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Deux notes sur les addictions

Usages de la drogue chez les aborigènes et en occident - Fabian A. Naparstek - Addictions sans reste - Normand Chabot

 

Usages de la drogue chez les aborigènes et chez les Occidentaux
Fabian A. Naparstek - membre de l’Escuela de la Orientacion Lacaniana et de l'Association Mondiale de Psychanalyse 

     
L’usage que certaines tribus aborigènes font des drogues, présente pour nous, psychanalystes, un grand intérêt. Il peut notamment nous permettre de distinguer deux formes de relation du sujet à la drogue à partir de deux usages différents de celle ci.
Je me réfèrerai, dans un premier temps, aux indications d’un anthropologue ayant mené des recherches sur la consommation des drogues, spécifiquement en Amérique du nord : « Les plantes magiques agissent en validant et en ratifiant la culture, et non pas en facilitant des moyens temporaires permettant de la fuir. Le Huicol du Mexique, tout comme le Cahuilla du Sud de la Californiedira au retour de son voyage initiatique :     “ C’est comme mes parents me l’avaient dit ! On prend du peyotl pour apprendre à devenir Huicol. ” . En Occident, à l’inverse, on ne prend pas du LSD ou du DMT pour apprendre à devenir américain. Et cependant, objectivement, la chimie de ces drogues diffère peu de celle des plantes sacrées du monde tribal. »1
Il ajoute plus loin dans le même ouvrage : « La datura lui a permis d’entrevoir l’ultime réalité des histoires concernant la création en cosmologie Cahuilla. Les êtres surnaturels et les aspects de l’autre monde, dont il avait entendu parler depuis son enfance, sont apparus devant ses yeux, preuve définitive de leur existence : ce fut sa propre évaluation empirique. (...) À partir de ce moment là, il est resté totalement enfermé dans la cosmologie Cahuilla, avec le soutien et le suivi de la communauté. »2
Il semblerait que pour ces sujets, une fois arrivés au point où les mots ne suffisent plus, où la parole du père ne suffit plus, il devienne nécessaire de faire un pas de plus, une expérience, un acte permettant « d’entrevoir l’ultime réalité ».
De quel acte parle-t-on dans ce cas ? Pour aborder cette question, il faut introduire une distinction dans la structure même de l’acte, distinguer le franchissement de deux types de seuils.
Dans le premier cas, le seuil à franchir reste interne au champ de l’Autre. Sa traversée laisse le sujet sur le même terrain, et le champ lui-même s’en trouve parfois confirmé. C’est le cas des actes que l’on peut appeler rituels : mariages, ordalies, baptêmes, sans oublier les actes obsessionnels, qui sont des rituels impliquant une répétition.
Il existe un deuxième type d’acte, dans lequel le seuil traversé est la limite même de l’Autre, la frontière de l’Autre. La franchir implique de sortir du champ de l’Autre.
Dans le premier cas, on franchit une limite, mais qui reste interne à l’Autre. On pourrait même dire que cet acte soutient l’Autre, cautionne le champ de l’Autre, pour assurer la parole paternelle, parce que l’on doit avoir recours à cet Autre.
À l’inverse, dans le deuxième cas, quand la limite même de l’Autre est franchie, on sort du champ de l’Autre, ce qui implique aussi qu’on laisse l’Autre derrière soi, au moins pour cet acte. Dans ce cas, on va au-delà de cet Autre. Le passage à l’acte présente bien cette structure, mais il est d’autres façons de traverser ce seuil. 
De toute façon, dans les deux cas, que cet acte permette de rester au champ de l’Autre, ou qu’il fasse traverser la limite de l’Autre, il se situe là où les mots ne suffisent plus. Toutefois, dans le premier cas, l’acte est soutenu par un échafaudage symbolique très fort qui le cautionne. Cela est d’ailleurs démontré dans la pratique de consommation de ces tribus, pratique totalement réglementée et régulée : ils consomment à des moments bien précis, de façon bien déterminée, avec des instruments très précis.
Cependant, si on l’évalue en termes de quantité et de qualité des drogues, on devrait parler, selon la définition de l’OMS, de toxicomanie. Les aborigènes consomment, en effet, des drogues très fortes et à des doses très élevées. Pourtant cela n’entraîne pas d’état maniaque, dans le sens de ce qui libère de la régulation. Bien au contraire, cette consommation est complètement régulée. De plus, elle n’a pas de conséquences physiques. On n’observe pas, dans ces tribus, la détérioration qu’est supposée engendrer une consommation assidue et importante de ces drogues. A l’âge de quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans, ces sujets ont parfois une bien meilleure santé physique que celle de n’importe quel individu en Occident. Pourtant la drogue qu’ils utilisent n’est pas très différente du LSD.
