Evénements

XXXVI° JournĂ©es d’Étude de l’ECF

 

JournĂ©es d’Étude 2007


NOTRE
SUJET SUPPOSÉ SAVOIR


Ses incidences cliniques,
ses enjeux politiques


COMMENT FINISSENT LES ANALYSES

6 et 7 octobre 2007
Paris, Palais des Congrès


S’inscrire en ligne (paiement sĂ©curisĂ© en ligne, virement ou chèque)

Rose-Paule Vinciguerra et Guy Trobas assurent la direction de ces Journées.

Vecteurs de réflexion proposés

  • ModalitĂ©s du sujet supposĂ© savoir dans les structures cliniques.
  • Institution et destitution du sujet supposĂ© savoir dans la cure psychanalytique.
  • Le dĂ©sir de l’analyste face aux courts-circuits du sujet supposĂ© savoir.
  • La foi dans le sujet supposĂ© savoir : son efficacitĂ©, ses  leurres.
  • L’enfant sujet supposĂ© savoir ?
  • Semblants de savoir  dans les discours de notre temps et malaise dans la civilisation.
  • Versants politiques du discours du psychanalyste.
  • Destins du sujet supposĂ© savoir dans les fins de cure.
  • Ce que savent les psychanalystes, notamment sur la fin de leur analyse.

UFORCA

Pour les inscriptions dans le cadre de la formation permanente ou de la formation mĂ©dicale continue, les dossiers d’inscription et les paiements par chèque sont Ă  adresser avant le 10 septembre Ă  L’UFORCA (tarifs et adresse dans le bulletin d’inscription)

Carton d’entrĂ©e

Toute personne dont l’inscription sera arrivée et enregistrée à l’ECF avant le samedi 29 septembre recevra à son adresse le carton d’entrée à ces Journées d’études.

Pour les inscriptions enregistrées dans la semaine qui suivra le 29 septembre, celle précédant donc nos Journées, le carton d’entrée sera à retirer sur place. Un comptoir sera installé à cet effet.

Programme

Par ailleurs, le programme qui sera établi après la réception de toutes les interventions, sera distribué dès l’ouverture de l’espace réservé à notre manifestation, c’est-à-dire à 8h. Les travaux de nos Journées débuteront à 9h15.

36è journées d’étude ecf

Intervention de Jacques-Alain Miller aux Journées de l’ECF 2006*

Voici ma proposition pour l’an prochain, qui est déjà plus qu’une proposition, puisque j’ai été amené à la présenter hier soir dans un cénacle plus restreint, l’assemblée générale de l’Ecole de la Cause freudienne, et que cette proposition a reçu un accueil favorable, et même, a stimulé le début de ce qu’on appelait tout à l’heure un brain storming. Je vais donner simplement l’intitulé et faire quelques remarques à ce propos.

Je propose pour les JournĂ©es d’études 2007 l’intitulĂ© : « Notre sujet supposĂ© savoir Â». J’en ai donnĂ© hier soir une très brève esquisse, en distinguant d’abord plusieurs sujets supposĂ©s savoir.1

Trois sujets supposés savoir…

Le premier sujet supposĂ© savoir qu’on rencontre dans l’analyse est celui qui vient nous trouver, l’analysant en espĂ©rance. Il est au moins supposĂ© savoir - et nous attendons qu’il nous en informe - ce qui l’amène auprès de nous. Nous lui donnons d’emblĂ©e la parole, nous faisant, nous, feuille blanche, tabula rasa. L’analyse est Ă  cet Ă©gard d’abord un exercice d’oubli. Nous avons, remarquait Freud, Ă  oublier, quand arrive le cas nouveau, ce que nous savons d’autres cas, cet oubli Ă©tant la condition pour que nous sachions accueillir ce qui nous tombe devant, puisque c’est l’étymologie du mot cas, casus, ce qui tombe. Bion dit, Ă  sa façon, qu’il revient Ă  l’analyste de tout oublier, et mĂŞme, chaque sĂ©ance passĂ©e, qu’il doit ĂŞtre neuf Ă  chaque rencontre. Lacan dit, dans son langage Ă  lui, que la passion qui nous anime est celle de l’ignorance - faire comme si nous ne savions pas -, cette ignorance Ă©tant la condition pour que le sujet supposĂ© savoir puisse s’installer dans la sĂ©ance analytique.

