Jean Luc Monnier, Rédacteur en chef de la LEL, a interrogé Rose-Paule Vinciguerra et Guy Trobas, co-directeurs des Journées d’Etudes sur leur thème. Les réponses que vous lirez à suivre, par leur précision et leur clarté sont un encouragement à l’étude.
Jean Luc Monnier : Le titre de nos Journées d’études comporte trois parties qui doivent avoir un lien entre elles. Nous y reviendrons. Le sujet supposé savoir, concept élaboré par Lacan et dont la portée est autant théorique que clinique, traverse l’enseignement de celui-ci pendant une quinzaine d’années, comme en témoigne la bibliographie que vous avez proposée. Pourriez-vous nous indiquer quelques moments essentiels de ce parcours ?
Rose-Paule Vinciguerra et Guy Trobas : Plutôt que de faire ici l’histoire de ce concept qui, comme vous le dites, a fait l’objet de la part de Lacan d’une élaboration dans la durée, nous dirons simplement qu’après avoir posé dans le Séminaire Le transfert la question du désir de l’analyste et de la supposition, puis dénoncé comme préjugé théorique le sujet supposé savoir dès le Séminaire L’identification, Lacan a clairement mis en jeu et déployé sa fonction dans le transfert, à partir du Séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse – notamment dans le champ clinique et dans la direction de la cure. Il y a un autre moment vraiment essentiel que nous situons en 1967/1968 : après avoir réexaminé profondément les statuts du sujet et du savoir ainsi que leur relation, Lacan élabore l’articulation du sujet supposé savoir avec le désir de l’analyste et l’acte psychanalytique dont il vient d’introduire la notion. C’est à s’éclairer de cette articulation qu’il devient possible, ni plus ni moins, de logifier le maniement du transfert.
JLM : Le titre dit : Notre sujet supposé savoir ! Que dire de cet adjectif possessif dans lequel on peut entendre une mise en série et aussi l’exception ?
RPV et GT : Oui, il y a en effet une série de sujets supposés savoir hors le champ de la cure psychanalytique : au premier chef Dieu comme lieu où est transféré le savoir du sujet, mais il y a aussi le scientifique, le professeur, voire le sujet collectif dans la démocratie lors des élections, et bien d’autres encore. Ce sont là des figures de ce que Lacan appelle la « fonction du sujet supposé savoir», laquelle suscite le transfert. Il y a d’ailleurs du transfert hors analyse, justement chaque fois que cette fonction est incarnée. Celle-ci, par structure, détermine un effet d’aveuglement, notamment par l’amour spécifique qu’elle inclut. Ce n’est qu’en psychanalyse que les ressorts fondamentaux de cette fonction peuvent être discernés. Dire « notre », c’est en effet s’excepter de la série et donc d’un usage aveugle de cette supposition de savoir, et pouvoir, par conséquent, élucider l’aliénation qu’elle recèle.
JLM : Dans le Séminaire XI, qui introduit le concept de sujet supposé savoir en psychanalyse, Lacan revient sur le « point-pivot » décisif qu’est le désir de l’analyste dans la direction de l’expérience analytique. Est-ce que le fait que ladite expérience ne tourne pas, selon ses termes, à la « cérémonie » ou à la « simulation », tient précisément à la juste articulation de ce désir avec le sujet supposé savoir, et laquelle ?
RPV et GT : Cérémonie et simulation sont les effets, pour Lacan, d’une désorientation due à l’insuffisance de repères dans la direction de la cure. Les concepts de désir de l’analyste et de sujet supposé savoir obvient à cette carence, comme aux égarements de l’intersubjectivité qui fait se renforcer, notamment, tromperie de l’amour chez l’analysant, et suggestion chez l’analyste. Cette juste articulation que vous évoquez est précisément ce qui éloigne de toute intersubjectivité le désir de l’analyste, et, partant, évite à ce dernier de se prendre pour un sujet supposé savoir. « Ni l’air ni la chanson du semblant ne conviennent à l’analyste », dit Lacan dans Ou pire. Au contraire, lorsqu’il aborde une cure nouvelle, un psychanalyste sait, comme Socrate, qu’il ne sait pas. C’est fort de ce non-savoir qu’il peut se prêter à endosser cette supposition dont il est crédité. C’est encore ce « point absolu, justement de n’être nul savoir » qui fait le fond du désir du psychanalyste comme désir qu’advienne « la résolution de ce qu’il s’agit de révéler ». C’est de ce désir aussi que pourra être isolé le fonctionnement de pure tromperie à l’œuvre dans l’amour de transfert. Le désir du psychanalyste ne peut être séparé de la cause analytique.
