ă partir d’Austin, un performatif.2 Une fois que l’on a dit « Je fonde », on a fondĂ©, Ă condition d’ĂŞtre dans une position en laquelle d’autres peuvent croire. Nous croyons Lacan lorsqu’il dit « Je fonde l’École française de Psychanalyse », mais s’il avait dit « École française d’Odontologie », cela n’aurait pas Ă©tĂ© un performatif efficace. La thĂ©orie du performatif discute les conditions du contexte qui font l’efficacitĂ© de l’Ă©noncĂ©. Lacan le dit dans le premier paragraphe du « PrĂ©ambule » : « Cette fondation, on peut soulever d’abord la question de son rapport Ă l’enseignement qui ne laisse pas sans garantie la dĂ©cision de son acte »3. Le « Je fonde » de Lacan est un performatif efficace parce qu’il a tenu son sĂ©minaire pendant dix ans, sĂ©minaire qui est la condition contextuelle de ce « Je fonde ».
Lacan n’avait pas encore, Ă l’Ă©poque, tenu son sĂ©minaire « L’acte analytique »4, mais nous en trouvons dĂ©jĂ , dans cet acte performatif de la fondation, dans l’Ă©noncĂ© « acte de fondation », l’anticipation avec l’accent mis sur l’acte. Nous verrons comment l’Ă©noncĂ© « Je fonde » de quelqu’un a son efficace.
Vers la fin de la vie de cette École, Lacan a essayĂ© de faire un acte de dissolution qui soit symĂ©trique de l’acte de fondation, mais, entre l’un et l’autre de ces actes, quelques centaines de membres avaient surgi ayant leur opinion Ă donner. Le « Je fonde », il l’avait fait seul, mais, au sortir de cette fondation, au moment de rendre effectif le performatif « Je dissous », il rencontra une objection.
Remarquons le nombre de rĂ©sonances qu’a cet acte de fondation et les thĂ©matiques sur lesquelles joue Lacan.
— La thĂ©matique de la vĂ©ritĂ© pourchassĂ©e par le pouvoir : Lacan fonde son École au moment oĂą il s’oppose Ă l’IPA et se prĂ©sente dans la position de la vĂ©ritĂ© pourchassĂ©e par le pouvoir, par une bureaucratie internationale qui veut noyer la vĂ©ritĂ©. Cela nous fait penser Ă certains personnages de l’histoire poursuivis par l’Église : Spinoza5, Bruno6, Servet7, Trotski8 ou Luther9. Lacan lui-mĂŞme ne comparait-il pas l’IPA et le Vatican.
— Le thème de la reconquĂŞte : « Cet objectif de travail est indissoluble d’une formation Ă dispenser dans ce mouvement de reconquĂŞte »10. La reconquĂŞte a, pour les Français, beaucoup de rĂ©sonances avec De Gaulle11. — Le thème odyssĂ©en : le retour Ă Freud est l’OdyssĂ©e de Lacan.
Ithaque est aux mains des usurpateurs et Ulysse revient pour rĂ©cupĂ©rer sa place lĂ©gitime dans son pays.12 De façon plus gĂ©nĂ©rale, le thème de l’usurpation de la lĂ©gitimitĂ© est très important dans la littĂ©rature de l’Occident, par exemple chez Ricardo CorazĂłn de LeĂłn13. N’y a-t-il pas un peu d’IvanhoĂ©14 dans l’acte de fondation de Lacan, et aussi, latent, le thème de la rĂ©sistance Ă l’impĂ©rialisme amĂ©ricain. L’Internationale Ă©tait aux mains des AmĂ©ricains et Lacan a dressĂ© le drapeau de la rĂ©sistance europĂ©enne contre eux.
Il y a là une mine de références.
Plus-un de son École
Lacan Ă©tait membre de la SociĂ©tĂ© française de Psychanalyse, laquelle demandait son appartenance Ă l’Internationale. La politique de l’Internationale a Ă©tĂ© de crĂ©er une division au sein de la SociĂ©tĂ©, excluant ainsi Lacan. Cette « excommunication » eut comme consĂ©quence une radicalisation de sa position. L’exclusion produisit des effets libĂ©rateurs radicalisant la position de l’exclu.
Exclure Lacan fut une erreur historique de l’IPA. Maintenu Ă l’intĂ©rieur, il aurait pu ĂŞtre limitĂ©. Il critiquait dĂ©jĂ l’IPA pendant les dix annĂ©es prĂ©cĂ©dentes, mais dès qu’il s’est trouvĂ© dehors, la force de son enseignement se trouva multipliĂ©e. Cette contingence-lĂ , c’est notre histoire mĂŞme : au lieu de nous retrouver Ă l’IPA, nous nous trouvons dans d’autres lieux. Une fois repoussĂ© par l’IPA, le choix de l’École fut, pour Lacan, un choix forcĂ©. Et ce texte de l’« Acte de fondation » commente ce choix forcĂ© de Lacan : soit disparaĂ®tre de la psychanalyse, soit former sa propre École. C’est ainsi qu’Ă l’âge de soixante-trois ans, et après avoir tenu son SĂ©minaire pendant dix annĂ©es, Lacan a Ă©tĂ© forcĂ© de dĂ©cider de la crĂ©ation de sa propre Ă©cole. Il l’a appelĂ©e « École freudienne » pour mettre en Ă©vidence qu’il ne s’agissait pas d’une dĂ©viation du freudisme, qu’il ne s’agissait pas d’une Ă©cole lacanienne mais d’une Ă©cole odyssĂ©enne.
Au performatif, il dit : « Je fonde l’École française de psychanalyse ». Il faut aller lire le quatrième paragraphe du « PrĂ©ambule » : « École freudienne de Paris ce titre tenu en rĂ©serve dans l’acte de fondation […] »15. Au moment oĂą Lacan accomplit le performatif de fondation de l’École française de Psychanalyse, il fonde, cachĂ©e en elle, l’École freudienne de Paris. Il s’agissait pour Lacan d’un pari et, ne sachant pas comment on allait rĂ©agir, il n’a pas voulu salir le beau titre d’École freudienne de Paris. Il a d’abord prĂ©sentĂ© un masque et quand, ensuite, on a commencĂ© Ă se rĂ©unir et Ă travailler, il a sorti de sa poche cet autre titre. Il n’en sera pas de mĂŞme avec l’École EuropĂ©enne.
C’est l’IPA qui a dĂ©cidĂ© de cet acte, c’est son attitude qui a fait prendre Ă Lacan cette dĂ©cision. Je n’ai compris que quelques annĂ©es plus tard ce que Lacan dit dans « Je fonde — aussi seul que je l’ai toujours Ă©tĂ© dans ma relation Ă la cause psychanalytique […] »16. En 1964, Lacan m’avait donnĂ© quelques tracts pour adhĂ©rer Ă cette École, me demandant combien j’en voulais pour mes camarades. Il Ă©tait vraiment militant. Je ne connaissais pas le contexte Ă ce moment-lĂ , dont je n’ai vraiment pris connaissance qu’en 77 lorsque j’ai fait un recueil des textes de l’Ă©poque17. DĂ©jĂ alors, un groupe de ses Ă©lèves voulait sauver Lacan et faire une Ă©cole de notables. Quelques semaines plus tard, Lacan sort ce texte dans lequel il dit : « Je fonde seul ». Cela veut dire, dans le contexte de l’Ă©poque, qu’il ne fondait pas avec eux mais tout seul. Lacan se place comme le plus-un de l’École, ne s’incluant pas dans la sĂ©rie de l’École.
