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D’un Autre à l’autre

D’un Autre à l’autre

D’un Autre à l’autre

Introduction à la lecture du livre XVI

Catherine Bonningue

Un Séminaire charnière
C’est dans la période fort agitée d’après 68 que Lacan s’adresse à un auditoire qu’il ne ménagera pas pour autant, sous un titre abstrait et peu séducteur(1). Un titre, de plus, qui semble nous orienter vers un binaire d’un Lacan classique : petit autre/grand Autre. Le petit autre étant le semblable, formé à son image, et l’Autre un autre sujet authentique, qui peut tromper. Une distinction basique de l’imaginaire et du symbolique, du moi et du sujet. Un bougé est bien au contraire introduit dans ce Séminaire sur ces deux termes. L’Autre étant plutôt ici, notamment dans la figure de l’analyste, l’inconsistant, qui ne garantit son acte que dans une réponse surprise. L’autre n’est plus mirage, reflet ou ombre, mais consistant (objet a).

Ce Séminaire est charnière dans l’enseignement de Lacan, annonçant le dernier Lacan (Encore), et reprenant en les remaniant, par exemple, les leçons de L’éthique de la psychanalyse sur la Chose, transformé en concept de jouissance, et celles de L’angoisse sur les prélèvements corporels, qui sont ici en quelque sorte logifiés. Dans D’un Autre à l’autre, l’ordre symbolique de l’Autre n’est plus, Lacan nous annonçant ce qui sera la plurification des noms du père, en en faisant un Autre multiple, feuilleté, là où l’objet a, l’autre, lui, est unique, posé comme une consistance logique satisfaite d’une certaine manière par les divers prélèvement corporels.

Ce Séminaire tranche aussi avec de grands textes du Lacan classique comme « Subversion du sujet » où l’incomplétude de l’Autre — S(A barré) — renvoyait à un manque de signifiant, laissant Lacan encore à des références d’ordre linguistique. Lacan se fait ici argumentateur, et ce, à partir de la logique du signifiant. Il explore ainsi le rapport entre un Autre inconsistant et ce qui revient de jouissance du côté du sujet. Il est déjà sur le chemin de ce qu’il appellera parlêtre, corrélant sujet et jouissance.
Lacan convoque Gödel : nulle consistance de vérité dans l’Autre. Mais aussi Pascal, dans une exploitation inédite de son « pari » pour mettre en valeur les formes évaluables de la jouissance. La mise dans la partie du pari de Pascal, c’est les plaisirs réduits au signifiant, que Lacan fait passer à la moulinette de son « choix forcé » construit sur les opérations aliénation/séparation. Il donnera forme à la jouissance dans le plus-de-jouir, construit sur la plus-value marxienne. C’est la logification de l’objet qui le conduira aux quatre discours de L’envers de la psychanalyse. Trois d’entre eux sont déjà articulés à la fin de ce Séminaire. Le petit autre est donc ici résolument un autre logique, un trou dans un Autre inconsistant. Il est ainsi apparié, « enforme » de l’Autre. L’autre objet vient à la place de la barre dans l’Autre ; il est l’ultime. Pouvant être la structure (topologique) même de l’Autre en même temps que l’essentiel du sujet. Il est équivalent au grand J de la Jouissance et au grand A de l’Autre. Chaque objet impose une structure topologique distincte à l’Autre, imposant ainsi une forme à la jouissance.

Lacan a aussi recours à la mathématique d’un Fibonacci pour avancer dans un concept de répétition freudien refondé en répétition de jouissance, lui laissant encore ici pour un temps ses adhérences au signifiant en tant que répétition de plus-de-jouir.
La clinique est aussi au rendez-vous de ce Séminaire avant tout structural, celle de l’homme et de la femme, de l’obsessionnel et de l’hystérique, et surtout de la perversion, dans une approche qui est à la fois freudienne et en même temps renouvelée, puisque Lacan ne part pas du fantasme pervers du névrosé, mais de l’exhibitionnisme et du voyeurisme, du masochisme et du sadisme. En quelque sorte une clinique du sujet de la jouissance. Seront dégagés à proprement parler l’objet regard et l’objet voix, lacanisés, au fond, sur leurs soubassements freudiens, l’objet étant la plaque tournante de cette clinique de la perversion. Les névroses sont autant de réponses aux impossibilités auxquelles sont confrontés les êtres sexués, et aux interrogations quant au savoir dans son rapport à la jouissance. La relation entre les sexes, telle qu’elle est abordée ici, nous met sur la voie du dit de Lacan « Il n’y a pas de rapport sexuel ». Il perce à jour le mystère de la jouissance autoérotique liée à celle orientée vers le partenaire sexuel. La clinique nous entraîne à la rencontre d’un certain nombre d’êtres mathématiques et de structures logiques.

Le fantasme est abordé dans ce Séminaire comme empêchant l’harmonie sexuelle, et faisant écran à l’inconsistance de l’Autre. L’incidence de la jouissance se situe ici dans le trauma auquel il s’agit de donner son statut. L’acte analytique est le mystère du désir de l’analyste, puisqu’une analyse se conclut par la chute du sujet supposé savoir, rencontré par l’analysant pour obtenir la vérité sur son être.
Lacan nous fait apparaître le destin de tout sujet, qui est, du fait qu’il parle, d’avoir un inconscient. Un être écorné. Le sujet est ici effaçon, toujours effacé, laissant le Je, ébauche du parlêtre, prendre sa place. C’est un sujet surgi du rapport indicible à la jouissance, être du sujet, la jouissance faisant la substance même de la psychanalyse. La jouissance, un absolu pour le sujet.

D’un Autre à l’autre est cependant avant tout structuraliste, nous présentant une clinique structure, et mettant en valeur une armature signifiante sur le fond informe de la jouissance. On assiste à un passage du mythique au logique, soit à un discours sans parole, ce qui trouvera un point d’aboutissement dans les formules de la sexuation. Concluons maintenant sur l’abord de la politique par Lacan cette année-là qui se trouva marquée par son expulsion de la rue d’Ulm. Ce qui ne le laissa pas sans son reste de « bout d’Ulm », comme il aimait le formuler. Son emprunt étant là au Hegel de Kojève. Loin des élaborations de l’époque d’un Michel Foucault, il oppose le pouvoir au savoir. Pour faire le choix du savoir, bien entendu, dans un couplage à la jouissance. Ce Séminaire est d’une certaine façon une réponse de Lacan aux événements de Mai. De Marx à Lacan, pourrait-on dire. Il nous donne avant l’heure une lecture de ce qui est devenu la puissance du marché, sa promotion comme absolu.

(1) Nous reprenons ici de très près « Une lecture du Séminaire D’un Autre à l’autre », de Jacques-Alain Miller, La Cause freudienne n°65 à 67, Paris, Navarin/Seuil, 2006, 2007.