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inconscient ≠ psychanalyse

Extrait choisi et établi par Catherine Bonningue

Léo Strauss

Tout le monde est aujourd’hui, depuis deux mois, fasciné par la conspiration des dits néo-conservateurs, qui auraient pris les rênes du gouvernement des États-Unis d’Amérique. Les feuilles qui font référence pour notre histoire contemporaine étalent ça comme une évidence, et en plus, cette conspiration serait inspirée de la philosophie du malheureux Léo Strauss.

C’est d’autant plus risible que je crois que personne n’a jamais su ce que prônait Léo Strauss. Il ne s’est jamais exprimé que comme le commentateur de grands textes classiques de la tradition religieuse et philosophique, et même à une lecture attentive de son œuvre, on serait bien en peine d’en déduire une politique agressive d’impérialisme universel. Cela relève du goût d’une logique de la conspiration que de le stigmatiser. Et c’est avec plaisir que je viens de lire ce que sa fille s’est sentie tenue d’exprimer dans la presse américaine pour dédouaner son père, dans les termes qu’on pouvait en attendre : « Mon père était très gentil, c’était un érudit, il n’a rien à voir avec tout ça ».

Les néo-conservateurs prennent successivement la parole ces jours-ci pour exprimer qu’ils n’ont jamais été ses élèves : peut-être ont-ils suivi, pendant une année au maximum, un de ses cours abscons sur les Lois de Platon, mais ce n’est pas ce qui les a déterminés à prendre les positions dont on vient d’avoir l’écho.

Qu’est-ce qu’on ne pardonne pas en définitive à Léo Strauss ? D’avoir promu l’idée, à travers ses lectures, qu’il y a toujours une élite pensante et que celle-ci n’a jamais la faculté de dire en clair ce qu’elle pense, qu’elle doit pratiquer un art d’écrire pour qu’on ne s’en aperçoive pas si l’on n’est pas dans le coup. C’est ce qui a intéressé Lacan dans Léo Strauss, dès qu’il a publié, chez un petit éditeur américain, son recueil sur La persécution et l’art d’écrire, que vous trouvez cité — et peu le faisaient à l’époque — dans « L’instance de la lettre ». Il vient là illustrer les pouvoirs de la métonymie, la propriété du langage de permettre de parler entre les lignes. C’est une illustration qui s’appuie sur le fait de l’interdit de dire, sur la censure sociale.

La métonymie straussienne, telle que Lacan la situe, qualifie le pouvoir de dire malgré la persécution politique, c’est-à-dire de tourner les obstacles. De là, Lacan le transpose à ce dont il s’agit dans le propos de l’analysant, lui aussi sous le coup d’une censure, et qui néanmoins, et sans le savoir, par la métonymie, dit la vérité dans son oppression, c’est-à-dire comme refoulée. Voilà ce qui, à Lacan, venait de Freud, qui a cru pouvoir conclure de son expérience que le patient ne peut pas dire la vérité en clair parce qu’il y a censure inconsciente, et censure implique circonlocution.

Ce qui rend lisible

A quelle condition parle-t-on clair ? On parle clair — nous l’avons vu l’année dernière à partir de Lacan — quand on livre le signifiant-maître qui ordonne son propos. Le signifiant-maître est le signifiant qui réussit à faire s’accorder le signifiant et le signifié, à les arrêter dans leur glissement contraire. C’est sa fonction de point de capiton, de rendre lisible.

Sans doute est-ce ce signifiant-maître qui rend lisible que Lacan a savamment soustrait de son enseignement, ses écrits comme ses Séminaires, jusqu’à se vanter d’avoir su préserver le pouvoir d’illecture de son œuvre. Il a écrit, non pas sous persécution, mais sous S1 entre parenthèses. Ce qui fait qu’on ne sait pas où il veut en venir, et si aujourd’hui encore nous continuons d’en parler, c’est que nous restons suspendus.

C’est aussi bien par la mise entre parenthèses du signifiant-maître que Lacan définit le discours analytique, pour autant que ce discours a pour fonction de faire s’ordonner la parole de l’analysant, que le terme du travail de ce discours est de produire son propre S1. C’est dire que ce S1 qui rend lisible n’est pas présupposé, mais à produire. Cela suppose sans doute qu’il soit d’emblée mis entre parenthèses dans le discours analytique. Ce qu’on appelle l’association libre, c’est la mise entre parenthèses de ce signifiant un comme foncteur de lisibilité.

Cette construction implique que, contrairement à ce qu’en avait élaboré Freud, ce n’est pas une censure, un interdit, qui empêche de dire la vérité en clair, mais qu’il est de la structure même de la vérité de se proférer entre les lignes. C’est le sens qu’il faut reconnaître à ce que Lacan a appelé le mi-dire de la vérité, qui n’est pas un truc, un artifice de l’analyste, comme on peut s’imaginer. Ça l’est aussi, cela relève de la technique de l’interprétation. Ce que nos lecteurs américains ont compris comme « faire des interprétations oraculaires » — « Comment fait-on des interprétations oraculaires ? »

Mais au-delà de l’artifice, pourquoi est-il de l’essence de la vérité de se dire à moitié, entre les lignes, sous une forme métonymique ? Dire ceci, c’est dire que ce n’est pas par l’effet d’une censure, ce n’est pas l’effet de l’interdit. C’est ce que Lacan a voulu en construire, c’est une conséquence, la conséquence du rapport comme tel de la vérité au réel. Peu importe de préciser la valeur de chaque terme. Ce qui compte, c’est que c’est une doctrine de la vérité, et de la vérité qui ne peut se dire qu’entre les lignes, mais qui se passe de l’interdit, où interdit et censure apparaissent comme des rajouts. Pour ce qui est de dire la vérité, on ne fait pas mieux quand il n’y a pas de censure.

C’est ici, par ce détour, que l’on approche de ce que veut dire chez Lacan la structure. La structure chez Lacan, c’est ce qui permet de se passer de la censure et de l’interdit. Et même précisément, dans la psychanalyse, la structure est ce qui remplace l’interdit par l’impossible. C’est là l’opération Lacan sur Freud. C’est le sens du retour à Freud, à savoir la reprise du projet freudien à l’envers. Cette reprise comporte que l’inconscient et la psychanalyse, cela fait deux. Il y a l’inconscient et il y a la psychanalyse. C’est lisible en clair dans le fait que Lacan en a fait deux discours distincts. Dans l’orientation lacanienne, cette distinction constitue en elle-même une critique de Freud. Quelque chose reste inabouti chez Freud, c’est la scission de l’inconscient et de la psychanalyse. L’inconscient, ce n’est pas la psychanalyse. Lacan l’a dit : « L’inconscient, c’est la politique. » L’inconscient, c’est le signifiant-maître présupposé.

Jacques-Alain Miller