L’analyste est lui-mĂŞme un sujet supposĂ© savoir - c’est le second sujet supposĂ© savoir. S’il ne l’était pas, on ne se livrerait pas Ă  lui. Il est supposĂ© savoir au moins ce que veut vraiment dire la confidence de l’analysant, c’est-Ă -dire il est supposĂ© savoir interprĂ©ter, disons, pour parler latin, rĂ©pondre au casus des formations de l’inconscient par le saltus, le saut de l’interprĂ©tation. Ce saut de l’interprĂ©tation est d’ailleurs central dans l’exercice dit de contrĂ´le : quand faut-il sauter sur le propos analysant pour le faire Ă  bon escient et en avoir les effets qu’on en attend ? Ce saut de l’interprĂ©tation engendre une signification que l’on pourrait articuler ainsi : toi, analysant qui est supposĂ© savoir, tu ne sais pas ce que tu dis. Nous pourrions placer lĂ  la fonction de ce que nous appelons les entretiens prĂ©liminaires, introduction de l’analysant Ă  cette modalitĂ© freudienne de l’énonciation que l’on appelle l’association libre, et qui consiste Ă  dĂ©nouer parole et savoir, moyennant quoi la parole vient se nouer Ă  la jouissance, la jouissance, oui, de parler en analyse, ce nĹ“ud de parole et jouissance incluant le « je ne sais pas ce que je dis Â». Par les entretiens prĂ©liminaires, l’analysant accède au rĂ©gime du « je ne sais pas ce que je dis et je le dis tout de mĂŞme Â».

Ce « je ne sais pas ce que je dis Â» implique la position d’inconscient comme une puissance de chiffrage - troisième sujet supposĂ© savoir -, qui Ă  la fois opacifie l’intention de dire et en mĂŞme temps la dĂ©double. Ă€ l’intĂ©rieur de ce que je dis en clair, autre chose veut se dire en obscur, en chiffrĂ©. C’est la position de l’inconscient que j’avais appelĂ©e jadis « L’inconscient interprète Â». 2 On peut mĂŞme dire que « l’inconscient interprète Â» est ce qui est transfĂ©rĂ© sur l’analyste. C’est prendre ici, conformĂ©ment aux indications de Lacan, le transfert comme un transfert de savoir.

… faisant une structure

Nous mettons donc le sujet supposé savoir au pluriel. Admettons qu’il y en ait trois en jeu dans la séance analytique, nous permettant ainsi de développer que la première supposition est imaginaire, la seconde symbolique, et la troisième réelle. Mais, à vrai dire, ils ne font qu’un. Ces trois sujets supposés savoir font une structure, la structure de ce qu’on appelle la séance analytique, puisque la psychanalyse s’administre et s’expérimente sous le mode de la séance.

Que comporte cette structure ? On peut en rendre raison, au niveau le plus Ă©lĂ©mentaire du discours, de la chaĂ®ne signifiante, par la rupture introduite entre S1 et S2 - un signifiant prime et un signifiant second -, cette rupture entre les deux laissant le premier signifiant en manque d’interprĂ©tation. L’interprĂ©tation ne vient plus s’éteindre dans le signifiant second, le savoir explicite, mais elle va Ă  l’infini, et c’est la racine du phĂ©nomène dit interprĂ©tatif dans la psychose. En psychanalyse - rappelons-nous que Lacan, au dĂ©but de son enseignement ou un peu avant, parlait de la psychanalyse comme d’une « paranoĂŻa dirigĂ©e Â» 3 -, c’est Ă  l’analyste qu’il revient d’encadrer l’écho de vĂ©ritĂ© que suscite le signifiant premier laissĂ© tout seul, ce qui met aussi le savoir en position de vĂ©ritĂ©. C’est ce qui se produit dans cette traversĂ©e du sujet supposĂ© savoir qu’est une cure analytique : les Ă©mergences de vĂ©ritĂ© s’accumulent en savoir, un savoir paradoxal, structurellement supposĂ©, c’est-Ă -dire inexplicitable.

Cela définit la condition de possibilité même de l’exercice psychanalytique. Pour qu’il y ait psychanalyse, il faut qu’il soit licite, permis - et c’est ce qui heurte les pouvoirs établis d’autres discours -, de porter atteinte au signifiant-maître, de le faire déchoir, de révéler sa prétention à l’absolu, comme un semblant, et lui substituer à sa place ce qui résulte de l’embrayage du sujet de l’inconscient sur le corps, à savoir ce que nous appelons avec Lacan l’objet petit a.