LE TRAVAIL
Des cartels
C’est un thème aux rĂ©flexions infinies, qui invite Ă rĂ©flĂ©chir Ă ce qui a amenĂ© Lacan Ă cette solitude. C’est une sorte de confession. Il s’agit lĂ d’une rĂ©fĂ©rence biographique, en plus de celle en relation Ă la cause freudienne. Chacun d’entre nous peut se poser la question : suis-je seul ou pas dans ma relation Ă la cause analytique ?
Nous essayons de faire des variations. Il est vrai que Lacan dit qu’il n’y a pas de sujet collectif de l’Ă©nonciation. C’est pour cela qu’il n’y a pas d’acte de fondation de l’École EuropĂ©enne. Je ne m’en considère pas comme le fondateur, Éric Laurent non plus. Nous considĂ©rons presque que Lacan en est le fondateur. Nous prenons comme rĂ©fĂ©rence cet acte de fondation et continuons le mouvement qu’il a initiĂ© avec son « Je fonde ».
Comment le prĂ©senter ? Premièrement, que l’École fut nĂ©cessaire Ă©tait une dĂ©duction. Deuxièmement, ce fut de dire : « Elle existe ». Le 1er septembre, la dĂ©cision est prise, et le 22 elle existe. Ici, aucune voix n’est venu rĂ©pĂ©ter un « Je fonde ».
Ce thème du « seul », Lacan le commente dans son « Discours Ă l’E.F.P. ». Il y a une diffĂ©rence entre « ĂŞtre seul » et « ĂŞtre le seul »18. Quelqu’un qui fonde une Ă©cole n’est plus tout seul, il est un de plus dans la liste des membres.
Nous pouvons commenter aussi la fin de la phrase : « […] dont j’assurerai, pour les quatre ans Ă venir dont rien dans le prĂ©sent ne m’interdit de rĂ©pondre, personnellement la direction. »19 Au bout des quatre annĂ©es, il paraĂ®t que quelqu’un a demandĂ© ce qui allait se passer avec la direction. Lacan regarda ailleurs et continua seize annĂ©es de plus. On parlait Ă l’Ă©poque de la mort de Lacan avec très peu de tact. C’Ă©tait un des thèmes favoris des psychanalystes français bien avant que cela n’arrive. Nous pouvons dire qu’il s’est engagĂ© pour les quatre ans Ă venir mais non pas Ă partir ensuite.
Un signifiant se distingue dans la première partie de l’« Acte de fondation » : le travail. On n’entre pas Ă l’École pour se reposer, mais pour y travailler, et travailler encore : L’École est « l’organisme oĂą doit s’accomplir un travail. […] Cet objectif de travail est indissoluble d’une formation Ă dispenser dans ce mouvement de reconquĂŞte. […] Ceux qui viendront dans cette École s’engageront Ă remplir une tâche soumise Ă un contrĂ´le interne et externe. […] Pour l’exĂ©cution du travail, nous adopterons le principe d’une Ă©laboration soutenue dans un petit groupe. […] PLUS UNE chargĂ©e de la sĂ©lection, de la discussion et de l’issue Ă rĂ©server au travail de chacun. […] Nul n’aura Ă se tenir pour rĂ©trogradĂ© de rentrer dans le rang d’un travail de base. […] Les conditions de critique et de contrĂ´le oĂą tout travail Ă poursuivre sera soumis Ă l’École. […] Ces Ă©tudes dont la pointe est la mise en question de la routine Ă©tablie. […] Un annuaire rassemblera les titres et le rĂ©sumĂ© des travaux. […] On adhĂ©rera Ă l’École en s’y prĂ©sentant en un groupe de travail constituĂ© comme nous l’avons dit. […] Le succès de l’École se mesurera Ă la sortie de travaux qui soient recevables Ă leur place. […] L’enseignement de la psychanalyse ne peut se transmettre d’un sujet Ă l’autre que par les voies d’un transfert de travail. »20
Ceci ressemble fort Ă du stakhanovisme. Ici, il ne s’agit que du travail, et du travail produit par des cartels, c’est-Ă -dire par des petits groupes. L’École est un groupe formĂ© par des groupes et Lacan en a Ă©tĂ© le plus-un. Un travail soumis Ă une critique et Ă un contrĂ´le interne et externe. Le contrĂ´le interne est exercĂ© par les organes de l’École qui peuvent rĂ©aliser une sĂ©lection des travaux.
Présence au monde
Dire « contrĂ´le externe », c’est dire que l’École est en contact avec le reste de la sociĂ©tĂ©, Ă la diffĂ©rence de ce qu’il en est pour les groupes analytiques. Dans le passĂ©, Lacan avait dĂ©jĂ critiquĂ© l’extraterritorialitĂ© des sociĂ©tĂ©s analytiques qui se ferment au reste de la culture, de la science, aux problèmes sociaux… Le contrĂ´le externe signifie pour Lacan que l’École doit se soucier, ĂŞtre attentive, s’ouvrir au monde contemporain.
Rappelez-vous le dernier article du « Syllabus » de Vatican I du pape Pie IX21, oĂą il est Ă©crit que l’Église ne doit pas se rĂ©concilier avec le monde contemporain. Cela exigea de la part de l’Église catholique un grand effort d’actualisation.
C’est ici tout le contraire. L’École est en relation avec la sociĂ©tĂ© d’aujourd’hui, non pas pour accepter ses valeurs, mais d’y ĂŞtre prĂ©sente. Ce n’est pas facile, et je dois dire que l’École de la Cause freudienne n’a pas assurĂ© de ce cĂ´tĂ©-lĂ le temps de son dĂ©veloppement. Le peu de fois oĂą elle a essayĂ© d’avoir des contacts avec l’extĂ©rieur, ceux-ci n’ont pas abouti, il y a eu un Ă©norme refus.
Cela devrait pouvoir se passer diffĂ©remment avec l’École EuropĂ©enne. La Bibliothèque de la Section de Catalogne a le projet d’avoir une grande ouverture vers l’extĂ©rieur. Ce qui pourrait ĂŞtre un exemple pour Paris. La rĂ©pĂ©tition du mot « travail » vient recouvrir l’absence d’un autre signifiant qui n’apparaĂ®t pas ici. Dire que l’École est un organe de travail, c’est dire qu’elle n’est pas un organe de reconnaissance des analystes. Si une reconnaissance s’effectue au niveau de l’École, c’est celle d’un travail. Lacan assure que le travail sera reconnu : « Rien ne sera Ă©pargnĂ© pour que tout ce qu’ils feront de valable, ait le retentissement qu’il mĂ©rite, et Ă la place qui conviendra. » C’est une promesse de reconnaissance du travail.
Un autre point très important est celui que l’entrĂ©e dans cette École ne se fera pas un Ă un mais par des cartels, des petits groupes de travail, qui dĂ©clarent un travail qu’ils veulent faire dans l’École. Dans son premier annuaire figurait le catalogue des cartels. Il se transforma plus tard en un annuaire beaucoup plus classique. L’École europĂ©enne pourrait reprendre l’exemple de ce premier annuaire.
PSYCHANALYSE PURE
Trois sections
Je ne pourrai pas commenter Ă fond le thème de la permutation et de l’organisation de l’École. Je dirai quelque chose des trois sections dans lesquelles Lacan a divisĂ© son École.
Premièrement, Lacan distingue la discipline pure et la discipline appliquĂ©e, c’est-Ă -dire un modèle Ă©pistĂ©mologique.
