Enseignements

SĂ©minaire d’Ă©tude 1 :: 2006/2007

Le séminaire sur la lettre volée
Séminaire animé par Yasmine Grasser

  • Étude des Lundis de l’ECF - 2006
    Les lundis 6 novembre et 4 décembre 2006 ; puis 8 janvier, 5 février, 5 mars, 2 avril, 14 mai et 4 juin 2007.
    À 21h15, au local - 1, rue Huysmans, 75006 Paris.
  • Lire aussi : « Odor di femina - Le sĂ©minaire sur La lettre volĂ©e », Yasmine Grasser - avril 2007

Lacan s’est aperçu que Baudelaire en  traduisant par « la lettre volée » le titre d’une nouvelle de Poe, the purloined letter, avait trahi son auteur. Lacan se méfiait de l’étymologie. Pourtant, ce détour, pas inutile pour notre lecture, l’a conduit à rapprocher le verbe anglais to purloin de l’expression « mettre à gauche ». La locution lui est familière, elle lui parle, il le dit. Il l’adopte pour son équivoque, qui joue sur deux sens : détour et longé en vieux français. Aussitôt, l’objet l’entraîne sur le trajet prolongé d’une lettre qui a été détournée. À notre tour, nous suivrons son trajet dans Poe, nous déchiffrerons avec Lacan le détour qu’elle subit, pour nous apercevoir que le résultat est une « lettre en souffrance », qui, au-delà de son adresse, trouve toujours sa destination. Et cette dernière réserve des surprises. Le style de Lacan d’ailleurs en témoigne. Ce style, quelques paradoxes relevés dans son écrit le font entendre : certes la lettre se déplace, mais c’est elle qui détermine les entrées et les rôles des personnages du récit de Poe. Certes elle est en souffrance, mais ce sont ceux qui la détiennent, qui en pâtissent. Certes elle n’est qu’une ombre et ceux qu’elle assujettit ne sont que ses pâles reflets. Certes elle se laisse prendre, pourtant c’est son sens qui les possède.

La singularité d’une telle lettre, où se démontre pour Lacan « l’incidence du signifiant dans le sujet », est donc le sujet véritable du conte. Poe l’annonce dès la première page de son récit. Lacan lui emboîte le pas, accordant à une fiction le privilège d’ouvrir la série de ses écrits sans se soucier de leur chronologie. Ce n’est ni n’importe quelle place ni n’importe quelle lettre. Une affinité propre existe entre le lieu et la lettre que Lacan anime de son style afin de nous indiquer un usage possible de leur emploi. Donc en ce lieu d’ouverture du recueil des Écrits de Lacan, la lettre volée fait argument d’un message à déchiffrer, pas-tout, mais en toute logique. L’opération bien sûr aura son résidu. En attendant, aujourd’hui encore, le lecteur, l’analysant, ont à prendre la mesure de l’absence de signification autour de laquelle le sujet comme effet du signifiant ne peut que tourner.

Dans cet écrit, Lacan avec Freud, contre la psychologie et déjà les neurosciences, examine la structure de la détermination. Il s’agit pour Lacan de faire entendre le message freudien qui martèle que l’insistance (d’une lettre) est le caractère essentiel du désir indestructible comme des phénomènes de l’automatisme de répétition. Il le fait en prenant appui sur la logique : avec le jeu pair impair trouvé dans Poe, la dialectique de l’intersubjectivité qui lui permet de construire le schéma L, la cybernétique.

Nous reviendrons sur l’ensemble de ces références qui nous permettent de construire notre clinique du sujet, et du sujet féminin en particulier.

Yasmine Grasser

Bibliographie principale

  • Freud, S., « Au-delà du principe de plaisir » (1920), Essais, Paris, Payot.
  • Lacan, J., « Le séminaire la lettre volée », Écrits, Seuil, 1966, Paris, p.11-64.
  • Lacan, J., Le Séminaire, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Livre II, Paris Seuil, 1978.
  • Lacan, J., « Lituraterre », Ornicar ? n°41, Seuil-Navarin.
  • Lacan, J., Un discours qui ne serait pas du semblant, Séminaire inédit, à paraître.
  • Miller, J.-A., Cours du département de psychanalyse, 1234 (1985-86), inédit.
  • Laurent, É., « La lettre volée et le vol de la lettre », Revue la Cause freudienne n°43, ECF, Paris.
  • Edgar Poe, « La lettre volée », Histoires extraordinaires, Garnier-Flammarion, Paris, 1965.
  • Bonaparte, M., Edgar Poe, sa vie, son œuvre, PUF, 1958.

Étude du lundi 4 juin 2007

Le séminaire sur la lettre volée
Etude animée par Yasmine Grasser

  • Étude des Lundis de l’ECF - 2006/2007
    Les lundis 6 novembre et 4 décembre 2006 ; puis 8 janvier, 5 février, 5 mars, 2 avril, 21 mai et 2 juin 2007.
    À 21h15, au local - 1, rue Huysmans, 75006 Paris.

Au terme de notre étude, et guidés par le commentaire de Lacan, la singulière tragédie de Poe nous a appris que la lettre tant comme symbole que comme objet d’un jeu de furet révèle à chacun la causalité que lui fait son inconscient. Que la lettre soit volée, cachée, maquillée, cherchée, reprise, substituée, vendue, il y a toujours la lettre, dissimulée dans une sorte de présence-absence qui fait taire, celui qui entre en sa possession. En ce sens, la remarque de Lacan, à savoir qu’une lettre arrive toujours à sa destination, se vérifie pour chacun des personnages du conte.

D’un point de vue clinique, le silence de la lettre « qui fait taire » révèle le drame intime qui noue le sujet à son sexe. Le cas d’une femme intellectuelle analysée par Joan Rivière a permis d’illustrer cliniquement cette incidence de la lettre dans la vie d’un sujet, qui venait en analyse avec quelques menues bizarreries concernant l’usage de sa féminité. Le pouvoir de la lettre sur le sujet signait son rapport à la jouissance. En ce sens, une fois lue et déchiffrée, nous avons pu développer que la lettre a un rapport étroit à la jouissance féminine, dont une femme ne peut rien dire.

Mais l’enjeu du sĂ©minaire sur La lettre volĂ©e n’est pas seulement pratique. Il est aussi thĂ©orique. La façon d’écrire les absences-prĂ©sences (par exemple avec des plus et des moins pour noter la fonction de l’absence mise en jeu dans l’expĂ©rience par un analysant), permettait Ă  Lacan, en 1955, de dĂ©montrer la dominance du symbolique sur le sujet. Dans son cours de cette annĂ©e, et plusieurs fois, Jacques-Alain Miller a opposĂ© le Tout Dernier Enseignement de Lacan Ă  ce premier sĂ©minaire, du point de vue de la structure du langage sur laquelle il revient donc en 1977. J.-A. Miller disait le 16 mai dernier, je le cite : « Lacan, avait fait du Fort-da l’emblème, le mythe de l’entrĂ©e de l’individu dans l’ordre symbolique dĂ©jĂ -lĂ  Â»; et « Ce qui se perd, c’est la notion de dĂ©termination symbolique stricte ».

À partir de ces indications, nous reviendrons sur l’Introduction de Lacan dans son séminaire sur La lettre volée où se manifeste l’émergence de la détermination symbolique dans l’Enseignement de Lacan.