« Une pensée dont l’âme s’embarrasse »

 

Conférence de Philippe de Georges
25 janvier 2007 1

(L’exposé commence par la présentation d’un cas clinique personnel, qui n’est pas transcrit ici. Les pensées obsédantes du sujet évoqué justifient le titre de l’exposé : « Une pensée dont l’âme s’embarrasse », formule utilisée par Lacan dans Télévision, page 171).

Un cas

Sur le thème de ce séminaire, « Apprendre à lire la névrose obsessionnelle », j’ai pensé vous proposer quelques réflexions à partir d’un cas clinique, d’une analyse menée par Ella Sharpe dans les années trente2. Lacan reprend ce cas et le commente dans le Séminaire VI, à partir du 14  janvier 19593. L’étude de ce cas me permettra de soutenir quelques hypothèses sur la névrose obsessionnelle : je m’attacherai à étudier la névrose obsessionnelle comme stratégie du sujet, et à déduire ce que peut-être la stratégie dans la direction de la cure.

En commentant le texte d’Ella Sharpe, Lacan met d’emblée en évidence une notation clinique de l’analyste concernant le sujet obsessionnel dont elle relate le cas : « Il exprime tout ce qu’il pense, et jamais ce qu’il sent ». Cette remarque qui concerne aussi bien la vie du sujet que le déroulement de la cure démontre la valeur de défense des symptômes obsessionnels : il s’agit de pensées faites pour se défendre de ce que l’on pourrait sentir. L’obsessionnel rumine ; il pratique l’isolation, pour reprendre un terme classique, c’est à dire une coupure étanche, entre la pensée, l’idéation et les affects. Affects n’est pas à entendre seulement au sens des senti-ments, comme dit Lacan, mais plus largement au sens de ce qui affecte le corps4. Si Lacan insiste sur l’isolation, c’est pour noter que chez Freud, celle-ci correspond à une déliaison pulsionnelle5 précoce (Entbindung). Il y a un lien étroit entre cette déliaison, qui libère la pulsion de mort et les phénomènes de destruction qui dominent la névrose obsessionnelle. L’obsessionnel veut dominer l’expérience par la pensée. Cette autonomisation de la pensée traduit son effort de maîtrise. Il est abonné au signifiant, il est dans le discours du maître et entretient l’espoir que le signifiant pourrait résorber tout le réel, qu’il pourrait traiter par la pensée la totalité de son expérience. Voici donc un sujet qui entretient l’illusion que l’univers symbolique puisse être tout et parvienne à résorber intégralement le vécu, sans reste et sans impossible. Ceci a pour corollaire la tentative d’effacement, de négation, de  néantisation de tout ce qui résiste à la pensée. D’où les affinités, qui ont été toujours notées, de l’obsessionnel avec les activités d’intellectualisation, de maîtrise, de contrôle et de contrainte, avec la religion, comme projet de refoulement intégral de la pulsion, et avec la science, sous la forme de la logique binaire et du calcul.

Le cas d’Ella Sharpe est exemplaire, en lui-même, par la construction qu’elle en propose et enfin par les commentaires de Lacan. Il s’agit d’un homme de cinquante ans, Robert, marié, avocat très doué mais souffrant d’une inhibition majeure (que l’auteur qualifie de phobie) : Il doit limiter son succès dans son travail, au point de ne plus arriver à plaider, « de peur de réussir trop bien ». De même dans le jeu, au tennis, il est incapable de marquer le point décisif par rapport à son adversaire. C’est un homme irréprochable, bien habillé : pas un cheveu ne dépasse, il est impeccablement boutonné dans son habit. Il reste souvent longuement silencieux. Il fait des récits totalement rationnels : «  Il exprime tout ce qu’il pense, et jamais ce qu’il sent ». Il ne croit pas au transfert, en toute logique, et affirme ne pas avoir beaucoup de souvenirs avant onze ans et aucun avant trois ans.
Très tôt, un événement a marqué sa vie : son père est mort alors qu’il avait trois ans. L’analysant n’évoque pas directement son père, ou alors sans affects : « Il mourut…il est mort ». Ella Sharpe pense que le patient fait comme si l’analyste était morte, comme le père, qu’en ce sens, un transfert paternel est impossible. En fait, il s’interdit toute pensée la concernant et tout élan affectif. Lacan met en valeur le caractère spéculaire de ce transfert, sous l’ombre du père mort. C’est un transfert duel, imaginaire, mettant en rapport un analysant « mort » et un analyste « mort ». Traiter l’analyste comme morte, c’est nier quelque chose qui est là, actif secrètement, et qui concerne le père.
Le patient se trouve ébranlé quand il se dit qu’il a bien dû entendre la voix de celui-ci. L’évocation soudaine de la voix et de ses paroles ont un effet de retour du refoulé.
C’est ainsi qu’il se présente un jour en s’annonçant depuis la salle d’attente par une petite toux. C’est un évènement sous transfert, marquant l’échec de sa volonté de maîtrise, que l’analyste note comme tout à fait inhabituel et donc marquant. Il perçoit là un signe.

