Présentation du thème
Du Littoral en psychanalyse - Une lecture de lituraterre
Ce titre est motivé par la question que pose Lacan dans « Leçon sur lituraterre » : « Est-il possible du littoral de constituer tel discours qui se caractérise de ne pas s’émettre du semblant ? 1»
Pour y répondre, j’ai proposé un enseignement. J’avais le désir de parler de la psychanalyse comme d’une terre nouvelle — l’émigrant à l’approche du rivage qui voit tout à coup la terre depuis la mer, l’inconscient depuis la jouissance, ce vaste trou de liberté qu’est sa langue. Quand Lacan soutient que le langage se perfectionne quand il sait jouer avec l’écriture, il renvoie chacun au perfectionnement de sa propre langue, aux équivoques de son inconscient, au pouvoir d’illecture de la lettre, non dans l’espoir qu’on finisse par se comprendre mieux, mais qu’il soit possible de vivre avec un autre sexe, une autre langue sans devoir absolument s’y adapter.
Du littoral, parce qu’il n’y a pas moyen de lire autrement sans verser dans le mensonge. Se tenir au bord du savoir pour pousser plus loin sur la voie du réel, c’est-à-dire essayer de cerner ce dont il s’agit. « Ce ne serait déjà pas mal que se lire s’entendit comme il convient, là où on a le devoir d’interpréter, » précise Lacan.
Le mot littoral apparaît dans la « Leçon sur lituraterre » qui est aussi un écrit, datant également de 1971 que J-A Miller a placé en tête de l’édition de Autres écrits.
Le littoral est une ligne de partage entre la terre et la mer, deux domaines qui « n’ont rien en commun, même pas une relation réciproque ». Structure et substance sont des termes hétérogènes l’un à l’autre et J-A Miller en donna une lecture inédite dans son cours de cette année.
Lire lituraterre, c’est raisonner autrement : du littoral entre semblants et sinthome ; du littoral entre sens sexuel et jouissance ; du littoral entre lecture et écriture.
Introduisons quelques ponctuations de lecture.
Du littoral, entre lecture et écriture
Raisonner résonne, car le signifiant c’est ce qu’on entend et il résonne autrement quand on fait usage de la lettre, des jeux avec la lettre.
Letter, litter ; matérialité, motérialité ; littérature, lituraterre. Or, de quoi s’agit-il ?
D’un usage de la lettre dans la langue qui n’est pas un usage de semblant, mais un usage où la matérialité se fait entendre, où la parole se renouvelle de son lien à la jouissance.
Il s’agit aussi de ce que Lacan appelle une « démonstration littéraire ». C’est une théorie de l’écriture : « l’écriture peut être dans le réel le ravinement du signifié » et une théorie psychanalytique de l’écriture du parlêtre.
C’est encore un usage de la lettre pour la construction du discours analytique, (discours qui ne serait pas du semblant), la lettre y étant définie comme « l’effet radical du discours ». Au regard de la science, le discours analytique privilégie l’éthique des conséquences et ce que Lacan appelle la politique du symptôme . Il suffirait, annonce Lacan, que « de l’écriture nous tirions un autre parti que de tribune ou de tribunal pour que s’y jouent d’autres paroles à nous en faire le tribut ». La politique du symptôme vise à inscrire des effets qui ne soient pas de tribune ou de diatribe, mais des effets réels à « ce que s’y changent nos propos ».
« Lituraterre » répond à « L’instance de la lettre dans l’inconscient ». Il n’est donc pas à lire sous l’algorithme S /s mais plutôt sous le nouvel algorithme proposé par J-A Miller : Réel //semblant. Le semblant étant défini par déduction : « Le semblant, c’est proprement le rapport du signifiant au signifié ».
Pour expliquer cette nouvelle catégorie, Lacan part d’un phénomène naturel. Les semblants sont de la nature, les nuages sont des signifiants, la langue est matière en suspension et à transformation. Les semblants comme les nuages se dissolvent et tombent en pluie. Avant que ça ne se produise, il n’y a que brouillard. Si cet effet de rupture et de ruissellement tombe des nuées, ça ne tombe pas pourtant des nues. Ce n’est pas magique. De même, les phénomènes géologiques peuvent se lire, puisque le signifiant c’est du semblant.
