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Encore

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Introduction à la lecture du livre XX

François Regnault

Ayant fait partie d’un Cartel (un groupe de 4 avec un Plus-un*) se proposant d’étudier le Séminaire XX, j’ai demandé aux quatre autres membres quelle interprétation ils donnaient, spontanément, de son titre Encore. J’ai enregistré nos réponses, que voici :
— Parce que ça n’est jamais ça, ça appelle toujours encore.
— La jouissance sans fin, sans limite.
— La jouissance ne cesse pas.
— Le nécessaire.
— Le cri de la jouissance.

Le Séminaire XX, de Jacques Lacan, intitulé Encore, fut prononcé entre le 12 décembre 1972 et le 26 juin 1975. Il se situe à un tournant, dans la politique en France postérieure aux événements de mai 68, et dans l’enseignement de Lacan.
Les événements de 68 avaient donné lieu au Séminaire XVII, L’envers de la psychanalyse (dont la couverture représente Daniel Cohn-Bendit face à un CRS), reprise « à l’envers » du projet freudien, recours aussi à un autre « envers », comme celui que Balzac invente dans L’envers de l’histoire contemporaine, qui creuse un autre espace au cœur de la cité ; l’envers serait ce dont la psychanalyse s’écarterait, elle ferait un détour pour en mieux traiter, comme lorsqu’elle traite par exemple du discours du Maître. Lacan y met en effet en place sa théorie des quatre discours, qui sont quatre formes d’agencements différents entre le sujet et l’Autre, plus exactement entre le sujet, les signifiants et le savoir qui le commandent, et le reste issu de cet agencement même, appelé plus-de-jouir (référence à la plus-value, ce reste, ce « boni » issu selon Marx du processus de production capitaliste). On se trouve dès lors dans une dimension politique de l’inconscient qui autorise la formule audacieuse : «L’inconscient, c’est la politique». Lien social (le social commence à deux) entre ces instances, que Lacan affecte du nom de « discours ».

Encore (dont la couverture représente la sainte Thérèse en extase du Bernin qui se trouve à Santa Maria della Vittoria à Rome) reprend constamment cette problématique des discours, mais la déploie dans la dimension qui commande l’enseignement de Lacan depuis au moins le Séminaire XVI (juste avant 1968 !) jusqu’à la fin, jusqu’à en devenir quasiment la catégorie dominante : la jouissance. (« De la jouissance posée comme un absolu », titre du chapitre XIII du Séminaire XVI).
Ce n’est donc pas merveille que la jouissance (dont on ne doit pas oublier l’origine juridique, de fruit et d’usufruit) soit introduite dès le début dans son opposition à l’utile : « La jouissance, c’est ce qui ne sert à rien ». Le Surmoi, ce concept de sa seconde topique auquel Freud avait accordé un sens si répressif (la Loi morale selon Kant), Lacan ne le juge pas moins féroce, mais le répute en outre obscène, et en change l’orientation en lui prêtant le mot d’ordre « Jouis ! » (Oui, j’entends bien la Loi, j’ouis sa voix, et elle devient mon désir). Et prenant aussitôt ses quartiers dans le champ de la sexualité, cette orientation lui fait produire les formules suivantes : a) « La jouissance de l’Autre, du corps de l’Autre qui le symbolise, n’est pas le signe de l’amour. » b) « C’est en somme le corps de l’un qui jouit d’une part du corps de l’Autre. » c) pour finir, « en somme c’est l’Autre qui jouit »(1).
L’Autre, on n’oubliera pas pour autant qu’il n’est à tout pendre qu’un trou(2). «L’Autre n’existe pas », dira encore Lacan.

Dès lors se dispose (selon une topologie exposée dans la suite de ce Séminaire) une articulation entre jouissance et sexualité, qui ne se réduit pas à l’orgasme chez le mâle et la femelle humaine, mais qui va rencontrer l’obstacle par excellence mis en relief par la psychanalyse, « qu’il n’y a pas de rapport sexuel », et le résoudre par le recours à l’amour, mis à la place de cette absence. « Ce qui supplée au rapport sexuel, c’est précisément l’amour »(3).

Le Séminaire XX est donc une théorie de la jouissance dans son rapport complexe avec l’amour, dont l’accent mis par Freud sur le narcissisme demeure évident, et dont l’opposition entre le désir et la demande d’amour, qui commandait la théorie lacanienne « classique » (on visera à ne pas la périodiser de façon rigide), se voit déplacée sur une articulation plus essentielle, et peut-être plus conforme à l’approfondissement d’une clinique : l’opposition de la jouissance phallique, et de celle qui va se dénommer l’Autre jouissance, « supplémentaire »(4). Elle permettra à Lacan (dans le chapitre « Dieu et la jouissance de La [barré] femme ») d’assigner à la mystique son point de chute (ou de) réel. Les délires dits mystiques ne sont plus dès lors « affaires de foutre ».
Si la jouissance phallique permet de reprendre dans son ensemble et dans ses acceptions les plus constantes toute la problématique psychanalytique connue du plaisir d’organe, du principe de plaisir, de la satisfaction sexuelle, du fétichisme, de la perversion, etc., jusqu’à en simplifier les principes, elle se voit donc rivaliser, si l’on peut dire, avec cette autre dimension d’elle-même, souvent réputée énigmatique, soit à une autre jouissance, dénommée l’Autre jouissance.