Esthela Solano-Suarez : Il faut préciser qu’entre la salle d’attente et le cabinet il y a un escalier. La porte du cabinet est fermée. D’habitude, lorsqu’il arrive, il ne fait aucun bruit, et ce jour là il tousse.

PdG : Il s’interroge sur cette toux, se demande à quoi elle peut bien servir. Il repère que c’est un message. Mais un message de quoi, se demande-t-il ? Bon analysant, il se met donc à associer librement, laissant se dérouler la chaîne signifiante.
Il dit que c’est une chose que l’on peut faire si l’on va entrer dans une chambre où deux amants sont ensemble. La signification de la toux, sa valeur de message est alors : « Un tiers arrive qui pourrait vous surprendre en fâcheuse posture. Amants, séparez-vous ». Il se rappelle alors qu’à 15 ans, il toussait ainsi avant de rentrer dans le salon pour ne pas surprendre son frère et sa petite amie.
Mais aussitôt après, il fait une dénégation de tout lien entre la scène de l’adolescence qui lui revient à l’esprit et la toux qui vient de lui échapper, comme adresse à l’analyste : Puisqu’on l’a introduit dans les lieux, c’est bien que l’analyste est seule, en état de le recevoir. Impossible donc qu’il y ait des amants ici, ou quoique ce soit de gênant à surprendre. Et de toute façon, « ce ne sont pas là des choses que je me permettrais de penser à votre endroit »…Tout lecteur de Freud traduit illico : « c’est donc ce que je pense ! »
L’analysant est sensible au caractère de sa toux qu’il considère comme un phénomène singulier : « Il est extrêmement ennuyeux que quelque chose se produise en vous-même ou par vous-même, que vous ne puissiez contrôler ». Il identifie donc cette toux à une compulsion : il a voulu l’éviter et ça s’impose. C’est une manifestation de la pulsion acéphale, incoercible et immaîtrisable. Cette excitation corporelle débordante  est liée à une fantaisie, quelque chose qui est imaginé, dont il a voulu supprimer le contenu sexuel et la charge dans le transfert. Le contenu transférentiel et sexuel est dénié, suspendu.
Ella Sharpe note que ce sujet est identifié à un idéal de perfection morte, celle du père et qu’il mortifie réciproquement tout partenaire. L’enjeu de cette cadavérisation est de neutraliser la dangerosité de la relation. Elle a aussi cette remarque précieuse, qu’il faut aller chercher sous la pensée le corps pulsionnel, « traduire ses interminables raisonnements en langage corporel ». Nous comprenons l’importance de cette indication : il s’agit très précisément de faire vibrer la chair signifiante. D’où l’intérêt qu’elle marque pour cette toux inopinée qui offre, dit-elle « The chance of analysing abstractions into terms of bodily happenings ». Lacan traduit ainsi : « La possibilité d’analyser les abstractions – il dit aussi : les faits inattendus – en termes d’évènements corporels ». Nous avons là une piste qui anticipe sur ce que sera dans le second enseignement de Lacan l’évènement de corps, dans l’orientation de la cure par le réel.