Au regard du réel, les semblants sont une catégorie qui inclut le signifiant et ses effets, une conjonction de métaphore et de métonymie où le désir s’est glissé, où la jouissance peut s’invoquer. On peut lire que le corps se jouit quand du signifiant s’injecte dans le signifié jusqu’à produire un mot d’esprit « famillionnaire », par exemple, où la jouissance parasite s’est infiltrée.
Mais ce qui se lit (l’inconscient supposé savoir) n’a rien à voir avec ce qui s’écrit (les évènements contingents). Cette thèse de Lacan sera à préciser. L’écart produit entre le vrai et le réel, La Passe pourrait bien en témoigner.
Soulignons qu’il n’y a pas de promotion de l’écriture chez Lacan. L’écriture n’est pas première mais seconde par rapport à toute fonction du langage. La lettre s’y distingue d’être rupture (des semblants), d’être rature. Elle apporte un supplément, un pas-à-lire qui relève aussi « du signifiant mais à son joint avec le vivant ».
Deux versions de l’écriture. L’une procède de la précipitation : « Ce qui a plu du semblant » ; et de l’invocation : « Ce qui de jouissance s’évoque à ce que se rompe un semblant «. L’autre version concerne le noeud borroméen : « Il donne autonomie à la dite écriture ». Son opérateur est le trou ; un hors sens qui devient positivité.
Lire lituraterre, c’est lire la lettre sous ces deux aspects. Elle est objet a équivalent au sicut palea de Saint-Thomas. Lire, c’est viser les effets de rature « entre les nuages ». Et elle est trou : « godet à faire accueil à la jouissance ».
Quand cette année, J-A Miller dit qu’il importe de raisonner autrement, c’est avec cette positivité comme une nouvelle raison de s’analyser avec des mots qui contiennent un silence qui n’est pas commun. Raconter la trame de sa vie aux déchirures, là où la lettre est venue inscrire pour chacun le bord entre le sens sexuel (savoir de l’inconscient) et jouissance du vivant.
La lettre n’est-elle pas proprement littorale ? Le bord du trou dans le savoir que la psychanalyse désigne justement quand elle l’aborde, de la lettre, voilà-t-il pas ce qu’elle dessine ? »
Du littoral, entre les sexes
« Il était une fois deux sexes... » Tel est le titre du journal Le Monde proposant à ses lecteurs la saga de l’été sur le thème masculin/ féminin. Je cite : « Des mythes originels aux dernières découvertes scientifiques, voici tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la guerre des sexes : comment elle a commencé, ce qu’elle a engendré, si elle peut s’achever. .. » Annonce alléchante, s’il en n’est. Nous avons préféré pourtant apprendre de la psychanalyse qui nous conduit à la sexuation des êtres parlants : « Là est la nouveauté de ce que j’introduis aujourd’hui (...). Ce n’est que de l’écrit que se constitue la logique ». dixit Lacan.
Il était une fois la condition littorale du rapport entre deux modes du parlant. Le mode masculin : mode Grand Phi (l’impossible à négativer) ; le mode féminin : S(A) (la lettre est féminine).
Lire lituraterre, c’est le faire avec ceux qui nous ont précédés. Eric Laurent qui a extrait de son cours (1998/99) un écrit intitulé « La lettre volée et le vol sur la lettre2» qui donna lieu en son temps à une conversation lumineuse avec J-A Miller.
C’est prendre connaissance de la théorie de l’unique trait de pinceau du peintre et lettré Shitao que Lacan a étudié avec François Cheng3. C’est saisir que pour la psychanalyse, la rature n’est pas rature de l’être philosophique, mais se rapproche de la calligraphie : « rature d’aucune trace qui vient d’avant ».
C’est aussi aborder sans comprendre d’autres discours, des modes de communication comme le discours scientifique (« discours sans parole ») ; et les codes et formes de politesse en usage au Japon. C’est parler de ce qui m’est cher, le théâtre. Le Bunraku est un dispositif propre à la langue japonaise.
Comment faire tenir ensemble semblants et jouissance, savoir inconscient et son bord ? Y- aurait-il un autre choix, autre qu’exclusif : ou le mathème ou l’empire des semblants ? Qu’est-ce que veut faire passer la psychanalyse ? À quoi pourrait-elle satisfaire ? « Le discours analytique passera s’il arrive à faire entendre sa pratique du non/rapport sexuel, » note J-A Miller.
