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Le transfert

Cartel : Hélène Bonnaud, Nathalie Georges, Patrick Monribot, Marie-Hélène Roch. Jean-Claude Razavet (plus-un). Rédacteur : Jean-Claude Razavet

Comment Freud a-t-il découvert le transfert ?

En reprenant la cure d'une jeune hystérique traitée par Breuer au moyen de l'hypnose, Freud découvrait à la fois le transfert et la psychanalyse. Breuer avait dû interrompre cette cure, en effet, car il ne supportait pas les déclarations de sa patiente. Les symptômes que présentait celle-ci, notamment sa grossesse nerveuse, devaient selon Freud être rapportés à un déplacement de sentiment sur le Docteur Breuer. Le transfert s'est fait d'abord connaître comme un déplacement de sentiment. Dès cet instant, la clinique psychanalytique se dévoilait comme une clinique sous transfert1.

Freud ne désigne pas tout de suite le transfert comme faisant partie de l'essence de la relation thérapeutique. Pour lui, ce sont d'abord des réimpressions de motions et de fantasmes correspondant à la substitution de la personne du médecin à une personne antérieurement connue. C'est secondairement, avec la notion de névrose de transfert, que Freud fait du transfert un processus structurant l'ensemble de la cure, sur le prototype des conflits infantiles.

Conçu d'abord comme obstacle à la remémoration, le transfert devient un instrument essentiel de la cure. Tout le refoulé n'est pas susceptible d'être remémoré, mais il peut se répéter dans le présent de la situation analytique, c'est-à-dire du transfert2. Sans nier la mise en œuvre de la répétition, Lacan élargira le champ d'action du transfert en en faisant " une mise en acte de la réalité de l'inconscient " (en tant qu'elle est sexuelle), autrement dit en mettant le transfert en relation avec la pulsion3.

Quoi qu'il en soit, pour Freud, l'amour de transfert n'est pas pour autant factice, c'est " un amour véritable " dont la cure analytique permet de connaître les ressorts. Mais il n'établit pas de corrélation directe entre la naissance de cet amour et le dispositif de la cure, comme le fera Lacan en mettant en relief la relation à la demande que l'analyse instaure : " Demander le sujet n'a jamais fait que ça, il n'a pu vivre que par ça et nous prenons la suite... "4.

Quel rôle joue la demande ?

En effet, toute cure met en jeu la dialectique du besoin, de la demande et du désir, telle qu'elle a été à l'œuvre pour le petit d'homme dans sa relation à l'Autre du langage : Le besoin est responsable du cri qui en lui-même n'a aucune signification. C'est l'Autre, qui, entendant ce cri, lui donne valeur d'appel, appel qui donnera naissance à des demandes de plus en plus articulées. C'est dans la déchirure de ce qui s'est tissé entre le besoin et la demande que le désir peut s'ébaucher5. Sur ce terrain le transfert se développe et, aussi bien, l'amour vrai.

En quoi le transfert est-il un amour vrai ?

L'amour vrai, Lacan va en chercher le modèle dans le banquet socratique. L'amour repose sur la supposition d'un objet, brillant et merveilleux, l'agalma, que l'aimant postule au sein de l'aimé. La métaphore de l'amour, c'est l'opération qui permet à l'aimé de devenir lui-même l'aimant. Le désir spécial de Socrate - il ne répond pas aux avances d'Alcibiade afin de le mettre sur la voie de la vérité de son désir - constitue le prototype de ce que Lacan appellera le désir de l'analyste. Ce dernier est au cœur de l'efficace du maniement du transfert. C'est à ce désir spécial que peut aboutir une cure. Elle sera dite didactique si l'avènement de ce désir peut être démontré, grâce au dispositif dit de la passe inventé par Lacan6.

La relation transférentielle est-elle une relation duelle ?

Impossible de développer les positions de Lacan relatives au transfert sans produire quelques-unes des " allées à la française " tracées par lui dans l'œuvre de Freud, afin d'orienter les psychanalystes dans leur pratique. Le pas inaugural de Lacan fut l'établissement de son stade du miroir, lequel lui permet de différencier le sujet du moi. Le sujet est le sujet de l'inconscient tel qu'il se manifeste dans ses formations (lapsus, rêves, actes manqués, symptômes). Le moi est le moi du narcissisme en opposition imaginaire à son semblable, le petit autre, tel qu'il l'a rencontré dans l'expérience du miroir. Cet axe imaginaire est l'axe de la relation duelle, de la rivalité, ou de l'amour fou. Il correspond au transfert imaginaire dans sa dimension de résistance, rencontrée au début par Freud. Cela lui permet aussi de distinguer le petit autre du grand Autre représentant celui qui, assistant à son jeu au miroir, a reconnu le petit sujet. Grâce au " désir spécial " qui commande son acte, l'analyste se situe sur l'axe symbolique qui relie le grand Autre au sujet, pour franchir la barrière imaginaire. C'est la traversée de l'axe imaginaire qui met par instants l'Autre, trésor des signifiants refoulés, en relation avec le sujet.