La suite montre que derrière la toux, une pointe de réel apparaît, que l’analysant associe à un souvenir : enfant, alors qu’il se trouvait dans une pièce où il n’aurait pas dû être, il s’était dit qu’il pourrait aboyer si un intrus entrait ; celui-ci dirait alors : « il n’y a personne, il n’y a qu’un chien ». Lacan note un trait essentiel de la position de ce sujet : il se débine, « il se fait chien », « il se fait autre qu’il n’est ». Mais pourquoi un chien ? C’est sous le masque de celui-ci que les associations mènent à la dimension sexuelle qui le concerne : « Ceci me rappelle un chien qui se frottait contre ma jambe, réellement se masturbant lui-même, avec une grand honte de vous en parler, parce que je ne l’ai pas arrêté, je l’ai laissé continuer, et quelqu’un pourrait être entré à ce moment-là ». Ici, le sujet fait couple avec un partenaire par lequel il se laisse faire. Par le biais de l’animal, s’avoue la chiennerie de la pulsion mise à nue. Sous la toux, il y a donc un fantasme masturbatoire, nous disent Ella Sharpe et Lacan. Quelqu’un – qui pourrait aussi bien être l’analyste - pourrait être surpris, se masturbant comme un chien … 

Robert est à nouveau pris d’une petite quinte de toux, puis il confie à l’analyste un rêve « terrible », qui se démontre au demeurant comme voie royale de l‘inconscient.
De ce rêve terrible, infini, chargé d’excitation, ne reste qu’une scène : c’est « un voyage avec ma femme autour du monde ». Ils arrivent en Tchécoslovaquie et sur une route, il rencontre une femme brune, avec un aspect passionné. Il associe la situation qui organise le rêve au thème de plusieurs autres qu’il a déjà racontés à son analyste : il s’agit à chaque fois de jeux sexuels qu’il a avec une femme, devant une autre femme. Cette fois-ci, c’est explicitement de son épouse qu’il s’agit : c’est elle qui est présente pendant cet évènement sexuel. « Dans le rêve, la femme voulait une relation sexuelle avec moi. Elle prenait l’initiative, et comme vous le savez, c’est toujours ce qui m’aide beaucoup ». « La femme était sur moi…/… Elle avait évidemment l’intention de  to put my penis in her body  (de mettre mon pénis dans son corps). Je peux dire cela d’après les manœuvres qu’elle faisait. Je n’étais pas d’accord. Elle était si déçue que je pensais que je devais la masturber  ».
Le sujet note l’impropriété linguistique de sa formulation, en anglais : Le verbe, dit-il, est intransitif. Il n’est donc pas convenable de dire « la masturber » car le verbe ne s’emploie pas ainsi de façon transitive. Il faut donc rectifier l’usage : « I masturbate » veut dire « Je me masturbe ». Robert conclut donc qu’il convient de dire ou bien : « Je pense qu’elle doit se masturber » ou bien : « Je pense que je devrais me masturber ».

ESS : Utiliser le verbe avec cette forme transitive est donc une invention de sa part !

PdG : Voilà. Cela ne décrit pas une scène à deux partenaires. Cela renvoie à « Quelqu’un se masturbe », formule qui résume l’intrigue et qu’on peut reconstruire sur le modèle de « Ein Kind wird geschlagen », « Un enfant est battu ». Freud nous a en effet montré que le fantasme est construit comme une phrase grammaticale dans laquelle les places peuvent être distribuées différemment. Elle permet et suppose des déplacements et renversements, notamment entre les places de sujet et d’objet, comme des modifications de l’action. Tel est le caractère dialectique du fantasme névrotique, au sein d’une scène fixe. L’invention de cet analysant est dans la forme transitive qu’il invente pour ce verbe. Qui est qui, qui fait quoi ? Il introduit une confusion entre les protagonistes et une indétermination des places sexuelles.
Et cette confusion s’accentue quand Robert décrit ensuite comment il est aux prises avec les organes génitaux de sa partenaire : « Je vois le devant de ses parties génitales. La fin de la vulve. » Il décrit quelque chose de grand qui se projette en avant et qui pendait vers le bas comme un pli sur un chaperon7 : « C’était tout à fait comme un chaperon. C’était ceci dont la femme faisait un usage en le manoeuvrant. Le vagin semblait serrer mon doigt autour. Le chaperon paraissait très étrange ». Il associe cette image ambiguë à un souvenir d’enfance : il s’agit une antre, d’une sorte de caverne qui se trouvait sur une colline où il vivait quand il était enfant. « Souvent j’y suis allé avec ma mère. Elle était visible de la route le long de laquelle nous marchions. Son trait le plus remarquable était le dessus (the top), il était surplombant (over hanging) et il paraissait comme une énorme lèvre…/…Le toit surplombait la caverne comme une lèvre8. »  Il y a donc ici un lien entre bouche et vulve. Lacan relève là l’élément imaginaire en jeu : le sein maternel comme lieu d’une dévoration primitive. Ces associations semblent établir une relation entre l’organe sexuel féminin et le phallus.
Robert lui, ne donne pas son pénis, il n’y met que le doigt, Lacan le souligne. Et le patient insiste sur le fait que la femme veut prendre son pénis, et qu’il refuse.

