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Qu'est-ce qu'un psychanalyste ? (2)

Cartel : Pierre-gilles Gueguen, Thierry Jacquemin, Pauline Prost, Herbert Wachsberger, Rose-Paule Vinciguerra (plus-un). Rédacteur : Rose-Paule Vinciguerra

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Vous avez dit “ formation… ” ?

La formation du psychanalyste n’est donc ni une initiation ni un apprentissage. Dans l’orientation lacanienne, un psychanalyste est tout d’abord celui qui a mené en tant que psychanalysant sa psychanalyse jusqu’à son terme. Et ce n’est que de là qu’il peut se faire responsable de l’acte analytique.

Est-ce à dire que cet acte - qui ne s’enseigne pas - ne soit soumis à aucun contrôle ? Assurément non car si le contrôle relève ab initio de la responsabilité de l’analyste qui le demande, il accompagne celui-ci tout au long de sa formation. Le contrôle a parfois pour fonction de parer à l’urgence pour le patient mais toujours il a pour visée de restaurer la dimension de l’acte chez un psychanalyste, lorsqu’elle tend à être perdue. Il vise le rapport du psychanalyste à la psychanalyse.

Bien sûr, un psychanalyste a aussi à se vivifier des “ enseignements dont Freud a formulé que l'analyste devait prendre appui ”. Lacan nomme à cette place notamment la linguistique, la logique, la topologie et même l’ “ antiphilosophie ”. Dès l'Acte de fondation 14 de son Ecole en 1964, Lacan avait insisté sur l'importance des sciences affines. Pour autant, ce dont il s’agit, ce n’est "pas seulement d’aider l'analyste de sciences propagées sous le mode universitaire", "mais que ces sciences trouvent à son expérience l'occasion de se renouveler"15. Il s’agit toujours en effet pour un psychanalyste “ d’y conforter ce qu'il tient de sa propre analyse ”16. C’était l’ambition de Lacan et c’est donc aujourd’hui la tâche d’une École de psychanalyse que d’être le creuset de ces effets-de-formation.

Ces procédures didactiques ne prennent donc leur orientation que de "ce que l'analyste tient de sa propre analyse", laquelle reste l’incontournable de sa formation. C’est “ de son expérience même ” qu’un psychanalyste a à savoir ce qu’est “ une ” psychanalyse. De son cas particulier, il a acquis la croyance en l’inconscient et il a appris que ce qui travaille le savoir inconscient, ce n’est pas la poussée vers la conscience mais bien plutôt son envers, l’opaque jouissance qui y obvie. C’est parce que cette jouissance est impossible à réduire de façon exhaustive qu’un analyste pourra se faire docile à la radicale étrangeté du sujet qui lui parle et l’accompagner jusqu’aux limites où celui-ci pourra dire : “ Donc je suis ça ”. A cet égard, la véritable formation du psychanalyste, c’est son analyse poussée jusqu’à son terme attesté.

Aussi Lacan a-t-il institué la passe pour qu’un analysant puisse rendre compte de cette expérience et la formaliser dans un savoir qui vaille pour les autres. La passe est donc la mise en place d'une expérience et d’une procédure qui, loin de se confondre avec l’analyse proprement dite, redouble cette expérience du passage du psychanalysant au psychanalyste " du suspense de sa mise en cause aux fins d’examen "17. A cet effet, deux passeurs, analysants eux-mêmes en passe de résoudre la question de la fin de leur analyse, recueillent le témoignage du “ passant ” et font part de ce qu’ils ont entendu à un jury, rassemblé à cette fin, pour vérifier la mutation subjective propre à cette expérience du passage du psychanalysant au psychanalyste, et la valider le cas échéant par une nomination comme Analyste de l'École (AE). L’AE est, dès lors, en charge pendant trois ans d'un enseignement sur la passe et ses conséquences. En tentant d’élaborer un savoir sur ce qui du plus particulier de sa cure, a suscité son désir en tant que psychanalyste, il s’engage à devenir responsable de l’Ecole et de son progrès. L’inverse donc d’une habilitation ou d’une intronisation. “  On n’est pas nommé à l’analyse ”.