Quand elle donne sa pleine puissance, la psychanalyse fait, pour un sujet, vaciller tous les semblants4 et organise leur dĂ©flation mĂ©thodique, y compris le semblant dont elle-mĂŞme procède comme sujet supposĂ© savoir, puisque ce sujet supposĂ© savoir, Ă  la fin d’une analyse, après avoir servi, vient Ă  s’évanouir. Ce qui libère un signe d’ouverture, peut-ĂŞtre d’inventivitĂ© ou de crĂ©ativitĂ©, qui est Ă  rebours de la sentence du festin de Balthazar. Ce qui Ă©merge au mieux, c’est un signe qui dit : « Tout n’est pas Ă©crit. Â»

Une objection au maître contemporain

Notre art du sujet supposé savoir fait objection au discours contemporain du maître, dans la mesure même où son discours désormais - c’est un déplacement par rapport au maître traditionnel - prend ses assises du savoir mis en position de semblant absolu. C’est ça qui est nouveau, parce que maintenant, de ce savoir semblant absolu, nous en sentons le poids, la presse, l’insistance. Le savoir semblant absolu est ce savoir chiffré, numérique, dont nous sommes assaillis. On interroge de nos jours inlassablement, et de toutes parts, le sujet supposé savoir, pour lui faire, si je puis dire, cracher du nombre.

Songez par exemple Ă  la passion du sondage, machine Ă  extraire des chiffres Ă  partir de l’opinion sollicitĂ©e de se dĂ©clarer, et supposĂ©e se dĂ©clarer Ă  bon escient, en connaissance de cause. Ou encore, les questionnaires - qui sont partout, et d’abord les questionnaires comportementalistes, behavioristes - n’ont pas d’autre principe que l’opinion supposĂ©e transparente Ă  elle-mĂŞme. Le questionnaire, dĂ©jĂ , induit une autoĂ©valuation individuelle, qui suppose, qui en soi-mĂŞme constitue une nĂ©gation de l’inconscient. Il en va de mĂŞme de l’épidĂ©miologie en santĂ© mentale, dont la machine numĂ©rique, qui peut ĂŞtre extraordinairement complexe, ne fait que traiter des autoĂ©valuations - c’est ça qui est Ă  sa base. La mĂ©decine elle-mĂŞme est assujettie au sujet supposĂ© savoir numĂ©rique : il suffit d’une goutte de sang pour en extraire des valeurs numĂ©riques. Il en va de mĂŞme en politique quand prĂ©vaut la dĂ©mocratie : on compte d’abord les opinions pour faire sondage, et ensuite, quand on passe Ă  l’acte, si je puis dire, on compte les voix, et le rĂ©sultat fait loi. Le sujet supposĂ© savoir dĂ©mocratique est supposĂ© s’être fait entendre.

La dĂ©mocratie, qui est de toujours la loi du nombre, fonctionne dans un rĂ©gime de sujet supposĂ© savoir tout Ă  l’opposĂ© du nĂ´tre, ce rĂ©gime du sujet supposĂ© savoir cherchant Ă  investir le nĂ´tre, l’assiĂ©geant. Nous en avions, il y a quelques annĂ©es, l’exemple en Californie, oĂą s’impose une sorte de nouvelle mouture de la mĂ©thode de Ferenczi oĂą le patient exige l’égalitĂ© dĂ©mocratique avec l’analyste : si je vous raconte ce qui me concerne, Ă  vous aussi de me raconter ce qui vous concerne, vous.5 Ce n’est pas facile de pratiquer la psychanalyse sous condition dĂ©mocratique.

C’est la question. La question est posĂ©e Ă  l’analyste : qui t’a fait roi ? Qui t’a fait analyste ? Cela m’a d’ailleurs Ă©tĂ© prĂ©sentifiĂ© très rĂ©cemment par un coup de tĂ©lĂ©phone. Au bout du fil, une voix charmante, me disant : je suis unetelle, juriste Ă  la Haute AutoritĂ© de SantĂ©. Pouvez-vous me donner les textes lĂ©gislatifs concernant la psychanalyse ? Comment est-ce que s’installe un analyste ? J’ai demandĂ© un petit moment pour me remettre et ai rĂ©pondu par un mail, constatant qu’il n’y avait pas de lĂ©gislation spĂ©cifique concernant la psychanalyse, et qu’un dĂ©cret d’application Ă©tait en cours, mais rencontrait certaines objections, et que les analystes Ă©taient formĂ©s dans des associations de 1901, et que, parmi ces associations, il y en avait au moins une qui Ă©tait reconnue d’utilitĂ© publique — voilĂ  par exemple Ă  quoi ça servira.