Stratégie(s)

Quelles leçons stratégiques se déduisent du cas que nous avons évoqué ?
La toux met d’abord en valeur le caractère défensif de la symptomatologie. L’effort de la pensée est une tentative de résoudre par le contrôle quelque chose que le sujet refoule et qui est pour lui problématique. Il y a là dans les plis du symptôme un fragment de discours libidinal que le sujet refuse d’assumer.
La défense fonctionne à la fois par rétention et par contrainte. On saisit là l’importance du rapport au surmoi dans la névrose obsessionnelle. La pulsion et le surmoi sont deux concepts clés de la névrose obsessionnelle. Mais il y a des échecs de la pensée qui se marquent par le retour du refoulé, ainsi : ce bout de réel de la toux qui vient par le corps. La défense échoue nécessairement, car tout ne peut être traité par la pensée, tout n’est pas maîtrisable.
La toux est l’indice, le signe, le message d’une vérité méconnue du sujet. Mais il ne s’agit pas d’un retour de quelque chose de métaphorisé. Il essaie de la contrôler, il ne peut pas et ce précieux petit bout de réel brise les fortifications de ses défenses. Le réel fait irruption sous la forme de cette compulsion, de cette excitation du corps, irrépressible, énigmatique, acéphale.
Ceci nous donne une indication quant à la voie à suivre dans la cure pour que le sujet s’approprie sa vérité : il ne s’agit pas de rester obnubilé par les remparts qu’il dresse. A propos du sujet obsessionnel, Lacan parle de fortifications à la Vauban. Le sujet se remparde, se pétrifie ; sa stratégie de défense c’est de ne pas être là où l’Autre l’attend. Les demandes de l’Autre sont vécues comme autant de menaces devant lesquelles le sujet fait le mort pour préserver son avoir, pour ne pas risquer sa puissance en l’exposant. Dans le Séminaire V, Lacan dit que la névrose obsessionnelle est une place forte du désir. On s’y défend contre la menace imaginaire de l’autre, et on s’ennuie.
L’arme de l’obsessionnel c’est le logos, l’usage du verbe pour essayer de détruire le désir de l’Autre. Quant à son propre désir, Robert l’ignore.
Comme en témoignent le héros du Désert des Tartares de Dino Buzatti ou bien celui du Rivage des Syrtes de Julien Gracq, la hantise de la demande de l’Autre chez l’obsessionnel est telle que le sujet finit par la déchaîner. L’obsessionnel veut sauver son avoir : « c’est mon pénis qu’elle veut prendre », dit Robert.
Mais Lacan note qu’Ella Sharpe est trop à l’écoute de la théorie freudienne de l’époque, que sa construction du cas et l’axe de ses interprétations sont trop déterminés par la théorie qu’elle applique, au mépris de la singularité. Ce qui est le plus cher à ce sujet, ce qu’il veut préserver à tout prix, dit Lacan, c’est la Dame et pas le pénis. Son phallus, son bien le plus précieux, ce qui condense son être, c’est sa femme. C’est pourquoi Lacan insiste sur la forme singulière de la phrase par laquelle Robert introduit le récit de son rêve : « je voyage avec ma femme autour du monde », et non pas « autour du monde avec ma femme ».
Lacan dénonce l’impasse de la névrose obsessionnelle. Le sujet « se fait tout petit », il « s’escamote » lui-même. Mais, quand on ne veut pas perdre sa Dame, on ne peut pas faire « échec et mat » ! On préserve son avoir, mais on ne gagne pas la partie de son désir. Il faut risquer, consentir à une perte pour le gain final. En s’effaçant, en s’anéantissant comme sujet désirant, l’obsessionnel sauve son « trésor », « l’être du sujet » dit Lacan. Mais le coût est faramineux et il perd sa partie.
Voilà en effet la clef du rêve : en ne risquant qu’un doigt, il refuse de satisfaire la demande exorbitante de l’Autre. Mais le prix de sa position passivée (comme dit Lacan de Hans) est son maintien dans une indistinction sexuelle masturbatoire.
Il préserve la toute puissance de l’Autre maternel et de l’Autre du langage en se réduisant à l’état de momie. Le sujet se gomme et s’annule pour maintenir l’omnipotence de l’Autre « du monde de la parole en tant que tel », dit ici Lacan.
Robert défaille dans son rapport au verbe, il échoue dans son métier d’avocat. C’est là où il s’agit précisément de l’usage et de la maîtrise du verbe, qu’il est châtré.