On peut donc avoir deux relations subjectives très différentes à une même substance, ce qui permet de distinguer l’effet chimique d’une drogue de son effet subjectif.
Du point de vue de la psychanalyse, nous ne méconnaissons pas l’effet chimique. Il est évident que si quelqu’un prend un hallucinogène, cela entraînera presque certainement des hallucinations, même si les effets sont variables d’un sujet à l’autre. Mais il en va tout autrement en ce qui concerne le fait que cette utilisation de la drogue produise ou non un état maniaque. Ce qui est à souligner ici, c’est comment un usage de la drogue, dans un contexte déterminé, produit certains effets subjectifs alors que, dans un autre contexte, il induira d’autres effets bien différents.
De façon générale, toute pratique de consommation est une opération sur le réel, elle ne passe pas par la voie de la parole. Je prends ici la définition du réel que donne Lacan, ce qui est en dehors du symbolique et qui ne peut pas être nommé.
Dans le premier cas, quand le sujet ne franchit pas la limite de l’Autre, il s’agit d’une tentative d’attraper le réel par le réel, soutenue par un certain échafaudage symbolique. Dans le second cas, quand toutes les limites sont franchies, c’est encore une tentative d’attraper le réel par le réel, mais sans aucun échafaudage symbolique, et cela laisse le sujet en dehors du champ de l’Autre. La consommation d’une drogue a toujours cette caractéristique, même celle du patient qui vient à notre cabinet demander un cachet parce qu’il est angoissé et n’en peut plus. Plutôt que de résoudre cette angoisse par le biais de la parole, il cherche à la résoudre par le biais du cachet. C’est une tentative de résolution du réel de l’angoisse par une opération qui est réelle. La consommation d’une drogue produit un effet réel, elle supprime l’angoisse, sans que la question de la cause de cette angoisse ne soit posée. Il ne s’agit pas ici d’en valoriser cet aspect, de le cautionner ou de le condamner mais simplement de situer la structure de cette pratique.
Pour résumer, on peut distinguer deux façons d’aborder la question. La première est soutenue par un échafaudage paternel, qu’il soit religieux ou idéologique. Quelle que soit l’appellation choisie, une pratique de consommation assidue est soutenue par certains idéaux. Lorsqu’ils sont soutenus par la fonction du père, les effets de la consommation sont bien particuliers, et ils sont radicalement différents quand ils ne sont pas soutenus par cette fonction. La psychanalyse, l’anthropologue cité ainsi que divers auteurs le démontrent.
C’est la relation du sujet à la substance qui détermine les conséquences de cette rencontre entre les deux. Ceci ne veut pas dire que l’on ne prend pas en compte les effets de la substance. Certaines substances produisent des hallucinations – elles sont hallucinogènes – comme nous venons de le voir. Mais ces hallucinations, chez les aborigènes, servent à cautionner la parole du père, à réaffirmer ce que le père disait, et elles n’amènent pas un sujet à la dépendance à cette substance. Plutôt, là où le père ne suffit pas, il sera nécessaire de l’étayer avec la pratique de la consommation, ainsi que Furst le souligne.                                                                                                                                                                                  Cela signifie que l’effet de l’hallucinogène étant de produire des hallucinations, cela se vérifie ici et partout dans le monde, avec certes des variations plus ou moins importantes dans la rencontre entre la substance et chaque corps, mais il y aura toujours un effet hallucinogène.
En ce qui concerne la relation subjective à la substance, il en va tout autrement.  Toute pratique de consommation implique une tentative de captation d’un réel par le réel. Nous avons distingué deux usages de la drogue qui mettent le sujet dans des positions différentes. Dans le premier, il s’agit d’un usage lié au Nom du Père et à sa régulation. Dans le deuxième, nous sommes face à un sujet abolissant la place de l’Autre, franchissant le champ de l’Autre, ce qui le laisse dans une position où rien ne vient le border.

Notes bibliographiques

1. Furst P. T., Alucinógenos y Cultura, Colección popular, Fondo de Cultura Económica, México, page 42. 
2. Bean L. J. Y Saubel K. S.: Temalpakh : Cahuilla Indian Knowledge and Usage of Plants, Banning, California, Malki Museum Press, 1972.

