Texte de l'intervention présentée par Philippe La Sagna lors du 3° RV de formation du CPCT, Isolement et précarité, organisé par l'Unité Précarité du CPCT, le samedi 2 décembre 2006. Transcription établie par Nathalie Jaudel et revue par l'auteur.
La solitude humaine n’est pas quelque chose de très ancien, elle date à peu près du 17è siècle, et est apparue dans la civilisation comme une trouvaille : l’homme pouvait être seul avec lui-même ; avant il était seul sans Dieu, ce n’était pas la même solitude. À l’époque, on s’intéressait beaucoup à Robinson Crusoé, et on s’intéressait tellement à la solitude qu’un certain nombre de nobles, de riches britanniques payaient des gens pour vivre seuls pendant des années dans leurs parcs, dans des « solitudes » - ça s’appelait comme ça - et ils leur demandaient ensuite de raconter leur expérience. C’était considéré comme une exploration de l’humain. Cela va de pair avec la trouvaille du sujet, du sujet qui comme vous le savez est seul, puisque le sujet c’est une invention de Rousseau - le sujet moderne – et au fond pour Rousseau l’homme naît solitaire. Il ne rentre en société que dans un temps second et l’on peut dire que dans la perspective de Rousseau il ne s’y fait jamais, c’est à dire qu’il considérera toujours que la société est une oppression, sauf à la transformer en contrat consenti.
Fin de contrat
Et l’on peut dire que nous sommes à l’époque de la fin de cette hypothèse du contrat social, puisque tout le monde est d’accord pour dire que ce contrat est devenu parfaitement précaire. Donc, quand nous parlons de patients précaires, nous parlons bien sûr de tout le monde, pas tout de suite mais très bientôt, puisque la précarité, chacun le sait, est quelque chose qui va toucher universellement l’être humain, même si ce n’est pas toujours sur un plan économique. C’est-à-dire que nous sommes à l’époque, comme le dit Jacques-Alain Miller, de l’Autre qui n’existe pas, où la solitude elle-même devient problématique, puisqu’en effet la psychanalyse a repéré très vite qu’être seul ça s’apprenait, on apprenait, dans la perspective de la pédagogie, à devenir seul et on apprenait à supporter le sentiment de solitude et à l’explorer. Les psychanalystes anglo-saxons se sont souvent penchés sur l’isolement et la solitude (peut-être du fait que la Grande-Bretagne est une île !) et ils ont exploré ce qui permet d’être seul : c’est la capacité à se séparer de ce qui vous sollicite.
Se séparer de la sollicitation
En termes lacaniens, c’est la capacité à se séparer de ce qui vous fait jouir ou de ce qui vous excite : vos activités, vos parents quand vous êtes petit, les autres quand vous êtes plus grand, mais aussi les fantasmes et toute autre source de stimulation, même toxique. On peut s’isoler grâce à la stimulation et au fond ma thèse, c’est que la solitude n’est pas l’isolement. Et donc s’isoler c’est éviter la solitude. S’isoler ça peut très bien se faire avec un objet qui vous stimule, un toxique, un fantasme ou un délire, sans qu’il y ait la moindre réalisation de la solitude. La solitude n’est pas en effet exclusion de l’Autre, ce qu’est l’isolement, mais séparation de l’Autre. Au fond, pour être séparé, il faut avoir une frontière commune, ce qui veut dire que vous avez une frontière commune avec l’Autre quand vous êtes dans la solitude, alors que l’isolement c’est le refus de la frontière, c’est un mur. Et nous sommes à l’époque de la construction d’isolats, puisque chacun ne sait plus trop où commence et où finit l’Autre, je parle au niveau des frontières.