Faute de ce schéma, les post-freudiens confinés dans la relation duelle ont proposé de nombreuses solutions techniques pour venir à bout de la résistance de transfert : opposition du transfert au contre-transfert, révérence quasi superstitieuse au cadre ou à la réalité, notamment. Certaines de ces propositions conduisent nécessairement à des aberrations théoriques que Lacan n'a cessé de combattre. Pour Lacan, le dispositif de la cure ne constitue pas un cadre mais une structure. " La théorie psychanalytique est une théorie de la pratique psychanalytique qui est précisément une pratique structurée "7.

Peut-on parler d'une fin du transfert ? Que vise-t-elle ?

Plus ou moins rapidement en effet, le névrosé introduit le savoir dans la cure : " Allez donc savoir ! Dieu sait pourquoi ! " dira-t-il pour indiquer l'étrangeté d'un symptôme ou d'un acte manqué. Il postule ainsi l'existence d'un sujet supposé au savoir. Pour Lacan, il n'y a qu'un seul sujet dans la cure, le sujet supposé savoir, fonctionnant comme un pivot entre les partenaires. Celui-ci est identique à l'agalma décrit plus haut, autrement dit, le transfert est un amour qui s'adresse au savoir. L'imputation de savoir est variable notamment en fonction de la structure du sujet (névrose, psychose, etc). À partir de cette instance, Lacan, dans son texte de 1967 sur la passe peut aborder l'issue du transfert et la fin de l'analyse, en notant les destins respectifs de cette supposition et de ce savoir. Le trajet de la cure est un mouvement qui va de la supposition à la désupposition, de l'interprétable à l'ininterprétable, du curable à l'incurable et conduit à ce point où convergent les impasses du sujet telles qu'elles se sont manifestées dans la vie et dans le transfert.

Cette convergence désigne le fantasme fondamental dénudé, tel qu'il a constitué l'assise du sujet, tel qu'il a déterminé non seulement ses choix, les actes de sa vie, ses passages à l'acte et ses acting out, mais aussi son symptôme réduit à son noyau réel de jouissance irréductible. " Pas d'autre entrée pour le sujet dans le réel que le fantasme "8, note Lacan. En effet, le fantasme est à la fois notre impasse et notre fenêtre sur le réel. Il consiste à situer illusoirement dans l'Autre l'objet perdu, autrement dit l'objet a, seule invention que Lacan se reconnaisse dans le champ de la psychanalyse. Celui-ci désignera le reste réel de la division du sujet dans sa relation à l'Autre, puis le plus-de-jouir et enfin le noyau élaborable de la jouissance. L'au-delà de l'impasse du fantasme, c'est la passe qui donne au sujet un aperçu sur le réel. L'extraction de l'objet permet la séparation dans l'expérience.

Le futur analyste, pour savoir ce qui est interprétable et curable, doit avoir atteint ce point d'impossible qui constitue le " hile de son insertion de sujet au Réel "9. C'est à partir de ce point qu'il pourra déposer, dans l'École à laquelle il appartient, le savoir acquis dans sa cure et dans celles qu'il mènera. La désupposition conduit donc à la déposition dans l'École du savoir acquis et inventé. Ce savoir est transféré à l'École. C'est ce qu'on appelle le transfert de travail

Mais ce point d'inscription du sujet dans le réel10 concerne toute cure, car celle-ci vise à réduire le symptôme à son noyau incurable de jouissance, ce qui permet au sujet d'élaborer un savoir-y-faire avec ce reste. Plus généralement, à partir de ce hile, s'ouvre pour lui un nouvel espace d'invention. La cure analytique qui opère à partir des images et des symboles vise, comme on le voit, le réel, c'est-à-dire ce qui n'est ni nommable ni imaginable. Cette orientation vers le réel ne fera que s'accentuer au cours de l'enseignement de Lacan. Elle a été reprise et développée au sein de l'ECF grâce à l'enseignement de J.-A. Miller.

L'inconscient freudien et le transfert ?

Il résulte de ce qui précède que l'inconscient freudien lui-même est indissociable du transfert. Nous avons noté la relation du transfert à l'Autre de la demande, à la pulsion, au fantasme et au symptôme. C'est pourquoi J.-A. Miller a pu désigner l'inconscient freudien comme inconscient transférentiel pour l'opposer à la postulation par Lacan dans son tout dernier enseignement d'un inconscient réel11.

Notes et repères bibliographiques

  1. Miller J.-A., Ornicar ? 29, p.143.
  2. Freud. S., " Répétition, remémoration Perlaboration ", La technique psychanalytique, Paris, Puf, 1953....
  3. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 19 , p. 113 §4.
  4. Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 617.
  5. Ibid. p. 814, §1.
  6. Lacan J., Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 243.
  7. Miller J.-A., La Cause freudienne n°67, Paris, Seuil, 200 , p.100.
  8. Lacan J., Autres Écrits p. 326, § 3.
  9. Ibid., p. 325, §1.
  10. Ibid. p. 338.
  11. Miller J.-A. , L'Orientation lacanienne, "Le tout dernier Lacan" 2006-2007. Inédit