Voilà donc la psychanalyse embarrassée avec cette Autre jouissance, dont la formule suivante dit bien le problème : « La jouissance – s’il y en avait une autre que la jouissance phallique, il ne faudrait pas que ce soit celle-là ». A partir de là, le paradoxe s’instaure : en réalité, il n’y a pas d’autre jouissance que la phallique (comme le vérifient au fond l’orgasme, la détumescence, le primat du phallus, etc.) sauf qu’il y a « celle dont la femme ne souffle mot ». La psychanalyse suppose donc ici que la femme soit capable d’une invérifiable jouissance autre (autre que celle que le Président de Brosses, libertin du 18e siècle, se faisait fort de reconnaître sur le visage de la sainte Thérèse du Bernin). Il faut alors à Lacan user d’une logique qui ne soit plus celle de l’assertion : mais celle, stoïcienne, selon laquelle le vrai se déduit du faux : « Supposez qu’il y en ait une autre [vrai !] – mais justement il n’y en a pas [faux !] ». Le doute demeure, en somme, qui fait tout le prix de la question, intrigue hautement le mâle, et l’ouvre à l’idée que la femme n’est pas, n’est jamais toute, ou encore, que La femme (toute) n’existe pas. « Il y a une jouissance à elle, [La femme], à cette elle qui n’existe pas et ne signifie rien »(5). De là l’idée qu’elle soit « de l’ordre de l’infini »(6) et se fasse même support éventuel de Dieu !(7)

Bien entendu, le signifiant reste toujours en vigueur, parce que la thèse de « l’inconscient structuré comme un langage»(8) (donc articulé selon des chaînes signifiantes) demeure fondamentale. Le signifiant reçoit même des développements supplémentaires. D’entrée de jeu, il est précisément rapporté à la jouissance : « le signifiant se situe au niveau de la substance jouissante », « c’est la cause (matérielle) de la jouissance »(9). Sans lui, aucun moyen d’aborder la jouissance, qui n’est donc pas physiologique ou biologique. Et sans elle, aucun moyen d’aborder la réalité(10).
Un écart se creuse du même coup entre signifiant et signifié : « le signifié, ce n’est pas ce qu’on entend. Ce qu’on entend, c’est le signifiant »(11). D’abord la lettre est effet de discours, ce qui veut dire qu’elle ne fonctionne que selon les agencements précédemment définis.
Mais l’écrit se distingue davantage du signifiant qu’à l’époque de « L’Instance de la lettre dans l’inconscient »(12). Justification rétrospective, à partir de là, de l’usage courant des lettres par Lacan pour désigner un terme énigmatique comme l’objet a, une place, comme celle du grand Autre, ou le phallus, à distinguer de l’organe en tant que sa fonction, c’est d’être – thèse déjà acquise – le « signifiant de la jouissance ». Ainsi la lettre était la structure localisée du signifiant (le modèle des caractères de l’imprimerie à ses débuts) : le signifiant en tant qu’écrit, occupe une place que Lacan force à être lieu de l’Autre (13). La constellation : signifiant, lettre, écrit, s’est donc complexifiée selon la nécessité de tenir compte des aléas de la jouissance.

Dialogue éristique avec la logique d’Aristote, du point de vue des propositions universelles ou particulières : dans les formules dites de la sexuation, qui définissent les « rôles » homme et femme, c’est ce qui fait exception, obstacle à l’universalité ainsi qu’à la particularité, qui entre en ligne de compte, et non pas ce qui ferait en sorte que les particulières se satisfassent d’être des cas particuliers des propositions universelles.
Dialogue avec la logique modale, qui traite du nécessaire et du possible, mais où Lacan introduit la fonction de l’écrit ainsi que celle de la temporalité (cesser de s’écrire, ne pas cesser de s’écrire, etc.) qui réorganisent les fonctions du nécessaire, du contingent, de l’impossible et du possible, de sorte que le réel, défini de longue date par Lacan comme l’impossible (exemple : le réel de la clinique, « l’impossible à supporter ») fait à son tour obstacle au nécessaire, au lieu de le soutenir. Le rapport sexuel comme impossible règle en dernière analyse, ou en premier lieu, la logique modale(14).
Voilà pour la Logique. Pour l’Ethique, le lecteur d’Encore fera bien de se munir entre autres de l’Ethique à Nicomaque d’Aristote (qui vise au Bien, et se trouve relayée par la béatitude chrétienne),parce que, sur un grand nombre de points, Lacan dialogue implicitement et explicitement avec cette Ethique du Bien, pour lui substituer son Ethique du Bien-dire (voir Télévision) (15).

