Interview de Rose-Paule Vinciguerra et Guy Trobas, directeurs des JournĂ©es d’Étude 2007

Jean Luc Monnier, Rédacteur en chef de la LEL, a interrogé Rose-Paule Vinciguerra et Guy Trobas, co-directeurs des Journées d’Etudes sur leur thème. Les réponses que vous lirez à suivre, par leur précision et leur clarté sont un encouragement à l’étude.

 

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Jean Luc Monnier : Le titre de nos JournĂ©es d’études comporte trois parties qui doivent avoir un lien entre elles. Nous y reviendrons. Le sujet supposĂ© savoir, concept Ă©laborĂ© par Lacan et dont la portĂ©e est autant thĂ©orique que clinique, traverse l’enseignement de celui-ci pendant une quinzaine d’annĂ©es, comme en tĂ©moigne la bibliographie que vous avez proposĂ©e. Pourriez-vous nous indiquer quelques moments essentiels de ce parcours ?

Rose-Paule Vinciguerra et Guy Trobas : PlutĂ´t que de faire ici l’histoire de ce concept qui, comme vous le dites, a fait l’objet de la part de Lacan d’une Ă©laboration dans la durĂ©e, nous dirons simplement qu’après avoir posĂ© dans le SĂ©minaire Le transfert la question du dĂ©sir de l’analyste et de la supposition, puis dĂ©noncĂ© comme prĂ©jugĂ© thĂ©orique le sujet supposĂ© savoir dès le SĂ©minaire L’identification, Lacan a clairement mis en jeu et dĂ©ployĂ© sa fonction dans le transfert, Ă  partir du SĂ©minaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse – notamment dans le champ clinique et dans la direction de la cure. Il y a un autre moment vraiment essentiel que nous situons en 1967/1968 : après avoir rĂ©examinĂ© profondĂ©ment les statuts du sujet et du savoir ainsi que leur relation, Lacan Ă©labore l’articulation du sujet supposĂ© savoir avec le dĂ©sir de l’analyste et l’acte psychanalytique dont il vient d’introduire la notion. C’est Ă  s’éclairer de cette articulation qu’il devient possible, ni plus ni moins, de logifier le maniement du transfert.

 

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JLM : Le titre dit : Notre sujet supposĂ© savoir ! Que dire de cet adjectif possessif dans lequel on peut entendre une mise en sĂ©rie et aussi l’exception ?

RPV et GT : Oui, il y a en effet une sĂ©rie de sujets supposĂ©s savoir hors le champ de la cure psychanalytique : au premier chef Dieu comme lieu oĂą est transfĂ©rĂ© le savoir du sujet, mais il y a aussi le scientifique, le professeur, voire le sujet collectif dans la dĂ©mocratie lors des Ă©lections, et bien d’autres encore. Ce sont lĂ  des figures de ce que Lacan appelle la « fonction du sujet supposĂ© savoir», laquelle suscite le transfert. Il y a d’ailleurs du transfert hors analyse, justement chaque fois que cette fonction est incarnĂ©e. Celle-ci, par structure, dĂ©termine un effet d’aveuglement, notamment par l’amour spĂ©cifique qu’elle inclut. Ce n’est qu’en psychanalyse que les ressorts fondamentaux de cette fonction peuvent ĂŞtre discernĂ©s. Dire « notre », c’est en effet s’excepter de la sĂ©rie et donc d’un usage aveugle de cette supposition de savoir, et pouvoir, par consĂ©quent, Ă©lucider l’aliĂ©nation qu’elle recèle.

 

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JLM : Dans le SĂ©minaire XI, qui introduit le concept de sujet supposĂ© savoir en psychanalyse, Lacan revient sur le « point-pivot » dĂ©cisif qu’est le dĂ©sir de l’analyste dans la direction de l’expĂ©rience analytique. Est-ce que le fait que ladite expĂ©rience ne tourne pas, selon ses termes, Ă  la « cĂ©rĂ©monie » ou Ă  la « simulation », tient prĂ©cisĂ©ment Ă  la juste articulation de ce dĂ©sir avec le sujet supposĂ© savoir, et laquelle ?