JLM : Dans le fil de la question précédente : être en « position » de sujet supposé savoir ne veut donc pas dire pour l’analyste, simuler, voire faire semblant, comme on l’entend parfois et comme Lacan mentionne qu’il l’a lu. Néanmoins on dit que l’analyste comme sujet supposé savoir est en position de semblant d’objet a. Comment distinguez-vous les deux?
RPV et GT :
C’est un point très important. Rappelons que c’est pour l’analysant que l’analyste est en place de sujet supposé savoir. L’analyste, lui, loin de s’identifier à ce qu’il incarne dans cette place, prend une autre position – cette distinction place/position est dans le Séminaire Le transfert –, la position de semblant d’objet, laquelle justement relance comme il se doit les développements de l’imputation de l’analysant.
« Semblant d’objet a », dites-vous! Dans le dernier enseignement de Lacan, le semblant par excellence c’est lorsque le symbolique se fait prendre pour le réel. Ainsi l’objet a, qui désigne la jouissance hors de la prise du signifiant et du signifié, est inclus dans le symbolique en tant qu’il est serré par le discours analytique, mais il mène au réel. C’est bien pourquoi l’analyste en cette position de semblant ne fait pas semblant, « il occupe cette position », il s’y prête. Là encore le désir de l’analyste est décisif. L’analyste ne joue donc pas à présentifier l’objet oral, anal, le regard ou la voix. Ce n’est pas un acteur du semblant d’objet a. Si semblant d’objet il y a, c’est celui du patient. La présence de l’analyste supporte d’être morceau de corps « irréel » du patient, « donne voix » à l’objet a. C’est comme tel qu’il oriente le processus de l’analyse et permet qu’advienne à la fin la signification de ce savoir.
JLM : « Incidences cliniques » et « enjeux politiques », de Notre sujet supposé savoir, semblent se répondre. Avez-vous vu entre eux un lien logique?
RPV et GT : Un lien logique assurément! Car l’incidence du sujet supposé savoir dans la clinique et la direction de la cure ne peut que nous rendre sensibles à ce qui aujourd’hui s’impose dans le champ du mental : l’éradication de la question toujours particulière de la vérité du sujet. Et le concept de sujet supposé savoir se prête singulièrement bien à accueillir les préoccupations soulevées par la montée en puissance des idéologies et des techniques - avec leurs soutiens politiques et mercantiles, faut-il le préciser! - qui visent à cette éradication. « Quel savoir fait loi » là où « le réel n’est pas fait pour être su », c’est un souci éminemment politique. Par ailleurs, dans la clinique, l’expérience de la chute du sujet supposé savoir en fin d’analyse rend assurément les analystes plutôt éveillés concernant la fausseté de ce qui veut se faire passer pour vrai dans le savoir sur le réel.
JLM : Tirons encore parti de notre titre : pensez-vous que les incidences cliniques et les enjeux politiques du sujet supposé savoir sont anticipés dans ce que l’on trouve dans la Proposition de 1967 sur le psychanalyste de l’Ecole ?
RPV et GT : De quoi traitent les deux pages que Lacan consacre à ce concept dans ce texte ? De l’articulation du transfert et de ce que deviennent les termes de sujet et du signifiant dès lors qu’ils sont organisés dans la structure du sujet supposé savoir. Il en résulte l’algorithme du transfert. Sur cette articulation nouvelle du transfert, Lacan ne reviendra pas: il ira même jusqu’à dire qu’il a restauré complètement la conception de celui-ci. Il en infère alors des considérations cliniques sur la manière dont s’ordonnent entre les partenaires analytiques le sujet supposé, la supposition de savoir, et le savoir. C’est sur ce dernier point du savoir, que Lacan prend appui pour épingler ensuite ceux qui dirigent les « sociétés existantes », le néant de leur savoir étant justement « reconnu de tous ». Ces « sociétés existantes », ce sont les sociétés analytiques auxquelles il était affronté. Il y a donc bien des enjeux politiques dans le champ de la psychanalyse.