La névrose est une réponse. Robert a élaboré une réponse aux questions cruciales pour le parlêtre que sont le sexe et la mort : c’est la place du mort qu’il tient. S’il a l’impression d’être immortel, c’est au prix d’être mort. Toute sa symptomatologie est appendue à la place qu’il a, d’après lui, dans l’Autre.
Robert n’a aucun souvenir de son père, mais on lui a répété ce que le père a dit juste avant de mourir : « Robert doit prendre ma place ». Cette phrase, il l’a interprétée à sa manière. Il a établi un recouvrement entre la place du mort et la place de mort. Le prix qu’il paye est exorbitant. Ainsi, la toute-puissance du logos qu’il sert est celle d’un logos mort et certainement pas du « Verbe qui vivifie ».
Lacan donne la clé de la conduite à tenir avec le névrosé obsessionnel : il croit que la castration le menace, d’où son éloignement du désir. L’Autre veut sa castration, par exemple lui faire perdre sa Dame. Il s’agit qu’en analyse il découvre que la castration est bien la loi de l’Autre, mais que l’Autre est castré,  incomplet, que le monde du langage n’est pas un univers clos.
L’idée qui s’impose à partir des cures, me semble-t-il, est que les névroses quelle qu’elles soient, s’inscrivent dans la béance de l’existence humaine. Cette béance tient à notre condition d’êtres vivants, sexués et mortels, d’une part, et d’êtres de parole, parlants, parlés, parlêtres de l’Autre. Ceci nous oblige à passer par le langage pour assumer notre existence au monde. Il n’y a pas d’autre accès au réel que par la médiation du langage. Mais le langage bute sur sa propre limite qui concerne précisément la double énigme du sexe et de la mort.
Freud disait qu’à la clé de toute névrose il y a une question en impasse : Qu’est-ce qu’être une femme ? Que veut une femme ? Qu’est-ce qu’être père ? La mort ? Que faire de notre être mortel ? Lacan a même posé à un moment que l’analyse serait la subjectivation de notre être-vers-la-mort. Être d’un sexe et être mortel restent liés ; c’est le  nœud commun de toute névrose.
C’est en ce sens que Freud indique que « le langage de (la névrose obsessionnelle) n’est en quelque sorte qu’un dialecte du langage hystérique  ». Ce qui est « inacceptable pour le moi » selon Freud et « impossible à dire » pour Lacan est traité différemment dans l’hystérie et dans l’obsession. L’hystérie prend appui sur le corps et la métaphore ; l’obsessionnel prend appui sur la pensée et la métonymie. C’est ainsi que l’intraitable revient dans les souffrances du corps ou de la pensée.