RPV et GT : CĂ©rĂ©monie et simulation sont les effets, pour Lacan, d’une dĂ©sorientation due Ă  l’insuffisance de repères dans la direction de la cure. Les concepts de dĂ©sir de l’analyste et de sujet supposĂ© savoir obvient Ă  cette carence, comme aux Ă©garements de l’intersubjectivitĂ© qui fait se renforcer, notamment, tromperie de l’amour chez l’analysant, et suggestion chez l’analyste. Cette juste articulation que vous Ă©voquez est prĂ©cisĂ©ment ce qui Ă©loigne de toute intersubjectivitĂ© le dĂ©sir de l’analyste, et, partant, Ă©vite Ă  ce dernier de se prendre pour un sujet supposĂ© savoir. « Ni l’air ni la chanson du semblant ne conviennent Ă  l’analyste », dit Lacan dans Ou pire. Au contraire, lorsqu’il aborde une cure nouvelle, un psychanalyste sait, comme Socrate, qu’il ne sait pas. C’est fort de ce non-savoir qu’il peut se prĂŞter Ă  endosser cette supposition dont il est crĂ©ditĂ©. C’est encore ce « point absolu, justement de n’être nul savoir » qui fait le fond du dĂ©sir du psychanalyste comme dĂ©sir qu’advienne « la rĂ©solution de ce qu’il s’agit de rĂ©vĂ©ler ». C’est de ce dĂ©sir aussi que pourra ĂŞtre isolĂ© le fonctionnement de pure tromperie Ă  l’œuvre dans l’amour de transfert. Le dĂ©sir du psychanalyste ne peut ĂŞtre sĂ©parĂ© de la cause analytique.

 

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JLM : Dans le fil de la question précédente : être en « position » de sujet supposé savoir ne veut donc pas dire pour l’analyste, simuler, voire faire semblant, comme on l’entend parfois et comme Lacan mentionne qu’il l’a lu. Néanmoins on dit que l’analyste comme sujet supposé savoir est en position de semblant d’objet a. Comment distinguez-vous les deux?

RPV et GT : C’est un point très important. Rappelons que c’est pour l’analysant que l’analyste est en place de sujet supposé savoir. L’analyste, lui, loin de s’identifier à ce qu’il incarne dans cette place, prend une autre position –  cette distinction place/position est dans le Séminaire Le transfert –, la position de semblant d’objet, laquelle justement relance comme il se doit les développements de l’imputation de l’analysant.
« Semblant d’objet a », dites-vous! Dans le dernier enseignement de Lacan, le semblant par excellence c’est lorsque le symbolique se fait prendre pour le réel. Ainsi l’objet a, qui désigne la jouissance  hors de la prise du signifiant et du signifié, est inclus dans le symbolique en tant qu’il est serré par le discours analytique, mais il mène au réel. C’est bien pourquoi l’analyste en cette position de semblant ne fait pas semblant, « il occupe cette  position », il s’y prête. Là encore le désir de l’analyste est décisif. L’analyste ne joue donc pas à présentifier l’objet oral, anal, le regard ou la voix. Ce n’est pas un acteur du semblant d’objet a. Si semblant d’objet il y a, c’est celui du patient. La présence de l’analyste  supporte d’être morceau de corps «  irréel » du patient, « donne voix » à l’objet a. C’est comme tel qu’il oriente le processus de l’analyse et permet qu’advienne à la fin la signification de ce savoir.

 

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JLM : « Incidences cliniques » et « enjeux politiques », de Notre sujet supposĂ© savoir, semblent se rĂ©pondre. Avez-vous vu entre eux un lien logique?

RPV et GT : Un lien logique assurément! Car l’incidence du sujet supposé savoir dans la clinique et la direction de la cure ne peut que nous rendre sensibles à ce qui aujourd’hui s’impose dans le champ du mental : l’éradication de la question toujours particulière de la vérité du sujet. Et le concept de sujet supposé savoir se prête singulièrement bien à accueillir les préoccupations soulevées par la montée en puissance des idéologies et des techniques - avec leurs soutiens politiques et mercantiles, faut-il le préciser! - qui visent à cette éradication. « Quel savoir fait loi » là où « le réel n’est pas fait pour être su », c’est un souci éminemment politique. Par ailleurs, dans la clinique, l’expérience de la chute du sujet supposé savoir en fin d’analyse rend assurément les analystes plutôt éveillés concernant la fausseté de ce qui veut se faire passer pour vrai dans le savoir sur le réel.   

 

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JLM : Tirons encore parti de notre titre : pensez-vous que les incidences cliniques et les enjeux politiques du sujet supposé savoir sont anticipés dans ce que l’on trouve dans la Proposition  de 1967 sur le psychanalyste de l’Ecole ?