- 1. La psychanalyse pure.
- 2. La psychanalyse appliquée.
- 3. La psychanalyse dans la science, la psychanalyse comme savoir.
La distinction entre la psychanalyse pure et la psychanalyse appliquĂ©e est cohĂ©rente du point de vue selon lequel le thĂ©rapeutique appartient Ă la psychanalyse appliquĂ©e. La psychanalyse pure n’est pas en tant que telle thĂ©rapeutique, le thĂ©rapeutique est un effet secondaire du processus analytique. Lacan organise son École d’après ce principe que le but propre d’une analyse n’est pas la guĂ©rison, thème qui n’a pas de sens dans la psychanalyse. Avec le thème de la castration, il insiste sur l’incurable et il s’agit bien plutĂ´t de cerner quelque chose d’incurable dans le sujet que de promettre une guĂ©rison complète. GuĂ©rir n’est pas la finalitĂ© de la psychanalyse, le psychanalyste doit prendre garde au dĂ©sir de guĂ©rir, ce qui est aussi prĂ©sent chez Freud quand il parle de furor sanandi.
Je vais commenter quelques paragraphes de ces trois sections.
Anticipation de la passe
Dans la « Section de psychanalyse pure », Lacan dit « praxis et doctrine de la psychanalyse proprement dite »22. Le terme de praxis appartient Ă l’Ă©poque du marxisme, Ă©poque oĂą il y avait un mĂ©lange de discours très intĂ©ressant. Il y a aussi beaucoup de clins d’œil aux althussĂ©riens, par exemple quand il parle d’une praxis de la thĂ©orie ou qu’il dit «[…] que le seul nom de Freud, de l’espoir de vĂ©ritĂ© qu’il conduit, fasse figure Ă s’affronter au nom de Marx ?…»23. C’Ă©tait l’Ă©poque oĂą le nom de Marx paraissait ĂŞtre une garantie de quelque chose d’effectif. Un peu plus loin, il dit : «[…] la raison pourquoi Ă©choue le marxisme Ă rendre compte d’un pouvoir toujours plus dĂ©mesurĂ© et plus fou quant au politique […] »24. VoilĂ comment on peut commenter le mot praxis.
Dans le second paragraphe de la « Section de psychanalyse pure », Lacan dit : « Les problèmes urgents Ă poser sur toutes les issues de la didactique trouveront ici Ă se frayer la voie par une confrontation entretenue entre des personnes ayant l’expĂ©rience de la didactique et des candidats en formation. »25 Ceci rend les choses plus claires. Auparavant, on croyait pouvoir rĂ©soudre le problème de la didactique par l’intermĂ©diaire d’une confrontation soutenue uniquement entre didacticiens. En 1964, Lacan dit qu’il faut discuter avec les candidats eux-mĂŞmes, ce qui est une anticipation de la passe. Cette phrase montre bien que Lacan cherchait une solution Ă ce qu’est la fin de l’analyse, non pas Ă partir d’une discussion entre analystes, mais par ce qui se passe entre analystes et analysants.
Un peu plus loin, c’est dit clairement : « Poursuivre dans des alibis la mĂ©connaissance qui s’abrite ici de faux papiers, exige la rencontre du plus valable d’une expĂ©rience personnelle avec ceux qui la sommeront de s’avouer, la tenant pour un bien commun. »26
C’est comme une anticipation de la passe. Exiger, convier ceux qui terminent une analyse Ă tĂ©moigner de celle-ci. L’École requiert, comme un service Ă lui rendre, Ă elle et au savoir, ce tĂ©moignage venant attester des changements produits durant l’expĂ©rience, et que seul l’analysant peut savoir. L’analyste ne peut pas les savoir, cet analyste qui, Ă la limite, peut ĂŞtre un sot.
Freud a pu faire son analyse avec Fliess, qui ne pensait qu’Ă son nez pour manquer de flair. N’est-ce pas la preuve expĂ©rimentale de ce que toute l’expĂ©rience analytique comme subjectivation est celle du patient. On ne peut rien savoir de ce qu’est la fin d’une analyse en Ă©coutant un analyste.
L’analyste a son point de vue, mais il n’a en aucune façon le dernier mot. Lacan prĂ©sente lĂ l’anticipation de la passe. L’École doit capter le plus intime de l’expĂ©rience pour en faire un bien commun - une expression hĂ©gĂ©lienne - , pour transformer le particulier en universel. Il s’agit de demander, dans la procĂ©dure de la passe, Ă quelqu’un qui a fait une analyse, ce qui lui fait penser que son analyse est terminĂ©e : quels changements et quel Ă©tat de perfection as-tu atteint pour te prĂ©senter comme un analyste effectif ?
Les termes de Lacan sont très forts. C’est un bien commun, non pas une obligation, mais ils peuvent offrir les difficultĂ©s de leur traitement Ă la science. De mĂŞme que le corps une fois mort peut ĂŞtre offert Ă la science, l’inconscient peut l’ĂŞtre au moment oĂą on pense qu’il est du passĂ©. Il s’agit d’offrir le cadavre de l’inconscient Ă l’examen scientifique. Il est utile de ne pas perdre cet inconscient cadavĂ©rique et de le recycler, avec d’autres cadavres d’inconscient, dans la passe.
La psychanalyse et l’État
Trois ans plus tard, dans la Proposition de la passe, Lacan dit : « Ceux qui veulent se prĂ©senter Ă cet examen, peuvent le faire »27. Ils offrent leur souffrance, l’histoire de leur inconscient, Ă la science. C’est de l’utilitarisme : on rĂ©cupère les cadavres des inconscients dans la passe.
Les expressions de Lacan sont prĂ©cieuses lorsqu’il confesse ce qui est advenu de son dĂ©sir de savoir au moment oĂą il s’est rendu compte que, bien qu’ayant conduit plusieurs cures analytiques jusqu’Ă leur fin, il n’avait pas un savoir complet sur ce qui s’y Ă©tait passĂ©, et qu’il voulait en obtenir un tĂ©moignage dans un autre cadre. Il s’agit, dans la passe, de rĂ©cupĂ©rer un peu plus sur ce que l’on ne peut pas rĂ©cupĂ©rer. « Les autoritĂ©s scientifiques ellesmĂŞmes sont ici l’otage d’un pacte de carence qui fait que ce n’est plus du dehors qu’on peut attendre une exigence de contrĂ´le qui serait Ă l’ordre du jour partout ailleurs. »28
Lacan regrette que les autoritĂ©s n’obligent pas les psychanalystes Ă tĂ©moigner de ce qu’ils font. C’est extraordinaire, il ne dit pas : restons entre nous sans rĂ©pondre Ă personne et, si l’État nous interpelle, faisons la sourde oreille. Il considère au contraire une carence de la part des autoritĂ©s scientifiques qui n’exigent pas d’explications des analystes.
C’est comme s’il avait voulu un prix Nobel pour la psychanalyse, et qu’ensuite le jury dise qu’il n’y a aucun prix Ă donner. Lacan regrette l’absence de contrĂ´le de la part de l’État, et aujourd’hui nous essayons de nous protĂ©ger de ses intrusions, mais il y a quelque chose qui n’est pas si mauvais dans les exigences de l’État. Par exemple, si nos amis italiens ont rĂ©ussi Ă se rĂ©unir et qu’ils vont certainement former un groupe de l’École EuropĂ©enne, c’est par peur de l’État, parce s’ils se haĂŻssaient tant entre eux qu’ils ne pouvaient pas travailler ensemble. La fameuse loi a ainsi Ă©tĂ© d’une grande aide et M. Ossicini devrait ĂŞtre nommĂ© prĂ©sident d’honneur de la Section italienne. VoilĂ l’anticipation de la passe dans l’Acte de fondation.