Comment devenir analyste à l’orée du XXI siècle, thème des Journées de l’Ecole. Le devenir s’oriente d’une clinique du singulier, C’est une clinique de l’instant de voir. Celle que Lacan évoque en survolant la plaine sibérienne par la métaphore des sillons du ravinement. Cet instant est une expérience du littoral. La psychanalyse n’est pas seulement un mode de lien, de communication, c’est un mode de jouir que Lacan appelle le sinthome.
1 Lacan J, Le séminaire, livreXVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, chapitre VII Leçon sur lituraterre, seuil 2006, p124 et Autres écrits « Lituraterre » p 18
2 Laurent E, « La lettre volée et le vol sur la lettre », La Cause freudienne n°43 ; et les séances du 10 mars 99, 14 avril du cours d’orientation lacanienne de J-A Miller.
3. Les échanges avec François Cheng dans l’Âne n°25 février 86 et Lacan, l’écrit, l’image, édit Champs /Flammarion 2000
Soirée du Lundi 12 avril 201
Argument : Nous sommes deux semaines avant le congrès de L’ AMP “Semblants et Sinthome”. Lituraterre est une bonne orientation pour aborder la clinique du Sinthome.
Lors de la séance précédente, j’ai attiré votre attention sur : “l’opération bouquet” (qui s’opère) ‘’ d’entre les nuages”.
L’opération bouquet, c’est l’opération absence, effet de jouissance. ( C’est, par exemple, le blanc dans le champ visuel. Nous avons eu la chance de pouvoir saisir le blanc (le sens- blanc) selon l’élaboration du temps logique exposé par Dominique Heilselbec ). C’est aussi l’opération énigme, litura pure, effet réel qui s’ajoute et qui s’inscrit dans l’être parlant du fait de l’acte psychanalytique, générant ainsi le réel de la psychanalyse.
Produire cette lettre, c’est reproduire cette disjonction propre au parlêtre (S//s); c’est ça qui s’ajoute comme supplément du fait de l’acte, et réalise le singulier.
“ Vous mettrez très longtemps à trouver de quelle nature ça s’attaque et de quel suspens ça s’arrête.”(p.121 livre XVIII)
Le commentaire sera mis à l’épreuve de la clinique de l’acte.
Soirée du mardi 18 mai 2010
Argument : Nous avons abordé, lors de la précédente soirée, le thème de l’acte
psychanalytique. Nous étions en bonne compagnie puisque j’ai demandé à
Elisabeth Marion, psychanalyste au Mans, de nous exposer deux cas tirés de
sa pratique que je trouve pour le moins éclairant en ce qui concerne cet
enseignement sur Lituraterre et l’acte du psychanalyste. Elle a choisi,
dans un effort de démonstration, de cerner le bord de semblant dans un cas
de névrose et le bord de réel dans un cas de psychose.
Ce fut l'occasion de considérer la perpective inscrite dans le titre du
congrès, le Sinthome. C'est nous plaçer dans l'orientation du tout dernier
Lacan et dans une tout autre version de l’écriture. J-A Miller souligne que
si la première écriture parle encore, celle-ci ne parle pas. Ce qui
bouleverse les termes. Il ne s’agit donc plus de bords, de points, de
coupures, de cessions, de ratures, mais de dessins de nœuds. Les nœuds
borroméens redonnent à l’écriture son autonomie.
Qu’est ce que le réel du tout dernier enseignement ? Nous sommes parlêtres
de nature et nous parlons avec un corps qui n’a pas d’autre définition que
de se jouir. Ce qui n’a plus rien de sensé. Qui témoigne au plus juste de
ce qu’on pourrait appeler une expérience singulière de l’énigme du corps
jouissant ? C’est le psychotique. Il témoigne du réel hors symbolique, il
témoigne de la positivité des objets, voix et regard ; de l’impossible
rature, du symbolique réel. Nous avons à prendre appui sur ses témoignages
pour aborder en chacun notre forclusion ; le pas à lier.
La séance du 18 mai portera sur le sinthome ("Que le symptôme institue
l'ordre dont s'avère notre politique(...)p123 Leçon sur lituraterre). Son
opacité donne la note juste de ce que la psychanalyse nomme le réel. C'est
là que nous en sommes,et qui ne tombe pas à plat quand nous parlons du
réel."C'est la seule chose sûre-il y a des choses qui vous font signe, à
quoi on ne comprend rien" (p52 livre XVIII).