Silence et solitude
Cette solitude a pu aussi être décrite, toujours par certains psychanalystes anglo-saxons comme Mélanie Klein, comme une aspiration. Le sentiment de solitude vous fait découvrir une aspiration secrète de l’être humain, celle d’être compris sans avoir besoin de recourir à la parole. Vous me direz que c’est assez curieux que les psychanalystes disent ça, mais il est évident que si l’on rencontre des gens pour rentrer en conversation, c’est parce qu’il y a un souhait secret que quelque chose qui ne peut se dire soit appréhendé par l’autre, d’être compris sans avoir recours à la parole. Être seul c’est aussi pouvoir se dégager de la parole. Cela va bien au-delà de se séparer simplement de la présence des autres, puisque cela peut vouloir dire se séparer de sa parole à soi, de sa propre parole et rentrer tout d’un coup en compagnie de ce qui ne parle pas. Karl Kraus, qui était un ennemi de la psychanalyse, disait qu’il y a deux ennemis de l’humanité qui menacent votre intégrité : ceux qui veulent vous tuer et ceux qui veulent vous parler. Et il ajoutait : « la loi ne vous protège que contre les premiers, donc les seconds sont plus dangereux ». Certes il était assez singulier, mais l’idée que la parole permet de rencontrer l’autre est peut-être une idée saugrenue. On peut s’isoler des autres pour vouloir protéger sa solitude, mais comme on est souvent en conversation avec soi-même, être seul suppose de savoir se détacher de sa pensée, de savoir trouver une absence à soi-même. C’est particulièrement vrai dans la solitude féminine décrite par certains auteurs comme Duras, cette sorte particulière de solitude que procure un amour accompli, car son idée, qui était aussi celle de Lacan, c’est que l’amour accompli vous mène à la solitude.
La solitude inévaluable
Vous voyez déjà que je commence, ô scandale, par un éloge de la solitude, là où on aurait pu penser qu’avec la psychanalyse il s’agissait de promouvoir la relation, l’échange, la communication. Et bien la solitude au contraire donne un accès à ce qui est impossible à échanger, voire à communiquer, ce sur quoi il n’existe pas encore de marché, ce qui ne parle pas, qu’on ne peut pas dire et qui advient quand vous êtes confronté non seulement au manque de l’Autre, à son absence, mais au manque que vous êtes par rapport à vous-mêmes. Au manque de votre compagnon permanent qui vous empêche d’être seul et qui s’appelle votre moi.
L’éthique anglo-saxonne contemporaine, américaine cette fois et non pas seulement anglaise oppose deux sortes d’éthiques : l’éthique des valeurs, des idéaux et des devoirs et puis un idéal nouveau, plus féminin, qui est celui du care, c’est-à-dire l’idéal de la compassion, du devoir d’assistance, l’idéal qui exalte la vertu de se rapporter avec empathie aux autres, d’échanger avec eux, d’entrer en relation, de saisir leur misère, leur malheur, leurs affects. Cette exaltation de l’empathie est souvent posée comme quelque chose qui va, par le biais de la compassion, tamponner les effets ravageants des idéaux du libre-échange.
Élaborer sa solitude et rompre l’isolement
La psychanalyse ne se situe pas du côté de cette empathie. D’abord parce qu’elle pense que cet accès à la douleur ou à la solitude de l’autre est une illusion, mais surtout parce que ce n’est pas de ça dont il s’agit dans la psychanalyse : il ne s’agit pas de rentrer en relation avec l’autre, mais de rentrer en relation avec son inconscient, avec ce qu’il a de plus propre ; pour accéder à cela il faut savoir accéder à des choses dont on est séparé, des choses cachées. Ces choses cachées, on ne peut les acquérir que dans une certaine solitude. Être analysant ce n’est pas forcément se rapporter à l’analyste comme à un Autre avec qui on va partager des sentiments, mais aller au plus profond de soi-même dans une certaine solitude, pour fabriquer une nouvelle solitude qui va vous permettre de constituer une base d’opération solide pour rencontrer les autres. Il ne s’agit donc pas de pénétrer les sentiments de solitude du sujet qui vient nous rencontrer, ni de rompre son isolement, mais de prendre place auprès de son isolement pour voir si on peut avec lui construire une nouvelle solitude, moins précaire, à partir de laquelle il pourra rompre l’isolement qui est le sien. C’est peut-être un peu complexe mais il me semble que vous en entendrez parler. Ce à quoi il faut arriver c’est à une solitude moins précaire et j’ai l’impression qu’être isolé socialement c’est souvent le signe qu’on n’a pas construit une certaine solitude, parce qu’il y a des gens qui vivent absolument seuls mais qui ne sont pas isolés et il y a des gens qui vivent dans une adaptation apparente à un groupe, qui ont des amis, des collègues, mais qui sont absolument isolés, en ce qu’ils n’ont pas de vraie relation, de vrai contact avec qui que ce soit. Vous allez tout à l’heure en entendre parler avec par exemple le cas d’une jeune fille qui traduit bien une espèce d’adaptation à la précarité, mais on voit au fond que ce sujet est dans un isolement radical. Parce qu’il y a deux façons d’être isolé, la façon adaptée et la façon inadaptée.