Une opacité nécessaire

Nous sommes entrés en guerre. Nous sommes entrés - il a fallu nous en apercevoir - dans une guerre du savoir, une guerre entre les sujets supposés savoir. Il y a notre sujet supposé savoir et il y a le leur. Et l’enjeu est vital pour nous, car le sujet supposé savoir, c’est le nom de l’inconscient en tant que transférentiel. Il n’y a pas l’inconscient d’abord et puis le transfert. La position même de l’inconscient, sa position opératoire, tient au transfert comme transfert de savoir.

Freud, qui avait certainement une interprétation réaliste de l’inconscient, reconnaît néanmoins que l’inconscient est de structure une hypothèse, une supposition - le mot allemand dont Freud se sert est Annahme -, et, corrélativement, Lacan dit du symptôme que c’est une croyance, qu’il n’existe que d’y croire, comme l’inconscient n’existe que de le supposer.

Quand le maĂ®tre d’aujourd’hui exige transparence et traçabilitĂ©, que pouvons-nous allĂ©guer sinon l’opacitĂ© nĂ©cessaire Ă  notre pratique, et que l’inconscient, qu’est-ce donc sinon une rupture de traçabilitĂ©, un dĂ©pistage, ou, comme disait Lacan, une mĂ©prise ? Eh bien, la maĂ®trise n’a que mĂ©pris pour la mĂ©prise.

On sait que bien des analystes ont déjà cédé à l’esprit du temps, en criant à tue-tête que l’inconscient freudien avait une réalité traçable au niveau neuronal - on attend de le repérer à l’IRM. C’est à nos yeux une voie de perdition où l’inconscient, bien entendu, est d’emblée escamoté.

L’an prochain, ce sera à nous de démontrer l’usage que nous faisons dans notre pratique du sujet supposé savoir, pour conduire le sujet analysant à se retrouver dans le fatras dont il consiste comme sujet de l’inconscient. Ce sera donc l’exposé de notre clinique, clinique du savoir et du symptôme, cheminant entre hypothèse et croyance, et où le secret où se dérobe le savoir supposé devient agalmatique - donc, là l’objet savoir est supposé inclus dans l’analyse. C’est, ce sera l’an prochain notre réponse aux impasses de la civilisation que Freud avait annoncées par son étude sur le malaise. Nous sommes, nous, les dépositaires et les agents du sujet supposé savoir conçu par Freud, articulé comme tel par Lacan, et qui est aujourd’hui mis en œuvre dans l’Ecole de la Cause freudienne comme dans l’Association mondiale de Psychanalyse. Il nous revient, ce sujet supposé savoir, de l’assumer, de le protéger, de le développer, et cela ne va pas sans doute sans l’aimer un peu.

Jacques-Alain Miller

 

* Intervention aux JournĂ©es d’études de l’ECF 2006, au cours de laquelle Jacques-Alain Miller prĂ©senta le thème des JournĂ©es suivantes. Transcription et notes de C. Bonningue. Texte publiĂ© dans la Lettre mensuelle n° 254, janvier 2007.

1 J.-A. Miller fait rĂ©fĂ©rence Ă  l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de l’ECF qui s’est tenue la veille au soir, lors de laquelle il dĂ©battra avec quelques collègues du thème des JournĂ©es 2007, parmi lesquels il citera, notamment, dans l’ordre : Gilles Chatenay, Bernard This et Carlo Vigano. 

2 Cf. Miller J.-A., Â« L’interprĂ©tation Ă  l’envers Â» (1995), La Cause freudienne n° 32, Paris, Navarin/Seuil, 1996, p. 7-13. 

3 Lacan J., « L’agressivitĂ© en psychanalyse Â» (1948), Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 109.

4 Les JournĂ©es de l’ECF 2000 s’étaient dĂ©roulĂ©es sous le titre « Quand les semblants vacillent… Â» ; cf. La Cause freudienne n° 47, Paris, Navarin/Seuil, 2001, ainsi que le document prĂ©paratoire aux JournĂ©es « Quand les semblants vacillent… Â».

5 Cf. Miller J.-A., « Contre-transfert et intersubjectivitĂ© Â» (2002), La Cause freudienne n° 53, Paris, Navarin/Seuil, p. 7-39.