ESS : Je vous remercie de votre travail sur ce cas. Vous avez évoqué la stratégie du sujet et la stratégie de la cure, en intervenant sur la première qui est l’objet dont nous traitons dans ces soirées. J’aimerais intervenir sur la seconde, par rapport à ce que nous enseigne Lacan autour de ce cas d’Ella Sharpe. Qu’est-ce qu’interpréter le désir par rapport au rêve ? Lacan indique qu’Ella Sharpe est tout de même tombée dans les stratégies du sujet. Elle a pratiqué une série d’interprétations exactes, mais qui privilégiaient l’axe  a – a’ du transfert. Ce sujet était ligoté par rapport à son désir. Lacan dit qu’Ella Sharpe a elle-même été ligotée par ce sujet. Elle faisait très attention, elle non plus ne plaidait pas ! Elle était retenue dans son acte. Lacan met en évidence une identification féminine chez Robert. Il trouve appui sur sa sœur aînée avec laquelle il construit  une sorte d’unité moïque. On pourrait écrire ça comme ceci :  
[ m  →  i(a) ] = UN
Le moi du sujet se soutient du petit autre imaginaire et à partir de là il soutient une stratégie de l’Un d’où toute différenciation sexuelle est exclue. Le phallus est laissé hors-jeu. À partir de là on peut tenter une lecture de l’hésitation grammaticale :  Je la masturbe, je me masturbe, elle se masturbe. Cela donne la clé de ce qui est en jeu dans le transfert, à savoir le fantasme. Lacan fait valoir que sur fond d’identification à la sœur et d’hésitation grammaticale, on trouve : elle se masturbe (l’analyste), il se masturbe (le patient). Et là précisément on trouve le noyau de jouissance dans le transfert. L’analyste se laisse ficeler par le patient, jusqu’à un point d’inhibition par rapport à son acte : elle est prise dans le « je me masturbe/elle se masturbe ». Et c’est là que s’accomplit le fantasme du sujet : par la complétude. Elle devient la Dame qu’il ne veut pas perdre, car en se laissant ligoter, elle participe de l’opération de la complétude et de la consistance de l’Autre. Et la toux vient déstabiliser cela.

PdG : Lacan dit que dans ce cas le transfert est duel : Ella Sharpe ne cesse de se contenir par rapport à ce sujet qui ne lui livre pas ce qu’elle lui demande : la chose sexuelle. La toux est un élément crucial et elle répond par des généralités à l’abstraction.

ESS : Elle loupe le crucial de l’événement imprévu !

PdG : Elle répond par des généralités sur l’Œdipe et ce faisant elle manque la singularité du cas.

ESS : Elle manque deux autres événements de corps : le pipi au lit et la petite colique. Elle répond comme par rapport à l’Homme aux loups. Lacan répond à cela que la colique, c’est quelque chose du corps, de l’intérieur du corps qui lâche. Elle est tellement insistante dans sa demande « donne-moi encore des éléments » qu’il finit par lui donner ses tripes ! C’est l’organe réel qui répond.

PdG : En ce qui concerne le meurtre du semblable, on est dans un autre registre que le registre sadique – anal. Depuis le stade du miroir, Lacan a indiqué que, là où le sujet est confronté à l’autre, le face à face éternel avec l’autre est arbitré par la mort. Et c’est là que se joue la déliaison pulsionnelle.

Philippe de Georges

 

1. Transcription établie à partir des notes d’Anne-Marie Le Mercier et Sophie Gayard, que nous remercions, et revue par l’auteur.

2. E. F. Sharpe, Dream analysis : a practical handbook for psychoanalysts, Hogarth Press, 1937

3. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VI, « Le désir et son interprétation », 1958-59, inédit : leçons du 14 janvier au 21 février 1959.

4. c.f. J. Lacan, Le Séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient, leçon du 2 juillet 1958, où Lacan commente un cas d’obsession féminine présenté par M. Bouvet.

5. Page 467 du Livre V du Séminaire, notamment, où il fait de l’Entbindung qu’il traduit déliaison, la source de l’agressivité destructrice.

6. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VI, op. cit., leçon du 21 janvier 1959.

7. Coiffure à bourrelet et à queue que portaient les hommes et les femmes ; s’est dit aussi d’une bande d’étoffe que les femmes attachaient sur leur tête.

8. op. cit., leçon du 28 janvier 1959.

9. Sigmund Freud : L’homme aux rats, Puf, page 200.