Certains sociologues américains des années 60 considéraient que ce qui fait qu’un individu en est un, est un sujet - par exemple David Riesman dans La foule solitaire1 - c’est qu’il peut décider de son adaptation ou de son inadaptation. Cet auteur disait que dans la modernité, celui qui est adapté et celui qui est inadapté se ressemblent beaucoup. D’où le fait que la personne qui est adaptée parce qu’elle a un travail, devient lentement inadaptée lorsqu’elle le perd et que cette même personne, si elle retrouve du travail, va redevenir adaptée. Ce sont des personnes qui par nécessité sociale et par urgence ne savent pas ce qui a fait leur adaptation.Elles n’ont pas eu le temps de choisir, elles ont eu juste le temps de participer à une urgence où elles se retrouvent adaptées ou inadaptées sans avoir le choix. Et au fond, ce qui pourrait être pensable, c’est que le sujet ait une certaine distance par rapport à son rôle social, à son adaptation, qui lui laisse un certain choix par rapport à cette nécessité adaptation/inadaptation. Il ne faut donc pas confondre l’adaptation apparente et la place du sujet face à l’inadaptation.
Ne pas être professionnel
La psychanalyse ne vise pas la saisie empathique de la solitude du patient ou de son isolement. D’ailleurs, au CPCT, ce serait beaucoup trop long. Quand on n’a que seize séances, on ne peut pas faire ça, on ne peut pas demander au patient ce que ça lui fait d’être seul. Pour travailler avec des personnes isolées, par contre, le fait d’avoir rencontré soi-même sa propre solitude est une force. Parce qu’au fond, les gens le sentent, ils sentent la qualité de votre solitude, même si « le sentent » est un terme qui ne va pas. En tout cas, quand vous êtes dans une situation dramatique, dans une situation d’isolement et de précarité absolus vous allez avoir du mal à rentrer en relation avec quelqu’un qui va accueillir votre être douloureux de façon professionnelle ou technique. Vous aurez l’impression que si vous transformez votre misère en un problème technique, vous allez perdre le dernier bien qui vous reste, la dernière valise ; cette misère, qui est sans comparaison (et tout ce qui est sans comparaison n’est pas sans valeur) vous allez la transformer en un problème social. Je crois que ce n’est pas du tout ce qui se passe au CPCT, puisqu’il n’y a aucune technique relationnelle d’abord de la précarité qui est utilisée. Ça je pense que vous le sentirez, et je crois que n’importe quel sujet est sensible à ce que l’Autre ne se situe pas dans une relation professionnelle, au bon sens du terme. Qu’est-ce que je dénonce là : ce qui dans la professionnalisation de la relation fait de toutes relations des relations professionnelles. Et vous savez tous la différence qu’il y a entre avoir des relations professionnelles et des relations amicales. Or l’extension de la professionnalisation fait que toutes les relations deviennent professionnelles, si bien qu’à l’heure actuelle beaucoup de gens n’ont que des relations professionnelles. Du coup, lorsqu’ils sont au chômage, ils n’ont plus de relations du tout. Et bien on peut déjà faire apparaître que ces relations professionnelles sont des relations qui, pour une part, sont fausses et qu’elles font partie de cette sollicitation, de cette excitation qu’apporte une fausse compagnie, qui fait barrage à la rencontre de la solitude au bon sens du terme, c’est-à-dire de ce qu’on peut être lorsque l’on n’est pas occupé par une fausse occupation.