L’École contrĂ´le
Lacan considère « comme un cas particulier »29 de la responsabilitĂ© de l’École l’entrĂ©e en contrĂ´le des patients quand ils exercent l’analyse. MalgrĂ© tout ce qui rĂ©gule la pratique dans cet « Acte de fondation », il y a quelque chose qui supprime les règlements, mais cela maintient Ă la fois l’exigence du contrĂ´le, de la supervision, comme responsabilitĂ© de l’École. C’est pour nous une surprise d’apprendre que, dans d’autres endroits, la pratique de la supervision est superfĂ©tatoire, que, de temps en temps, on peut aller voir un collègue, alors qu’en France on considère comme nĂ©cessaire d’y aller toutes les semaines. Je ne dĂ©velopperai pas ce point davantage, mais la formation est de la responsabilitĂ© de l’École, non pas d’un analyste membre de l’École, mais de l’École dans son ensemble.
Lacan s’offre au contrĂ´le de son École quand il dit : « Seront proposĂ©s Ă l’Ă©tude ainsi instaurĂ©e les traits par oĂą je romps moi-mĂŞme avec les standards affirmĂ©s dans la pratique didactique, ainsi que les effets qu’on impute Ă mon enseignement sur le cours de mes analyses quand c’est le cas qu’au titre d’Ă©lèves mes analysĂ©s y assistent. »30 Ce « romps » est un mot-clĂ© pour l’École, comme celui de « travail ». Quand Lacan parle, Ă la fin de ce paragraphe, de « l’induction mĂŞme Ă quoi vise mon enseignement », il fait rĂ©fĂ©rence Ă ce qu’il appellera, dans la « Note adjointe » le « transfert de travail ». Il s’y agit d’un enseignement non pas fermĂ© sur lui-mĂŞme, mais produisant des effets au-delĂ de lui-mĂŞme, induisant les autres Ă faire ce travail.
PSYCHANALYSE APPLIQUEE
Une prudence mathématique
Passons maintenant Ă la « Section de psychanalyse appliquĂ©e », qui est la section des mĂ©decins. C’est une sorte de ghetto des mĂ©decins, oĂą ils vont Ă©tudier l’information psychiatrique et la prospection mĂ©dicale. Cela doit correspondre Ă quelque chose de l’Ă©poque.
La troisième section de « Recensement du Champ freudien » fait rĂ©fĂ©rence Ă l’inscription de la psychanalyse dans le savoir, il s’y agit de la contribution de la psychanalyse au savoir, et aussi de l’Ă©claircissement « des principes dont la praxis analytique doit recevoir dans la science son statut »31. C’est la prĂ©tention de Lacan dans son SĂ©minaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Quelle est la relation de la psychanalyse avec la science, comment Ă©clairer le statut du psychanalyste et comment le justifier par rapport Ă la science ?
La construction de l’École se fait face Ă un tribunal de l’inquisition de la science, comme si les analystes se sentant menacĂ©s et dĂ©passĂ©s par le discours de la science, Ă©taient obligĂ©s de justifier ce qu’ils font. Lacan rĂ©pète que le statut de la psychanalyse ne peut pas ĂŞtre celui d’une expĂ©rience ineffable, ce qui est son point de vue depuis « Fonction et champ de la parole et du langage »32. Brève rĂ©fĂ©rence Ă sa note sur la praxis de la thĂ©orie et sur les affinitĂ©s des sciences que nous appelons conjecturales. Depuis 1953, Lacan a toujours essayĂ© de relier la psychanalyse aux sciences conjecturales, aux sciences humaines, en tant qu’elles ne sont pas exactes, mais qu’elles prennent en compte le facteur humain ou celui de la contingence. Lacan appelle sciences conjecturales la version scientifique de l’art de la prudence de Baltasar Gracián. La thĂ©orie mathĂ©matique des jeux est comme un art mathĂ©matique de la prudence qui dit, par exemple, quelle est la meilleure stratĂ©gie dans tel jeu. C’est comme une science de la prudence Ă partir d’un calcul de probabilitĂ©. Il y a tout un champ Ă explorer, depuis l’art classique de la prudence jusqu’Ă la thĂ©orie mathĂ©matique des jeux, une prudence mathĂ©matique.
Remarquons que Lacan a tout prĂ©vu, c’est un grand rĂ©aliste en mĂŞme temps qu’un grand organisateur : « Le fonds financier constituĂ© d’abord par la contribution des membres de l’École, par les subventions qu’elle obtiendra Ă©ventuellement, voire les services qu’elle assurera en tant qu’École, sera entièrement rĂ©servĂ© Ă son effort de publication. »33 L’importance de l’Ă©crit, de la contribution de l’École au savoir, est d’un grand rĂ©alisme. On devine l’intention de Lacan d’obtenir pour son École une reconnaissance d’utilitĂ© publique, qui implique une communication avec les organes de l’État.
Mode d’entrĂ©e
De l’annuaire, il dit qu’il « rassemblera les titres et le rĂ©sumĂ© des travaux, oĂą qu’ils aient paru […] »34. Il ne considère pas que l’annuaire de l’École est une mĂ©thode pour lister les analystes, mais il le conçoit comme celui de l’École des Hautes Études, c’est-Ă -dire un annuaire scientifique de travail. La nouvelle École pourrait se demander s’il serait souhaitable de faire un annuaire de ce type, un annuaire de travaux et non pas seulement d’adresses et de numĂ©ros de tĂ©lĂ©phone pour les patients Ă©ventuels. Il poursuit : « On adhĂ©rera Ă l’École en s’y prĂ©sentant en un groupe de travail constituĂ© comme nous l’avons dit. »35
Il faut remarquer qu’en 1964 l’entrĂ©e Ă l’École se faisait en groupe, non pas Ă titre personnel mais en tant que membre d’un ensemble. Ă€ l’opposĂ© de ce mode d’entrĂ©e, nous pouvons considĂ©rer la proposition de 1973, la « Note italienne »36, texte adressĂ© au groupe italien en voie de constitution, oĂą Lacan propose d’entrer Ă l’École par la passe. C’est le contraire du texte de 1964. L’un est groupal, l’autre est au maximum du un par un. Il faut dire, en faveur du texte de 64, qu’il a fonctionnĂ©, alors que celui de 73 n’a jamais fonctionnĂ©. Lacan l’aurait-il proposĂ© pour qu’il ne fonctionne pas, pour que ne se forme pas un groupe ? Il existe une tension entre deux modes d’entrĂ©e. Aucun ne s’est rĂ©alisĂ© historiquement. Dans l’École freudienne de 1964, personne ne s’est prĂ©sentĂ© sous la forme d’un cartel, Ă part celui de l’École normale supĂ©rieure. Nous avons Ă©tĂ© les seuls Ă ĂŞtre disciplinĂ©s et Ă avoir lu que Lacan voulait que nous nous prĂ©sentions sous la forme de cartels. Nous l’avons fait sous la forme d’un grand cartel de douze personnes.