JLM : Lacan, dans la séance du 10 janvier 1968 de son Séminaire L’Acte psychanalytique (non paru) énonce que « Le terme de l’analyse consiste dans la chute du sujet supposé savoir et sa réduction à l’avènement de cet objet a, comme cause de la division du sujet qui vient à sa place. Celui qui, fantasmatiquement, avec le psychanalysant, joue la partie au regard du sujet supposé savoir, à savoir : l’analyste, c’est celui-là l’analyste, qui vient au terme de l’analyse à supporter de n’être plus rien que ce reste.» Pourriez-vous rendre compte plus avant de cette articulation cruciale de la fin de l’analyse ?
RPV et GT : Le sujet supposé savoir, c’est le sujet supposé au savoir inconscient. C’est ce savoir insu, refoulé, recel de jouissance, qui est transféré sur l’analyste. Ce savoir inconscient en fin d’analyse se révèle n’être pas un savoir clos mais un savoir constitué autour d’un noyau réel, d’un trou, d’un impossible à dire. Lorsque pour l’analysant s’avère le « rien » que cette signification de savoir inconscient recouvre, le sujet prend alors un aperçu de ce qu’était son mode de jouir, il le prend à sa charge. Ainsi se dégage ce qui était le référent latent de ce rien qu’est la signification de savoir, soit l’objet a en tant qu’actif. L’être du sujet se réduit alors à cet objet. Mais il y a un reste… Le reste de la chose sue, la chose rejetée de tout effet de savoir, l’objet sous son versant palea et non plus agalma, c’est alors l’analyste qui lui donne corps. L’analyste perd ainsi ce qui faisait l’agalma du transfert, endosse un désêtre qui implique une certaine abnégation. Ainsi passent les choses ! Finalement l’analyste « aura été » le sujet supposé savoir.
JLM : Lacan poursuit dans la même leçon que précédemment en disant que « L’analysant venu à la fin de l’analyse dans l’acte, s’il en est un, qui le porte à devenir le psychanalyste, ne nous faut-il pas voir qu’il ne l’opère, ce passage, que dans l’acte qui remet à sa place le sujet supposé savoir ». C’est une proposition radicale qui articule la place de sujet supposé savoir dans la cure à la passe et qui situe l’enjeu à venir pour celui qui, selon ses termes, « reprend le flambeau ». Pourriez-vous commenter quelque peu cette proposition ?
RPV et GT : Remettre à sa place le sujet supposé savoir… On peut jouer sur l’ambiguïté de la formule. Quelle place en effet? Comment pour l’analyste maintenir la possibilité de l’acte analytique, une fois remise à sa place, c’est-à-dire chue, cette figure du sujet supposé savoir? Cela n’est possible, paradoxe apparent, qu’en lui « redonnant sa place », soit en oubliant, en « démentant » ce qu’on a appris au terme de sa propre analyse, à savoir l’évanescence de celui-ci. C’est une sorte de « je sais bien mais quand même … ». Quand même quoi ? Quand même, il n’y a qu’un acte de foi envers le sujet supposé savoir qui puisse être cause du procès analytique ! C’est ainsi que l’analyste « relève le gant » de l’acte… et commence la nouvelle aventure! Nous pouvons bien dire alors, avec Lacan, de l’acte analytique qu’il est en « porte-à-faux » et même qu’il est « une feinte », puisque l’analyste sait et ne sait pas ce qu’il en est du sujet supposé savoir! Mais ce qui n’est pas feint, c’est le désir du psychanalyste et qui engage l’analysant sur la voie de « la liberté de désirer ».