Le réel de la solitude
Ce qu’on vérifie quand on rencontre une solitude réelle, c’est l’inexistence de l’Autre. Qu’il n’y a pas d’Autre peut ouvrir la porte à un ennui profond, à une douleur ou à un enthousiasme. Ce n’est pas joué d’avance et les gens que nous accueillons en général ont rencontré surtout l’ennui profond, pas du tout l’enthousiasme que ça suscite. Mais on sent, vous le verrez dans certains cas, qu’en très peu de séances les sujets repartent avec le sentiment que dans leur expérience quelque chose vaut. Tout à l’heure je vous disais qu’il y a des gens qui ont des relations sociales et qui pourtant sont terriblement isolés : ce sont ceux qui ne fréquentent que des semblables. Cela produit une forme d’isolement : on est entre soi, c’est-à-dire en compagnie de soi-même et comme le disait Valéry « un homme seul est toujours en mauvaise compagnie ». Appliqué aux supporters du Paris Saint-Germain, ça se saisit très bien : quand vous êtes avec des gens comme vous, vous êtes souvent terriblement isolés, c’est-à-dire dans une position qui n’est qu’un refus de l’Autre. Dans la psychanalyse, un refus de l’Autre est quelque chose qui, au maximum, donne une forme de folie qui s’appelle la paranoïa, et c’est le point de départ de Lacan. Il nous en donne un excellent exemple dans Le Misanthrope de Molière, dont il nous dit que c’est un cas où le sujet trouve une satisfaction amèrement jubilatoire dans sa position isolée de victime. L’exemple même de l’isolement subjectif, c’est la position de la victime isolée et incomprise et cette position est commode pour avoir l’impression que l’on a une unité et une unité réelle. C’est pour ça que la victime est toujours en train de revendiquer, parce qu’elle veut que soit reconnue, certes sa misère, mais surtout l’unité de cette misère. N’oubliez pas ça. On remarquera chez l’un des patients dont on va vous parler cet après-midi qu’il faut être très prudent avec ce statut de victime qui donne au sujet une unité réelle parce que cela permet parfois à ces sujets de maintenir un ego, un moi assez solide qui leur permet d’affronter la société. Dans le cas qui vous sera présenté, vous verrez que c’est quelque chose à respecter, auquel on ne touche pas et qu’on ne met pas en question parce que c’est un appui incommode certes, mais un appui du sujet.
Solitude de l’Un ou de l’Autre
Pourquoi est-ce que l’on tient tant à être Un ? Et bien justement pour éviter de rencontrer l’Autre puisque l’Un et l’Autre s’opposent absolument. Au fond, ce qu’on ne veut pas rencontrer c’est un Autre qui pourrait disparaître et souvent des gens vous diront ça : « je ne veux pas aller vers les gens parce que j’ai peur qu’après ils s’en aillent et ce serait terrible » ou, par exemple au féminin : « je ne veux pas avoir de partenaire parce qu’après, ils sont toujours partis et ils m’ont laissée seule ». En effet, ce qui fait que l’Autre fait peur c’est qu’il pourrait s’en aller, voire qu’il pourrait disparaître. Mais quel est cet Autre qui peut disparaître ? Alors évidemment, on pourrait penser que c’est d’abord la mère, le père, les parents, l’Autre de l’amour mais au fond il y a des gens pour qui ce qui pourrait disparaître c’est le langage, rien que ça. Vous allez entendre parler du cas d’une patiente qui travaille – elle ne travaille pas depuis des années – mais elle travaille à essayer de reconstituer un langage, c’est-à-dire de faire que les mots restent ensemble et que l’Autre du langage ne disparaisse pas complètement. On peut dire que c’est une activité de réinsertion dans l’Autre du langage et vous verrez comment la personne qui l’a reçue s’en est débrouillée.