Disons rapidement quel sera le mode d’entrĂ©e dans la nouvelle École, sur lequel il va falloir donner son opinion. En fonction de ce que dit Lacan dans ce texte, nous indiquerons une certaine diffĂ©rence entre ce qui se dit et ce qui se fait. Il ne faut pas reculer devant la diffĂ©rence entre ce qui se dit et ce qui se fait, parce qu’elle est inĂ©vitable. Mais ce qui se dit a une incidence sur ce qui se fait. Bien que l’entrĂ©e en groupe ne se soit pas faite, elle a donnĂ© un certain ton gĂ©nĂ©ral Ă l’École, une baisse du narcissisme. Ce n’Ă©tait pas « Je suis membre », mais quelque chose de plus collectif. Aujourd’hui, le problème est diffĂ©rent. Ă€ l’Ă©poque, Lacan essayait d’allonger un peu la liste, vingt ans plus tard, la liste de l’École EuropĂ©enne peut devenir un annuaire Ă©norme si nous ne prenons pas le soin de lui donner une structure. Ce sont de problèmes de conjoncture.
DISPOSITIF DE PASSE
Sortie du transfert
Le tĂ©moignage de l’analysant sur son analyse n’a en gĂ©nĂ©ral aucune garantie de vĂ©ritĂ©. Il s’agit d’un tĂ©moignage infiltrĂ© par le transfert. Il y a, par exemple, des rĂ©cits de cure faits par un analyste, mais pas de rĂ©cits de cure faits rĂ©ellement par des analysants. C’est une limite. Il y a des rĂ©cits de cure faits par des analysants lorsque l’analyste est cĂ©lèbre, qui parlent de l’analyste et non pas de leur propre cure. Quand Pierre Rey parle de son analyse, il parle peu de lui et ne s’intĂ©resse qu’Ă Lacan37. Jean-Guy Godin, lui aussi, ne fait que parler de Lacan38. Des analysants de Freud ont fait de mĂŞme : Gardiner, Wortis. C’est Freud qui les intĂ©ressait. Il y a une dimension oĂą le tĂ©moignage de l’analysant sur son analyse n’a aucune utilitĂ© scientifique. On attend au contraire de l’analyste la clinique du cas, les moments de l’analyse. Toutefois, c’est diffĂ©rent dans ce cas, puisqu’il s’agit d’un sujet supposĂ© ĂŞtre sorti du transfert ou ayant une autre relation avec le transfert.
La question est maintenant de savoir si l’on peut sortir du transfert, si la passe, la fin de l’analyse, c’est sortir du transfert39. Mon opinion est que non, qu’il n’y a pas de degrĂ© zĂ©ro du transfert, mĂŞme si, Ă la fin de l’analyse, le sujet a une autre relation au transfert, et que, dans cette autre relation, il est susceptible de dire quelque chose d’original et de valable sur son expĂ©rience analytique. Je ne vais pas dĂ©velopper ce sujet, complexe, de quand un tĂ©moignage est considĂ©rĂ© valide dans l’analyse, si c’est le tĂ©moignage de l’analyste ou celui de l’analysant. Cela s’inverse Ă la fin de l’analyse. Avant la fin de l’analyse, le tĂ©moignage valide est celui de l’analyste, non celui de l’analysant, mais, Ă la fin, quelque chose Ă©chappe Ă l’analyste, et c’est seul l’analysant qui peut en tĂ©moigner.
Passeurs
Nous sommes ici dans une universitĂ© oĂą, normalement, siège un jury pour un examen d’Ă©valuation de capacitĂ©s : les professeurs sur une estrade, le candidat un peu plus bas. Le petit candidat prĂ©sente ce qu’il peut faire. Chaque professeur a la thèse, la regarde avec un certain mĂ©pris, mĂŞlĂ© de comprĂ©hension. Il se souvient de sa propre thèse et de ce qu’il a souffert. Il est nĂ©cessaire de faire souffrir un peu le candidat, qui s’y attend. Si on ne le fait pas souffrir, il se sent déçu — on ne s’intĂ©resse pas Ă son travail. C’est un système de torture institutionnalisĂ© duquel on ne peut sortir. Ă€ la fin, on lui dit : « Vous ĂŞtes des nĂ´tres. Pas tout Ă fait. Mais avec la bienveillance du jury, vous ĂŞtes docteur aussi. » C’est classique de la part d’un jury.
Lacan accepte la structure de l’examen d’aptitude, de capacitĂ©, mais il le subvertit en interposant les passeurs. Ce serait impossible dans un examen universitaire oĂą l’on ne peut pas imaginer deux Ă©tudiants allant voir un troisième…
C’est imaginable : un Ă©tudiant termine sa thèse, en tĂ©moigne Ă l’universitĂ©, qui lui envoie deux Ă©tudiants se trouvant sur le point de finir leurs thèses, mais ne l’ayant pas encore terminĂ©e, Ă©tant dans le pas d’avant, et ils rencontrent le candidat ayant fini sa thèse, qui retourne devant le jury pour dire ce qu’ils pensent de ce que le candidat a dit de son travail. Peut-ĂŞtre va-ton l’appliquer maintenant dans les universitĂ©s… Pour Lacan, le passeur est comme le candidat n’ayant pas encore fini sa thèse, mais encore au travail. Lacan dit que, premièrement, on va obtenir un tĂ©moignage qu’un jury ne pourra pas obtenir. Lorsqu’il est dans le grand amphithéâtre face Ă un jury, que peut faire un candidat, sinon essayer de dĂ©montrer qu’il est aussi bon et aussi digne que les autres, c’est-Ă -dire se conformer aux standards de ceux qui se trouvent un pas plus loin ? La subversion de Lacan rĂ©side dans le fait de les faire tĂ©moigner devant ceux qui se trouvent un pas en arrière, et de faire en sorte que la cause du passant soit dĂ©fendue par eux. Ce n’est pas : vous ĂŞtes un petit candidat, je vais vous prendre par la main pour vous amener devant les professeurs, mais que ceux qui sont encore en arrière les impulsent vers l’avant. Plus prĂ©cisĂ©ment, il s’agit d’un dispositif qui sanctionne la capacitĂ© de ceux qui sont en avant, avec la participation de ceux qui impulsent derrière.
Troisièmement, les passeurs entrent dans le dispositif en tant qu’ignorants. Lacan dit qu’ils doivent recueillir le tĂ©moignage et tĂ©moigner aussi de ce que ça leur fait de l’Ă©couter. Cela peut se comprendre : un candidat qui est en train de finir sa thèse parle avec quelqu’un qui l’a dĂ©jĂ finie. Ce qui est passionnant pour lui est de voir ce qu’est le pas en avant pour lui-mĂŞme. Il peut alors tĂ©moigner de savoir s’il sent que c’est vraiment un pas en avant. Un professeur ne se souvient plus de ces choses, il faut quelqu’un de très proche de la fin, et en mĂŞme temps un pas en arrière, pour obtenir quelque chose de très spĂ©cial. C’est comme une plaque sensible, le rĂ´le de plaque sensible semble fonctionner.
