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Pipol 3, une Rencontre au bon moment

Judith Miller

 

 La lettre en ligne (LEL)  :  PIPOL 3 vient juste de se refermer, voulez-vous pour nos lecteurs en analyser le succès ?

Judith Miller : Depuis 9 jours déjà ! Votre question m’a inquiétée, et j’ai donc pris encore mon temps avant de commencer à y répondre. Cette Rencontre est en effet loin d’être refermée. Elle pose beaucoup de questions et bien des réponses s’y sont inscrites.

En effet, mels, lettres et appels téléphoniques ont témoigné du sentiment de la réussite de cette Rencontre européenne. Et je remercie les 1700 participants de leur bonne humeur et de leur allégresse durant ces deux jours de travail pourtant plus qu’intense. Je remercie  particulièrement les participants italiens et espagnols, dont la présence a beaucoup compté. Gil Caroz dans NLS-messager a parlé de levée d’un refoulement pour expliquer ce climat.

Il est certain que la Commission scientifique de Pipol 3 a fait le bon  pari : elle a donné en plénière la parole à des collègues nouveaux, grâce notamment à la générosité de Vicente Palomera et de Rosa Calvet qui ont accepté de leur  laisser leur place. Chacun des intervenants, discutants et président y a mis du sien, tous y ont été sensibles.

Le mérite de Pipol 3 est de ne pas être passé à côté d’un kairos : cette Rencontre est venue au bon moment, que le thème choisi par Jacques-Alain Miller nous donna l’occasion de  saisir. Troisième d’une série, Pipol 3 a inauguré  une nouvelle étape du Champ freudien, préparée depuis Pipol 1. Difficile de penser aujourd’hui qu’avant 2003, les membres des Écoles du Champ freudien ne rendaient pas compte de leur action en institution ! La création des CPCT a vérifié au-delà, me semble-t-il, de tous les espoirs investis en elle, « la capacité des psychanalystes  – j’ajoute « d’orientation lacanienne » – à répondre à la subjectivité de l’époque et à opérer à son endroit » pour citer le texte de Francisco Hugo Freda sur le « Moment 3 du RIPA » ( Réseau européen des Institutions de  Psychanalyse Appliquée), que j’attends de voir diffusé par l’ECF, comme il l’est par l’ELP, la SLP et la NLS. Et les institutions d’orientation lacanienne, comme nous l’avons appris, n’ont pas manqué d’en prendre de la graine.

Personne ne peut méconnaître l’inédit de ces espaces où les psychanalystes d’orientation lacanienne, dûment formés, répondent à l’égarement généralisé de notre époque et opèrent avec quiconque en fait une demande, pour un nombre de séances déterminé et financièrement gratuit.

La tête ne doit pas nous tourner, seule la formation des analystes qui y opèrent a permis cette formidable démonstration que donnent les CPCT : quand d’aucuns souhaitaient étouffer la praxis psychanalytique telle que Jacques Lacan l’a aiguisée, nous disposions de ressources pour passer à l’offensive. Certes, les thérapies comportementales et cognitivistes peuvent prétendre convenir au monde contemporain si on le réduit aux lois du marché mondial et au règne de « l’ordre des choses », mais il y a un hic : les êtres parlants ne peuvent être ravalés au statut  de machines ni d’organismes. Les psychanalystes, entre autres, se coltinent ce hic et ses conséquences. Ils accomplissent un travail qui ramène leur  praxis  « dans le devoir qui lui revient en notre monde ». Le contentement produit par Pipol 3 tient à mes yeux à ce que nous étions de plain-pied dans cette perspective. Dans l’après coup, nous n’avons que commencé à en mesurer les conséquences. Entre la passe artistique et la pragmatique de la psychanalyse, le programme à inventer est stimulant, non ? À mes yeux, nous ne pourrons reculer devant l’examen qui s’impose des retours de la psychanalyse appliquée sur la psychanalyse pure. Des praticiens solides me disent être prêts à rendre compte de ces effets, pour le moins un peu bousculants.

Pipol 3 a rendu publique l’ampleur de l’impact des CPCT auprès des instances administrativement établies, médicales, médico-sociales, scolaires, juridiques etc. Personne ne peut méconnaître l’inédit de ces espaces où les psychanalystes d’orientation lacanienne, dûment formés, répondent à l’égarement généralisé de notre époque et opèrent avec quiconque en fait une demande, pour un nombre de séances déterminé et financièrement gratuit. Les analystes s‘y confrontent d’une façon toute renouvelée au réel dont leur pratique s’oriente, et sont conduits à interroger à quelles conditions leur acte peut assurer à chacun, voire à chaque un d’une famille ou d’un couple, un « plus de vie » pour reprendre la jolie formule de Manuel Fernándes Blanco. Que cet égarement se repère du signifiant inventé au CPCT de la rue de Chabrol de « précarité symbolique » ne signifie pas que cette clinique ne relève pas du transfert et ne puisse compter, ou fort peu, avec l’équivoque et l’interprétation. La fonction du temps est déterminante dans cette clinique. L’analyste « à tout faire », selon l’expression de Xavier Esqué, se voit ainsi convoqué à rendre compte d’une pratique aussi féconde que neuve. Le chantier de ses répercussions doctrinales est ouvert. Il concerne le travail de toutes les institutions d’orientation lacanienne et sans doute la pratique en cabinet privé. De cette vivacité renouvelée de la praxis, il reste à examiner les retombées. Pragmatique, elle attend que soient explicitées les conséquences cliniques et doctrinales dont elle est porteuse, à partir des principes de l’Orientation Lacanienne. Quels déplacements comporte-t-elle dans la formation, l’enseignement, et, aussi bien, la direction de la cure ? Le cadre européen s’avère incontournable pour mener à bien ces taches. Je pense que le RIPA ne manquera pas d’explorer les potentialités de ce cadre et de les exploiter. Le moment 4 dira dans les deux ans à venir si je me trompe.

LEL :   PIPOL 4 est en route, pouvez-vous déjà nous en parler ?

Judith Miller : Je ne suis pas prophète, même à Barcelone ! Mettre en chantier le thème Désinsertion. Clinique et pragmatique de la désinsertion en psychanalyse permettra, je suppose, de préciser les signifiants « psychose ordinaire » et « précarité symbolique » qui méritent mieux que de faire florès parmi nous. De développer aussi les retours que j’ai dits.

Ce Pipol sera une nouvelle scansion. Je sais que cette quatrième sera basée cette fois sur un quadripode constitué des Ecoles du Champ freudien, des Instituts du Champ freudien, des Sections cliniques et du RIPA. Je sais aussi, pour avoir travaillé avec les Espagnols à tous les niveaux et pour admirer le style de l’ELP, que Pipol 4 est dans d’excellentes mains et poursuivra l’invention du Programme International de Psychanalyse appliquée d’Orientation Lacanienne.