Ce qui précède laisse voir que ce Séminaire est à coup sûr l’un des plus riches et des plus denses de l’ensemble, et qu’il sollicite autant que l’on travaille sur son détail que de méditer sur sa démarche. Il n’est pas de ceux qu’une réduction scolastique à des propositions univoques pourrait éclairer, ni une axiomatique déductive exposer ; qu’un de ses chapitres s’intitule « Du baroque » (ici encore, le Bernin !) doit nous inciter à en suivre les différents thèmes entremêlés tels que : jouissance, amour, rapport sexuel – jouissance phallique, Autre jouissance – formules de la sexuation (homme, femme) – dialogue presque constant et redoutable avec Aristote, sa logique et son éthique – rapport nouveau avec la mystique et les mystiques qui ne soit pas de nosologie clinique – en bref, torsades, torsions, nœuds. On pourra donc lire Encore pas à pas, sans s’attendre que le cheminement en soit linéaire, ni forcément progressif. C’est qu’il faut tenir plusieurs fils ensemble (les colonnes torses du Bernin !), et en dégager des thèses qui ne peuvent être ni successives, ni même univoques. Il faut à chaque moment en percevoir le nœud.
Mais on peut aussi choisir un thème (par exemple la jouissance, la différence des sexes, l’écrit, le rapport à Aristote, etc.), et dans chaque séance, s’attacher spécialement à ce qui en relève. Suivre un fil, en somme. Ce qui reste de commun entre Lacan et Aristote ? A coup sûr l’idée d’une recherche en cours, dont il faut à tout moment reconstituer les enjeux, si on ne veut pas la transformer en un fascicule de résultats.
Encore signifiera peut-être alors : lecteur, encore un effort pour être lacanien.

Quelques définitions rapides pour les commençants
Signifiant : tiré du linguiste Ferdinand de Saussure (selon une tradition qui vient des Stoïciens et de saint Augustin) : les éléments mêmes d’une langue donnée, en tant qu’ils ne sont que les différences des uns avec les autres. (Exemple : la langue française distingue le fleuve de la rivière, la langue anglais n’a que « river ». Tout le reste s’en suit !). Repérer à partir de là les termes de signifié, lettre, lecture, écrit, etc.

Phallus : non le pénis, mais l’organe (réel) en tant qu’il peut venir à manquer, ce qui est imaginaire (« on va te la couper »), et donc, ce qui en fait symboliquement le signifiant de la jouissance, le phallus qui ne manque pas, et est donc par là exempté de la différence des sexes. Par où une femme dispose aussi de la jouissance phallique.

Rapport sexuel : ce qui écrirait le rapport de l’homme et de la femme selon le sexe. On n’écrira guère que x R y (x, l’homme, y, la femme, R, le rapport), mais cela fait fi de ce que la femme n’entre dans ce rapport que quoad matrem, « en tant que mère », comme la clinique analytique le montre, sans oublier que cette même clinique éprouve sans cesse que ce rapport « ne marche pas », (sans qu’on ait besoin d’aucune évaluation statistique : tout cas clinique fait exception, et loi), ce dont il faut bien tirer les conséquences : les humains baisent, ils se reproduisent même, mais, n’est-ce pas, il y a autre chose : à cause d’un malentendu, un ratage de la jouissance(16).

Discours : un agencement spécifique entre quatre des instances spécifiques : le sujet, le signifiant qui les commande, le savoir auquel il est en butte, la jouissance qui en découle, restreinte au plus-de-jouir, terme incalculable (à la différence du plaisir, la jouissance n’exclut pas la souffrance, comme en témoignent les perversions, sadique, masochiste, voyeuriste, exhibitionniste).

Formules de la sexuation(17) on repérera l’inconnue x, homme ou femme selon la formule), les quantificateurs universel (V ) et existentiel (E), le trait – au-dessus des termes qui indique la négation, enfin le Φ [phi] de la fonction phallique. D’où quatre discours, dénommés par Lacan : du Maître, de l’Hystérique, de l’Universitaire, de l’Analyste(18).

Jouissance : Lacan la compare à l’« insatiable tonneau des Danaïdes »(19) [Séminaire XVI, Voir là-dessus tout ce Séminaire].

* J’exprime ici toute ma gratitude aux membres de ce Cartel, nommément Gudrun Scherer, Sarah Abitbol, Damien Guyonnet, Stylianos Kontakiotis, en compagnie de qui s’est effectuée la difficile traversée de cet Encore.

(1) Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 26.
(2) Ibid., p. 103.
(3) Ibid., p. 44.
(4) Ibid., p. 68.
(5) Ibid., p. 69.
(6) Ibid., p. 94.
(7) Ibid., p. 71.
(8) Ibid., p. 126.
(9) Ibid., p. 26-27.
(10) Ibid., p. 52.
(11) Ibid., p. 34.
(12) Lacan J., « l’instance de la lettre dans l’inconscient », Ecrits, Paris, Seuil, 1966.
(13) Lacan J., Le Séminaire, livre XX, op. cit., p. 30.
(14) Ibid., pp. 55, 86, 132.
(15) Lacan J., Télévision, Seuil, Paris, 1974, p. 65.
(16) Lacan J., Le Séminaire, livre XX, op. cit., p. 109.
(17) Ibid., p. 73.
(18) Ibid., p. 21
(19) Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, p. 15 et 335.