Du tragique à la comédie
Quatrièmement, Lacan ajoute que le charme du dispositif est d’avoir la mĂŞme structure que le Witz, le mot d’esprit. Le passant raconte son histoire aux passeurs et les passeurs rĂ©pètent cette histoire au jury. On a lĂ une structure de transmission : l’histoire tragique du passant — comme celle de tout le monde — se transforme en une comĂ©die40. Quand on parle de la passe, il paraĂ®t souvent nĂ©cessaire d’utiliser un ton dramatique, tragique. Il s’agit-lĂ du pire hĂ©ritage de l’École freudienne de Paris, qui prĂ©tendait qu’on devait parler de la passe d’une voix tremblante. Ce n’est pas un drame. Si tragĂ©die il y a, elle se situe avant la passe. La passe signifie que l’on est passĂ© du tragique de son histoire personnelle Ă son aspect de comĂ©die. Lacan a toujours dit que la comĂ©die Ă©tait beaucoup plus profonde que la tragĂ©die. Si l’on prĂ©tend continuer la tragĂ©die dans la passe, mieux vaut ne pas la faire. Le sujet peut faire la passe au moment oĂą il a pris une distance avec son expĂ©rience, qui lui permet de voir que sa vie tragique a Ă©tĂ© dominĂ©e par quelques signifiants qui jouaient entre eux, que quelques mots faisaient des mots d’esprit entre eux. Ce n’est pas terrible de parler de cela. Le terrible, c’Ă©tait au contraire avant. La passe signifie qu’avec les impasses de son existence, on rĂ©ussit Ă faire une comĂ©die. Avec l’infidĂ©litĂ© de sa femme, avec sa maladie Ă lui, Molière a rĂ©ussi Ă faire rire la France entière, et mĂŞme le monde entier, pendant des siècles. Je considère que Molière a fait la passe. C’est une question qu’il est difficile de rĂ©soudre, une des plus intĂ©ressantes.
Réduction de signifiants
D’autre part, l’analyse paraĂ®t asociale, le sujet se sĂ©pare du reste des gens. La passe est comme un retour Ă la communautĂ©. C’est faire de son histoire, racontĂ©e confidentiellement Ă quelqu’un, un bien commun. Les deux passeurs sont, comme dans Hamlet, Rosencrantz et Guildenstern, deux qui reprĂ©sentent toute la sociĂ©tĂ© humaine — il en va de mĂŞme chez Becket —, deux, pas trop intelligents, pour reprĂ©senter la sociĂ©tĂ© humaine. Les passeurs peuvent ĂŞtre intelligents, mais, en fonction, ils sont les reprĂ©sentants de la sociĂ©tĂ©, du commun, et ils sont choisis au hasard, non pas Ă cause de mĂ©rites extraordinaires. Il y a une liste de passeurs choisie par les AE Ă l’École de Lacan, et ensuite c’est le hasard.
Ă€ l’École de la Cause, le jury — ou certains de ses membres — est constituĂ© d’analystes confirmĂ©s qui passent leur temps Ă dire qu’on ne leur envoyait que des passeurs stupides et ignorants. Ă€ la limite, ils auraient aimĂ© voir le passant directement et ils se plaignent des passeurs qui ne savent pas faire. Je considère que c’est une erreur, de mĂŞme que je crois qu’il y a eu erreur dans les premières passes Ă l’École de Lacan. Elles furent très brèves, deux ou trois entretiens avec les passeurs, pas plus. Ensuite, il y a eu une tendance Ă allonger les passes, les entretiens duraient des heures avec les passeurs, et parfois un an un an et demi entre les passeurs et le passant. Ceci me paraĂ®t une perversion du processus, car si on veut rĂ©introduire l’analyse dans la passe, il faut s’analyser, et si on prĂ©tend revivre complètement les souffrances de l’analyse, alors il faut continuer l’analyse. La passe devrait ĂŞtre quelque chose de plus rapide, plutĂ´t une rĂ©duction des signifiants. On ne peut pas donner un modèle, on peut tout accepter, beaucoup de variantes.
L’expĂ©rience analytique est quelque chose de très rĂ©glĂ©, ayant une structure très forte, pas la passe. Il y a lĂ toute une place pour l’invention. Vingt-trois ans ont passĂ© depuis 1967 et nous n’avons qu’une mince expĂ©rience sur la question.
Ma conclusion personnelle est qu’il faut conserver le caractère rapide et non dramatique de la passe. Ceci pour Ă©viter que les sujets qui s’y prĂ©sentent la vivent comme quelque chose de dur, de difficile. Il s’agit d’une vĂ©ritable expĂ©rience oĂą l’on parle du plus intime Ă un quasi inconnu. Et c’est ce que nous faisons. C’est pourquoi nous avons besoin d’une École assez grande, il est impossible de faire la passe dans un groupe de vingt personnes. Il doit ĂŞtre le plus large possible. Parler du plus intime Ă un inconnu, ce n’est pas la mĂŞme chose que parler Ă un analyste que l’on a choisi et que l’on paye pour ça. Je ne connais pas de passants qui considèrent que la passe est un artifice sans fondement, pour chacun elle a son poids.
DEBAT
J.-A. Miller est intervenu dans ces termes pendant le débat (résumé).
Une position de faiblesse
Lacan a fait appel aux althussĂ©riens de cette Ă©poque, contre le rĂ©visionnisme de la thĂ©orie freudienne, puis il a relativisĂ© sa rĂ©fĂ©rence Ă la vĂ©ritĂ©. Il y a une première pĂ©riode dans son enseignement oĂą il dĂ©veloppe la vĂ©ritĂ© contre le savoir, thème classique. Il y a ensuite une inversion oĂą il considère la vĂ©ritĂ©, comme dans la logique mathĂ©matique, en tant que fonction, un pur effet d’un système de savoir, d’un système signifiant. Ainsi, dans la certitude, nous pouvons voir une allusion Ă la question « Qui te l’as dit, comment le sais-tu ? ». C’est la question de l’École dans la passe : « Comment sais-tu que tu es un analyste ? Quel Autre te l’a dit ? D’oĂą te vient cette certitude ? » C’est une question que Lacan lui-mĂŞme a pu se poser. Il pose la question de la relation de la fondation de son École avec l’enseignement qui ne laisse pas sans garantie la dĂ©cision de son acte, et il y rĂ©pond : « Ce qui garantit ce que je vous dis, et je vous dis ce qui est le sens vĂ©ritable de Freud, c’est le travail pas Ă pas que j’ai rĂ©alisĂ© pendant dix ans.» Il n’arrive pas en disant « Je suis la vĂ©ritĂ© », mais comme un travailleur ayant dĂ©jĂ prĂ©sentĂ© un travail argumentĂ© de dix annĂ©es, considĂ©rant que son Ă©nonciation n’est pas sans garantie. C’est toujours conjoncturel, toujours dans l’après-coup, nachträglich, que cela trouve sa garantie.
Nous, par exemple, que pouvons-nous rĂ©pondre Ă la crĂ©ation de l’École EuropĂ©enne, qui se prĂ©sente en continuitĂ© par rapport Ă 1964 ? C’est comme si nous vĂ©rifiions, après-coup, ce que Lacan a dit en 64. Pour moi, ce texte est toujours opĂ©rationnel, et la rĂ©union d’aujourd’hui appartient aussi Ă son histoire. On pourrait en parler sous une forme borgĂ©sienne : « Ce texte a Ă©tĂ© Ă©crit pour cette occasion et pour les autres Ă venir. » C’est un mythe, certainement, mais un beau mythe. Il y a un irrĂ©ductible dans la mythification, un reste irrĂ©ductible de mythification dans la parole humaine, et il s’agit prĂ©cisĂ©ment de manœuvrer, de jouer avec.