Addictions1sans reste
Normand Chabot - Membre de l’ECF

« Le mensonge de la civilisation se situe dans cet échange entre la singularité de l’extraction [de l’objet a] et ce qui est proposé industriellement. » E. Laurent, « Métamorphose et extraction de l’objet a », La Cause freudienne  n° 69, p. 43

L’addicté serait dans un rapport de triple rejet - contrasté - quant à l’inconscient, à l’être et à l’Autre. Si nous posons, après Lacan, que le sujet moderne se détermine d’un « Je ne pense pas », force est de constater que certains toxicomanes ne sont pas davantage sur le versant d’un « Je suis », sinon dans le champ d’une surdétermination identificatoire. L’addicté loge, en effet, son être dans la matrice d’une identité sans faille, basée sur le même : « Je ne pense pas, je me drogue, donc je suis toxicomane » ou sur celle des communautés « No life », « Sujet sans sexe » ou celle prônant l’anorexie etc. Quant au discours de la science et du capitalisme, qui se soutiennent de la suture du sujet, ils oblitèrent le choix suspendu de l’être quand l’addiction est présente, alors qu’il s’agit plutôt d’un choix forcé, d’un forçage acéphale ou d’une solution agie.
L’aliénation dont il s’agit n’est pas toute coordonnée aux signifiants de l’Autre, puisque l’addiction promeut des « non-dupes errant » - ceux-là même qui demeurent en délicatesse avec les semblants - et introduit le sujet à la rupture avec le signifiant phallique, là « où le sujet s’identifie avec son être de vivant », dit Lacan.
Précisons que l’addiction moderne concerne autant les sujets aux prises avec l’usage de produits psycho-actifs ou que ceux n’usant pas de toxique, la question du lien à l’Autre demeurant essentielle. Le sujet réellement toxicomane a affaire à un surmoi gourmand et féroce, souvent incarné dans la figure du dealer (cf B.-M. Koltès, Dans la solitude des champs de coton, Paris, éditions de Minuit), alors que l’addicté sans drogue s’acoquine d’un Autre virtuel, omniscient autant qu’invisible, le sujet ne mettant pas en jeu sa castration. « L’incidence de l’artifice virtuel sur l’expérience subjective consiste donc à protéger l’organisme de l’incidence du signifiant phallique […] hors du choix forcé du langage (aliénation) [...] »2
Le premier se retrouve être le déchet de la civilisation (du fait de la pulsion de mort et de la jouissance autistique), alors que le second (prenant son partenaire virtuel comme moyen de jouissance) est littéralement récupéré par le marché ; déchet et récupération étant deux signifiants-maître du discours capitaliste. « La civilisation, c’est l’égout »3, disait Lacan ; le capitalisme prétend produire des objets comblant le manque structurel du sujet et garde la mainmise sur leur régulation (« justice distributive ») et leur recyclage (rien ne se perd…).
Irions-nous jusqu’à soutenir que le toxicomane est heureux, sans l’Autre ? « Tout heur lui est bon pour ce qui le maintient, soit pour qu’il se répète » disait Lacan dans Télévision4 . Son mode de jouir, branché essentiellement sur un partenaire a-sexué, fait qu’il sacrifie l’imaginaire de l’amour (agalma) au réel du plus-de-jouir, rendant sa jouissance profondément autistique. La fameuse « rupture avec le petit-pipi », dans la solitude d’un plus-de-jouir réel, fait de lui le représentant moderne d’un « anti-amour », disait J.-A. Miller5. Le toxicomane évite ainsi le manque et autres embrouilles, par le truchement d’une jouissance neuronale.
Sans drogue, l’addicté demeure partiellement aliéné aux articulations signifiantes : « Faites vos jeux, rien ne va plus ! », les enfants criant des ordres à leur animal virtuel sur le jeu DS Nintendogs®, le pouvoir attractif des slogans de paris et jeux de rôle en ligne, de sites de rencontres comme Meetic etc. Mais, comme le soulignait C. Vigano, « L’objet ne s’y forme donc pas comme projection idéale sur le voile du fantasme, mais se produit comme objet artificiel, objet de consommation. »6, le phénomène de l’avatar, faisant barrage à la division subjective, en démontre l’efficace. Notons enfin, avec P. La Sagna, que l’hypermatérialisation virtuelle et la marchandisation, sans sujet, du plus-de-jouir risquent de renvoyer les addictés à « un discours terriblement sans parole »7
Il en va de la même exploitation néolibérale dans ce que K. Hayles propose comme système éducatif sur la base du mariage de l’hyper attention et de la deep attention. La première concerne la virtuosité, la rapidité psychomotrice et le degré élevé de réactivités mentale et physique des sujets "accros" aux jeux vidéo, tandis que la seconde permet au sujet de se plonger dans une activité qui exige temps et concentration : lire tout Proust, par exemple. «Elle [K. Hayles] développe la thèse selon laquelle un agencement entre deep attention et hyper attention est possible et nécessaire pour l’évolution du système éducatif (…) L’une des principales motivations de la génération de l’hyper attention et de l’attention deficit and hyperactivity disorder pour l’usage des jeux vidéo est qu’ils encouragent l’apprentissage actif et critique, le joueur étant obligé d’apprendre. »8 (souligné par l’auteur)
Le corps se voit désormais affublé d’artificiels appareils de jouissance, produits d’une instrumentalisation high-tech, laissant le sujet dans l’illusion d’une jouissance sans entrave, sans reste et sans Autre. Esclave d’un maître obscur exigeant toujours plus de ses prouesses poussées vers l’illimité, le sujet se trouve ravalé à un objet neuroscientifique.
Il n’y a de cause que de ce qui cloche, que de ce qui ne va pas. Or dans la toxicomanie, nous avons affaire à une jouissance opaque d’un objet mondain produit par le marché et là encore Lacan nous éclaire, car « (…) un corps cela se jouit. Cela ne se jouit que de le corporiser de façon signifiante. »9
Il nous semble, pour conclure provisoirement, qu’il faudrait axer la pratique sur l’invention sinthomatique du sujet plutôt que sur la seule technique ou sur l’application d’un protocole sans sujet. Face à ce « bio-pouvoir » (Foucault), aux régulations des usages et à la domination de l’utilitarisme, l’analyste - partenaire incarné - mise sur la singularité et la discontinuité (la coupure, la contingence, la surprise, le hors-sens etc.) pour aborder cette pratique addictive qui repose sur la continuité et l’homéostase. Car le sujet n’est-il pas, en définitive, addict au langage, confronté au ratage et au malentendu, privé d’une réussite sans reste… ?