“ Le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même ”

Que veut alors dire cette proposition radicale de Lacan : “ le psychanalyste ne s'autorise que de lui-même ”18 ? Si celle-ci a été tout d’abord dirigée contre les cooptations d’analystes entre eux, autorisées par de plus anciens dits “ didacticiens ”, elle vaut aussi bien aujourd’hui contre toute perspective d’une réglementation autoritaire et ignorante des enjeux de la psychanalyse. Quand il occupe la fonction requise de lui dans l'expérience analytique, et même s’il appartient à l’Ecole et soumet cette expérience et ses effets analytiques au contrôle, un analyste ne s'autorise que de l'analyste qu'il est devenu. Certes, "l'autonomie de l'initiative du psychanalyste"19 n’empêche pas l'École de pouvoir témoigner que celui-ci apporte “ une garantie de formation suffisante"20 , qu’il a du “ bon sens ”21 et qu'il relève d'une "communauté d'expérience"22 : c'est l'Analyste Membre de l'École (AME).

“ L’analyste ne s’autorise que de lui-même ” ne justifie donc aucunement un: “ tout est permis ”. Cela signifie fondamentalement : “ l’analyste ne s’autorise que de lui-même à condition d’avoir été analysé ”, ce qui met l’accent sur la responsabilité du psychanalyste face à son acte et dans son rapport à la cause analytique. Sur sa solitude aussi. "Seul l'analyste, soit pas n'importe qui, ne s'autorise que de lui-même"23 , dit Lacan. Pas n’importe qui mais “ un ” qui a à la fin de son analyse a éprouvé qu’au-delà de l’Œdipe, ce qui structure l’expérience analytique est un “ plus de jouir ” qui pendant la cure, était logé dans l’analyste. “ Un ” qui reconnaît alors la marque de “ rebut ” qui frappe cet analyste lorsqu’il est destitué de sa place de sujet supposé savoir, et qui en acquiert pourtant un désir de savoir “ plus fort ” que tout autre désir qui pourra l’habiter dans sa relation aux patients à venir.

Le désir de l’analyste

Il n’y a en effet d’analyste qu’à ce que le désir de savoir lui vienne. Mais il y a là quelque difficulté : comment ce désir de savoir peut-il advenir pour un sujet tout empreint, presque jusqu’à la fin de son analyse, de la question de son propre désir en tant que sujet et sujet sexué ? A cet égard, il faut dire que le désir de savoir vient quand tombe l’horreur de savoir qui est le nom freudien de la castration imaginaire. L’horreur de savoir s’inverse alors en cause24 . Le désir de savoir n’est donc pas un idéal et il ne s’adresse pas plus à une connaissance qui s’enseignerait qu’à un savoir servant à dominer la jouissance. Il ne consiste pas non plus à se mettre à la place de l’inconscient, ni d’ailleurs à distance de celui-ci. C’est un désir qui s’origine plutôt d’un trou dans le savoir rencontré dans l’analyse à partir de la finitude du symbolique et du serrage d’un impossible. Cet impossible, “ l’inégalité du sujet à toute subjectivation de sa réalité sexuelle ”25, est ce qui fait comme tel point de butée dans une analyse poussée jusqu’à son terme. Ce n’est que de ce point de vide dans le savoir et aussi bien d’évanouissement du sujet que l’analyste peut “ se faire le désir du patient ”26 sans se confondre avec celui dont il a la charge. Ce n’est que de là que son désir peut s’engendrer comme “ désir d’obtenir la différence absolue ” en quoi réside le plus singulier de celui qu’il analyse. A l’inverse d’une identification “ collectivisante ”, ce désir est “ complicité ouverte à la surprise ”27. Ainsi le désir de l’analyste donne-t-il la direction de la cure dans sa phase la plus profonde.