L’École peut avoir les traits d’une secte, sĂ»re d’elle-mĂŞme et intolĂ©rante, d’après ce que dit Lacan lorsqu’il commence sa reconquĂŞte. Qui disait cela ? Un homme de soixante-trois ans qui, après avoir consacrĂ© sa vie Ă la psychanalyse, après avoir formĂ© des analystes, leur ayant tenu un sĂ©minaire dans une salle pas plus grande que celle-ci — sĂ©minaires lus aujourd’hui dans le monde entier —, se retrouve avec trente fidèles, et leur dit : « Nous sommes lĂ et nous allons reconquĂ©rir ». Il fait ce qu’il peut pour continuer. Il ne le formule pas d’une position de force — ce serait un discours intolĂ©rant —, mais le dit d’une position de faiblesse objective.
De mĂŞme que Staline demandait : « Et le Pape, combien de divisions ? », nous pourrions dire : « La reconquĂŞte du Champ freudien compte combien de divisions. » Lacan disait qu’il ne « voulait pas d’une liste nombreuse », qu’il n’avait d’ailleurs pas — c’est une forme Ă©nonciative. Il Ă©tait dans une position de grande faiblesse matĂ©rielle, mais il avait en mĂŞme temps une grande confiance en lui-mĂŞme et dans son enseignement, qui ne se poursuivait que dans la mesure oĂą on le lui permettait. C’est pour cela que certaines phrases qui seraient insupportables venant d’un homme de grand pouvoir prennent une tournure diffĂ©rente lorsqu’on considère le contexte de la position effective de Lacan dans ce moment. Il aurait pu consentir Ă se taire, mais il ne le fit pas. Ce qui a ouvert l’espace oĂą nous sommes maintenant.
Titre permanent
En 1980, Lacan a dĂ©cidĂ© que le titre d’AE serait un titre transitoire. S’agissait-il d’une dĂ©cision fondamentale ? Le 8 octobre, j’ai proposĂ© Ă l’École de la Cause freudienne de rouvrir la question parce que cela produisait un certain dĂ©sĂ©quilibre dans l’École. Ce sont les AME qui sont les analystes supposĂ©ment expĂ©rimentĂ©s, et les AE nommĂ©s par la passe font contrepoids, pas un contrepoids permanent, mais un contrepoids transitoire. En 1967, c’Ă©tait pour Lacan un titre permanent, ensuite il s’est converti en un titre transitoire. Pour Lacan, il y a deux voies de sĂ©lection interne des analystes dans l’École, deux voies de reconnaissance des analystes : celle oĂą ils se reconnaissent en fonction de leur pratique et celle oĂą ils se reconnaissent Ă partir de leur propre analyse. Il s’agit de deux ordres diffĂ©rents : celui des annĂ©es et de l’expĂ©rience et celui de la passe. Il me paraĂ®t très important maintenant que les deux titres soient permanents, mais pour l’École de la Cause freudienne, qui a dĂ©jĂ dix ans, y changer quelque chose nĂ©cessite un dĂ©bat.
Prophéties
L’« Acte de fondation » est datĂ© historiquement, puisque la conjoncture de la science est très diffĂ©rente actuellement. Le capitalisme a transformĂ© beaucoup plus profondĂ©ment le monde dans lequel nous vivons. Pensez, par exemple, Ă l’Espagne de 64 et Ă celle d’aujourd’hui. Quand l’École de la Cause maintient l’offre de la psychanalyse au contrĂ´le, au dĂ©bat scientifique, c’est un reste des annĂ©es soixante — ce que nous espĂ©rons —, mais la science est beaucoup plus fragmentĂ©e et spĂ©cialisĂ©e que dans ces annĂ©es-lĂ oĂą la logique mathĂ©matique avait, par exemple, une certaine unitĂ©. Quand la logique mathĂ©matique est vraiment mathĂ©matisĂ©e, personne ne la domine dans son ensemble, de telle sorte que cela devient une phrase toute faite n’ayant pas de rĂ©elle incarnation. Il serait très dangereux aujourd’hui d’attendre quelque chose de l’État, de l’inviter Ă faire intrusion, comme Lacan l’a fait. Mais la conjoncture peut changer. Nous sommes dans un moment qui est aussi historique et qui n’empĂŞche pas la direction Ă©pistĂ©mique de la psychanalyse. En 1964, Lacan voyait avec optimisme la force de la psychanalyse et sa potentialitĂ© face au malaise dans la culture. En 68, il Ă©voque son Ă©chec de 1953 en disant : « Quand la psychanalyse aura rendu les armes devant les impasses croissantes de notre civilisation (malaise que Freud en pressentait), que seront reprises par qui ? les indications de mes Écrits »41, sur un ton qui anticipe la dĂ©faite de la psychanalyse. Puis, en 74, il dit : « C’est le discours analytique qui vaincra ». Lacan a fait des prophĂ©ties, dans un sens et dans un autre, comme le font tous les bons prophètes. C’est ce que doit faire un bon prophète, ainsi il y a toujours une rĂ©fĂ©rence qui peut lui servir.
Une base d’opĂ©rations
Lacan ne dit pas qu’il faut ouvrir les portes du champ freudien aux forces de l’État, mĂŞme s’il y a quelque chose de ça dans ce texte. Pourquoi ? Quelle est la situation ? Le champ freudien est occupĂ© par les forces de l’IPA. Seule une fortification de Lacan, par l’École, tente d’empĂŞcher les envahisseurs d’achever la conquĂŞte du champ freudien. Dans un tel contexte, il est sensĂ© de dire : « Si vous continuez comme ça, je vais ouvrir les portes aux tuniques bleues de l’État. Vous avez conquis le champ freudien, mais l’État peut venir et vous demander ce que vous y faites, si vous avez le droit de l’occuper. »
Nous devons aussi compter avec le dĂ©sir. Il serait trop commode pour les analystes de refuser toute demande de rendre compte de ce qu’ils font parce que la psychanalyse n’aurait rien Ă faire avec les choses de ce monde. Ce serait un domaine abstrait, subtil, une Ă®le, une soucoupe volante. Nous sommes en pays freudien, y ayant une souverainetĂ© complète, et nous n’aurions de compte Ă rendre Ă personne. Lacan a au contraire toujours insistĂ© sur l’idĂ©e que l’on a des comptes Ă rendre.
D’un autre cĂ´tĂ©, il faut souligner que l’État a progressivement captĂ© les disciplines du savoir. Au temps des Grecs, les Ă©coles n’Ă©taient pas rĂ©gulĂ©es par l’État. Lacan fait rĂ©fĂ©rence aux Ă©coles antiques. On ne sait pas exactement de quelle manière cela se passait, mais il y avait une libertĂ© dans la distribution du savoir. C’est Ă partir du treizième siècle que l’idĂ©e de l’UniversitĂ© s’impose, c’est-Ă -dire un effort dĂ©cidĂ© de l’État pour maintenir quelques privilèges d’extraterritorialitĂ© dans l’UniversitĂ©, ce qui lui permet de produire les Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires Ă la construction de l’État. Plus tard, il s’est agi de capter, par exemple, la mĂ©decine : au dix-septième siècle se construisent les grandes acadĂ©mies de mĂ©decine, des sciences, d’abord comme SociĂ©tĂ©s des esprits sublimes, qui se transforment peu Ă peu en organes officiels. Trouvent place ici des dĂ©bats très intĂ©ressants sur l’acadĂ©misation de la mĂ©decine, question complètement rĂ©gularisĂ©e pour nous, mais qui ne l’Ă©tait pas Ă l’Ă©poque. Isoler le mĂ©decin du barbier, du sorcier, cela reprĂ©sente un procès historique complexe.