RPV et GT : De quoi traitent les deux pages que Lacan consacre à ce concept dans ce texte ? De l’articulation du transfert et de ce que deviennent les termes de sujet et du signifiant  dès lors qu’ils sont organisés dans la structure du sujet supposé savoir. Il en résulte l’algorithme du transfert. Sur cette articulation nouvelle du transfert, Lacan ne reviendra pas: il ira même jusqu’à dire qu’il a restauré complètement la conception de celui-ci. Il en infère alors des considérations cliniques sur la manière dont s’ordonnent entre les partenaires analytiques le sujet supposé, la supposition de savoir, et le savoir. C’est sur ce dernier point du savoir, que Lacan prend  appui pour épingler ensuite ceux qui dirigent les « sociétés existantes », le néant de leur savoir étant justement « reconnu de tous ». Ces « sociétés existantes », ce sont les sociétés  analytiques auxquelles il était affronté. Il y a donc bien des enjeux politiques dans le champ de la psychanalyse.

 

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JLM : Lacan, dans la séance du 10 janvier 1968 de son Séminaire L’Acte psychanalytique (non paru) énonce que « Le terme de l’analyse consiste dans la chute du sujet supposé savoir et sa réduction à l’avènement de cet objet a, comme cause de la division du sujet qui vient à sa place. Celui qui, fantasmatiquement, avec le psychanalysant, joue la partie au regard du sujet supposé savoir, à savoir : l’analyste, c’est celui-là l’analyste, qui vient au terme de l’analyse à supporter de n’être plus rien que ce reste.» Pourriez-vous rendre compte plus avant de cette articulation cruciale de la fin de l’analyse ?

RPV et GT : Le sujet supposé savoir, c’est le sujet supposé au savoir inconscient. C’est ce savoir insu, refoulé, recel de jouissance, qui est transféré sur l’analyste. Ce savoir inconscient en fin d’analyse se révèle n’être pas un savoir clos mais  un savoir constitué autour d’un noyau réel, d’un trou, d’un impossible à dire. Lorsque pour l’analysant s’avère le « rien » que cette signification de savoir inconscient recouvre, le sujet prend alors un aperçu de ce qu’était son mode de jouir, il le prend à sa charge. Ainsi se dégage ce qui  était le référent latent de ce rien qu’est la signification de savoir, soit l’objet a en tant qu’actif. L’être du sujet se réduit alors à cet objet. Mais il y a un reste…  Le  reste de la chose sue, la chose rejetée de tout effet de savoir, l’objet sous son versant palea et non plus agalma, c’est alors l’analyste qui lui donne corps. L’analyste perd ainsi ce qui faisait l’agalma du transfert, endosse un désêtre qui implique une certaine abnégation. Ainsi passent les choses ! Finalement l’analyste « aura été » le sujet supposé savoir.

 

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JLM : Lacan poursuit dans la même leçon que précédemment en disant que «  L’analysant venu à la fin de l’analyse dans l’acte, s’il en est un, qui le porte à devenir le psychanalyste, ne nous faut-il pas voir qu’il ne l’opère, ce passage, que dans l’acte qui remet à sa place le sujet supposé savoir ». C’est une proposition radicale qui articule la place de sujet supposé savoir dans la cure à la passe et qui situe l’enjeu à venir pour celui qui, selon ses termes, « reprend le flambeau ». Pourriez-vous commenter quelque peu cette proposition ?

RPV et GT : Remettre à sa place le sujet supposé savoir… On peut jouer sur l’ambiguïté de la formule. Quelle place en effet? Comment pour l’analyste maintenir la possibilité de l’acte analytique, une fois remise à sa place, c’est-à-dire chue, cette figure du sujet supposé savoir? Cela n’est possible, paradoxe apparent, qu’en lui « redonnant sa place »,  soit en oubliant, en « démentant » ce qu’on a appris  au terme de sa propre analyse, à savoir l’évanescence de celui-ci. C’est une sorte de « je sais bien mais quand même … ». Quand même quoi ? Quand même, il n’y a qu’un acte de foi envers le sujet supposé savoir qui puisse être cause du procès analytique ! C’est ainsi que l’analyste « relève le gant » de l’acte… et  commence la nouvelle aventure! Nous pouvons bien dire alors, avec Lacan, de l’acte analytique qu’il est en « porte-à-faux » et même qu’il est « une feinte », puisque l’analyste sait et ne sait pas ce qu’il en est du sujet supposé savoir! Mais ce qui n’est pas feint, c’est le désir du psychanalyste et qui engage l’analysant sur la voie de « la liberté de désirer ».