Il y a là encore une difficulté : comment l’analyste peut-il se faire le tenant de ce dont il sait l’aboutissant, à savoir la dissolution du sujet supposé savoir ? Car l’analyste ne fait pas le sujet supposé savoir : ce serait risquer là d’être dans une position de canaille. Comment peut-il alors préserver sa relation au sujet supposé savoir, s’il n’est plus “ dupe ” de celui-ci? Dupe, on peut cependant dire qu’il l’est toujours du savoir supposé de l’inconscient et lorsqu’un analyste se met à enseigner - à ses risques - et à essayer de transmettre quelque élément de savoir à partir de son point de méconnaissance, alors il redevient analysant dans sa relation au sujet supposé savoir28 et il en fait savoir quelque chose à l’Ecole. Aussi bien un analyste n’a-t-il pas à se tenir quitte une fois pour toutes envers son inconscient !
Et quand il fait acte analytique, un psychanalyste, oubliant ce qu’il sait, fait encore “ acte de foi envers le sujet supposé savoir ”29 en se soumettant à “ la règle du jeu ” car ce n’est qu’à cette condition que la question de la vérité peut en effet être posée.

Comment enfin, dans ce qu’il soutient d’effets, l’analyste peut-il engager sa présence? Il est ici dans une position paradoxale : d’une part en effet, il “ ne fait pas semblant ”30 , il “ ne supporte pas le semblant ”31 et à cet égard, “ ni l’air ni la chanson du semblant ne lui conviennent”32 : l’analyste n’a pas à prendre un ton inspiré ni à se pousser du col, comme le formulait la mise en garde de Lacan aux jeunes analystes. Mais d’autre part, l’analyste occupe pour un analysant une place de semblant d’objet a , d’objet-cause de désir. Comment entendre cette proposition de Lacan? Cette place de semblant d’objet a, il faut l’entendre ici, à rebours de toute intersubjectivité, plutôt comme “ place de personne ”. Aussi bien, comme le nom de “ personne ” l’indique aussi, est-ce une “ place de rang à tenir ”. Car c’est la place d’où l’analysant tire sa jouissance de parole. Et c’est parce que l’analyste s’y prête que l’analysant continue à parler. Mais c’est aussi à partir de cette position occupée que l’analyste peut espérer retirer de l’analysant des énonciations qui mèneront celui-ci jusqu’à un bord, le bord extrême de sa jouissance ignorée . C’est alors de ce bord - parfois à la limite du supportable- que l’analysant en fin d’analyse saura trouver le chemin de rebroussement vers son désir et saura aussi ce qui, de sa jouissance, reste à sa charge. Là est l’enjeu du désir du psychanalyste. C’est pourquoi Lacan l’a parfois comparé à un “ saint ”33,  celui qui fait “ le déchet ”.

Tout cela suppose finalement qu’un psychanalyste soit “ au clair ” dans ses relations avec ses patients. Mais cela suffit-il ? Ne faut-il pas ajouter que la position du psychanalyste est aussi bien “ liée au sort de tous ceux qui s’appellent psychanalystes ”  ? Il le faut car ce n’est pas ailleurs qu’est la psychanalyse.

Notes

14 Lacan, "Acte de fondation de l’Ecole freudienne de Paris", in Autres écrits, Paris, Seuil
15 Lacan, Autres Ecrits, Seuil, Paris, 2001, p 313.
16 Lacan, "Peut-être à Vincennes", Autres écrits, p 313.
17 Lacan, Autres écrits, p. 271.
18 Lacan, "Proposition de 67", Autres écrits, p 247 
19 Lacan, Autres écrits, p. 575
20 Lacan, Autres écrits, p 576
21 Annuaire de l’Ecole freudienne de Paris, 1977
22 Lacan, Autres écrits, p 576 
23 Lacan, id, p 308
24 Jacques-Alain Miller, Le banquet des analystes, opus cité
25 Lacan, Le Séminaire, livre XV, L’acte psychanalytique, inédit, 7 Février 1968
26 Lacan, Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, inédit, 19 Mai1965
27 Lacan, id,
28 J-A Miller, Le banquet des analystes, opus cité
29 Lacan, Le Séminaire, livre XV, L’Acte psychanalytique, 7 février 1968
30 Lacan, Le Séminaire, livre XIX, Ou pire, inédit, 10/5/1972
31 Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore,Seuil, Paris, 1975, p 83
32 Lacan, Le Séminaire, livre XIX, Ou pire, inédit, 10/5/1972
33 Lacan, Télévision, Seuil, 1973, p 28
34 Lacan, Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, inédit, 16 juin 65