La psychanalyse pourrait un jour ĂŞtre captĂ©e de cette façon-lĂ par l’État. Il y avait, après la Seconde Guerre mondiale, vingt analystes en France, il y en a maintenant des milliers. Cela devient un problème de masse. Une rĂ©gularisation est en train de se faire en Europe, Ă cause justement de ce succès. Je ne dis pas que nous le voulons, mais ce processus a des racines fondamentales sur lesquelles nous devons rĂ©flĂ©chir.
Nous faisons l’École EuropĂ©enne aussi pour avoir un pouvoir de rĂ©ponse et de pression consistant, une base d’opĂ©rations en Europe. Pourquoi les Grecs n’ont pas pu inventer la psychanalyse ? Ils n’en Ă©taient pas si loin. Quand on lit le Banquet de Platon commentĂ© par Lacan, on a une idĂ©e du transfert — Socrate maniait le transfert —, mais cela reste limitĂ©.
Imaginons une machine Ă remonter le temps qui nous permette de nous retrouver Ă Athènes au cinquième siècle avant J.-C. Que pourrions-nous rĂ©ellement apporter aux Grecs ? Saurions-nous leur apprendre Ă construire un rĂ©acteur nuclĂ©aire ? Non. Pourrions-nous apprendre Ă conduire une voiture Ă un Grec d’Athènes ? Et qu’arriverait-il si vous pouviez retourner Ă la patrie perdue des Grecs et leur apprendre la psychanalyse ? Ce serait Ă inventer : un dialogue platonicien oĂą, non pas un sophiste, mais un analyste, tenterait d’expliquer la psychanalyse Ă Socrate. Je pense que des choses fondamentales empĂŞcheraient les Grecs de l’accepter. On pourrait aussi bien l’expĂ©rimenter après J.-C., et tenter d’expliquer la psychanalyse, par exemple, Ă saint Thomas d’Aquin.
Jacques-Alain Miller
ConfĂ©rence donnĂ©e Ă Grenade le 27 octobre 1990 lors d’un SĂ©minaire du Champ freudien en Andalousie. Transcription de Juan Carlos RĂos. Traduction d’Alicia Bukschtein. Texte et notes Ă©tablis par Catherine Bonningue.
1 Cf. Lacan J., « Acte de fondation » (1964), Autre écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 229-241.
2 Cf. Austin J. L., Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, 1970 ; traduction de How to do Things with Words, Oxford University Press, 1962. Le terme « perfomatifs » (performatives) est dĂ©fini ainsi : « Ă©nonciations qui, abstraction faite de ce qu’elles sont vraies ou fausses, font quelque chose (et ne se contentent pas de la dire). Ce qui est ainsi produit est effectuĂ© en disant cette mĂŞme chose (l’Ă©nonciation est alors une illocution), ou par le fait de la dire (l’Ă©nonciation, dans ce cas, est une perlocution), ou des deux façons Ă la fois. » (p. 181) L’index, Ă l’entrĂ©e « performatif », renvoie aux pages [4] et suivantes.
3 Lacan J., « Acte de fondation », op. cit., p. 236.
4 Cf. Lacan J., Le SĂ©minaire, Livre XV, « L’acte analytique » (1967-68), inĂ©dit.
5 Spinoza fut exclu de la communauté juive en raison de ses positions rationalistes.
6 Giordano Bruno fut accusĂ© d’hĂ©rĂ©sie et a dĂ» quitter son ordre et son pays (l’Italie) ; il y revint après plusieurs annĂ©es de vie errante et fut arrĂŞtĂ© par l’Inquisition, puis après un long procès, condamnĂ© Ă mort et brĂ»lĂ© vif.
7 Michel Servet, thĂ©ologien, mĂ©decin et philosophe espagnol, se passionna pour le conflit qui opposait catholiques et protestants. Il soutint des thèses qui lui valurent d’ĂŞtre brĂ»lĂ© vif (1553).
8 Lev Davidovitch Bronstein est issu de la bourgeoisie israĂ©lite. Il fut arrĂŞtĂ© et dĂ©portĂ© en SibĂ©rie pour avoir militĂ©, Ă©tudiant, dans le mouvement rĂ©volutionnaire. Il s’Ă©vada et gagna l’Angleterre sous le nom de Trotski. Il participa Ă la rĂ©volution de Saint-PĂ©tersbourg, fut de nouveau exilĂ©, s’Ă©vada. Il revint en Russie en 1917 et rejoignit les bolcheviks. Plus tard, il s’opposa Ă Staline et mourut assassinĂ© par un agent stalinien (1940).
9 Martin Luther, thĂ©ologien allemand, fut excommuniĂ© et mis au ban de l’empire par la diète de Worms.
10 Lacan J., « Acte de fondation », op. cit., p. 229.
11 Pendant la Seconde Guerre mondiale, le gĂ©nĂ©ral De Gaulle lança « l’appel du 18 juin », de Londres, pour la continuation de la lutte contre les forces de l’Axe.
12 L’odyssĂ©e, Ă©popĂ©e grecque, raconte le retour d’Ulysse dans sa patrie après la guerre de Troie.
13 Ricardo CorazĂłn de LeĂłn fut roi d’Angleterre (1157-1199) appartenant Ă la dynastie des PlantagenĂŞt.
14 IvanhoĂ© est un personnage d’un roman de Walter Scott qui incarne le symbole de la loyautĂ© envers Richard Cœur de Lion, qu’il accompagne Ă la croisade et seconde contre Jean sans Terre.
15 Lacan J., « Acte de fondation », op. cit., p. 237.
16 Ibid., p. 229.
17 Bibliothèque d’Ornicar ?, La scission de 1953, La communautĂ© psychanalytique en France I, supplĂ©ment au n° 7, Bulletin pĂ©riodique du Champ freudien, documents Ă©ditĂ©s par J.-A. Miller, note liminaire de J. Lacan, Paris, Lyse, 1977 ; L’excommunication, La communautĂ© psychanalytique en France, op. cit., 1977.
18 Cf. Lacan J., « Discours Ă l’École freudienne de Paris » (1970), Autres Ă©crits, op. cit., p. 263.
19 Lacan J., « Acte de fondation », op. cit., p. 229.
20 Ibid., pp. 229-232 ; 236.
21 Vingtième concile œcumĂ©nique, rĂ©uni par le pape Pie IX en 1869.
22 Ibid., p. 230.
23 Ibid., p. 237.
24 Ibid.
25 Ibid., p. 230.
26 Ibid., p. 239.
27 Cf. Lacan J. « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres Ă©crits, op. cit., pp. 243-259.
28 Lacan J., « Acte de fondation », op. cit., p. 240.
29 Lacan J., « Acte de fondation », op. cit., p. 230.
30 Ibid.
31 Ibid., pp. 231-232.
32 Cf. Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage (1953), Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 237-322.
33 Ibid., p. 232.
34 Ibid.
35 Ibid.
36 Cf. Lacan J., « Note italienne » (1974), Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 307-311.
37 Cf. Rey P., Une saison chez Lacan, Paris, Robert Laffont, 1989.
38 Cf. Godin J.-G., 5, rue de Lille, Paris, Seuil, 1990.
39 Cf. Miller J.-A., « Remarque sur la traversĂ©e du transfert » (1990), Revue de l’École de la Cause freudienne, Actes, n° 18, Paris, ECF, 1991, pp. 28-30.
40 Ibid., p. 29.
41 Lacan J., « La psychanalyse, raison d’un Ă©chec » (1968), Autres Ă©crits, op. cit., p. 349.