Notes bibliographiques :

1 - Addiction (vieux terme français d’origine latine) : contrainte par corps de celui qui, ne pouvant s’acquitter de sa dette, était alors mis à la disposition du plaignant par le juge - Pedinielli J.-L., Rouan G. et Bertagne P., Psychopathologie des addictions, Paris, PUF, 1997, p. 5.
2 - Vigano Carlo, « Réalité virtuelle et réalité sexuelle »,  La Lettre mensuelle n° 281, sept.-oct. 2009, p.16.
3 - Lacan J. Séminaire XVIII – D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, du Seuil, 2006, p.114.
4 - Lacan J., Autres Écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p.526.
5 - J.-A. Miller, Cours d’orientation lacanienne « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », inédit.
6 - Vigano Carlo, op. cit., p. 16.
7 - La Sagna Philippe, « La politique de la psychanalyse à l’époque du zénith de l’objet a – hier aujourd’hui demain », La Cause freudienne n° 69, sept. 2008, p.65.
8 - Stiegler Bernard, Prendre soin de la jeunesse et des générations, Paris, Flammarion, 2008, p.141.
9 -  Lacan Jacques, Séminaire XX – Encore, Paris, du Seuil, 1975, p. 26.

Bibliographie

- Dehaene Stanislas. Vers une science de la vie mentale. Paris, Fayard/Collège de France, 2006.
- Lacan Jacques, Écrits – Autres écrits – Séminaires XVIII et XX, Paris, Seuil.
- La Sagna Philippe, « La politique de la psychanalyse à l’époque du zénith de l’objet a – hier aujourd’hui demain », La Cause freudienne n° 69, sept. 2008.
- Miller J.-A. et Laurent E, « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1996/1997, inédit.
- Stiegler Bernard, Prendre soin de la jeunesse et des générations, Paris, Flammarion, 2008.
- Vigano Carlo. « Réalité virtuelle et réalité sexuelle », La Lettre mensuelle n° 281, sept.-oct. 2009.