En général, dans la psychanalyse, on taxe le fait d’éviter l’Autre de narcissisme et beaucoup de gens disent que ceux qui sont en grande précarité ou en grand isolement refusent le transfert. Ils refuseraient le transfert parce que c’est la répétition et que cela les amènerait à répéter des expériences douloureuses. Comme ils savent que tout amour finit très mal, ils éviteraient aussi l’amour de transfert. Ce qu’il y a de formidable au CPCT c’est qu’ils n’ont pas le temps de tomber amoureux et c’est rassurant pour eux puisqu’on ne s’engage pas pour longtemps. Je plaisante à peine parce qu’il y a beaucoup de gens pour qui une relation sans limites est une relation qui va répéter des relations précédentes dont les limites ont été très rapides et très traumatiques. Là, il y a quelque chose d’encadré. Alors, est-ce que le fait que l’Autre n’existe pas veut dire qu’on va appuyer l’hypothèse souvent faite par certains psychanalystes que les gens que nous rencontrons ont une faille narcissique, une fragilité narcissique et qu’il faudrait renforcer leur narcissisme ? Je ne le pense pas. Par contre, il est évident que lorsqu’on évite de se confronter à l’absence d’autrui parce qu’elle est douloureuse, on se retrouve souvent dans une séquence que Lacan a décrite comme « parade » : de la séduction à l’agression. Peut-être que cela sera moins sensible dans les exposés que vous entendrez, mais au fond dans la clinique on voit que lors des premières séances, il s’agit de décourager ce mode qui tourne autour de la parade, séduction, agression. Et quand ceci a été stoppé, commence un vrai dialogue.
Quand le monde s’efface, des silences se mettent à parler
Ce qu’il faut viser, c’est que la découverte que l’Autre n’existe pas ne vous enlève pas le goût du désir de l’Autre. Et je crois que c’est ce qui est sensible dans les cas que l’on va vous présenter : c’est que ce désir de l’Autre est là. Le désir de l’Autre c’est tout autre chose que la recherche de l’unité. À la place de l’Autre qui n’existe pas, l’homme a inventé l’unité et Lacan pense que cette unité, ce culte de l’unité a donné le chiffrage et avec le chiffrage, la science et au fond l’homme s’est trouvé avec un nouveau partenaire. Ce nouveau partenaire ce n’est pas l’Autre, l’autrui si vous voulez ou Dieu, qui n’est pas autrui, c’est le monde. Le partenaire de l’homme moderne c’est le monde, le monde entier, mais un monde où l’Autre disparaît un peu plus tous les jours, ça c’est patent et où tout est victime de la mesure, c’est-à-dire de l’effet de l’Un. À l’intérieur de ce monde de l’unité, du chiffrage et de la science, il reste ce qui parle. Ce qui parle n’est pas forcément un sujet et ce qui parle n’est pas forcément ce qui parle : ce qui parle vous le sentez chez quelqu’un quand il s’arrête de parler. C’est dans les silences que vous sentez ce qui parle le plus. Ce qui parle, dit Lacan dans le Séminaire Livre XX, n’a affaire qu’avec la solitude.
Valeur refuge ?
Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’on parle tout seuls, mais surtout que, dès que vous vous mettez à parler, vous rencontrez non pas la vraie solitude, vous ne découvrez pas que l’Autre est absent, mais vous découvrez quelque chose qui est l’effet de l’absence l’Autre, soit le fait que le savoir, ce que vous pouvez savoir de vous, du monde, de l’inconscient, est rompu, n’a plus d’unité, qu’il y a dedans quelque chose qu’on ne peut pas savoir et qui est le savoir inconscient. Cela signifie que vous n’avez pas accès à l’Autre, que vous n’avez accès qu’à des effets de langage ou de l’inconscient, ce qui vous donne une idée de la vraie solitude. C’est-à-dire que c’est dans un lapsus, dans une parole, dans une énonciation, que vous rencontrez le mieux l’Autre. Vous le rencontrez, cet Autre, comme un autre discours - le discours de l’Autre - qui vous surprend même s’il sort de votre bouche, et qui à peine proféré disparaît. Et dès qu’il a disparu, vous avez le sentiment de votre solitude. Et bien c’est avec beaucoup de petites solitudes comme ça qu’on peut se construire une solide solitude, une à soi. À partir de ce moment-là vous n’aurez plus peur d’aller vers un Autre qui risque de disparaître parce que vous pourrez toujours vous « réfugier » dans cette solitude.
Pour conclure, la psychanalyse d’orientation lacanienne ne vise pas la communication, elle vise la transmission, ce qui n’est pas pareil, et ce qu’il s’agit de transmettre pour celui qui parle, c’est la place pour lui de ce qui ne parle pas et ce qu’il s’agit d’accueillir pour celui qui reçoit ce qui est transmis, c’est en effet ce qui ne parle pas et par excellence, celui qui ne parle pas.
Philippe La Sagna
1. D. Riesman et al., La foule solitaire : anatomie de la société moderne, Arthaud, 1964

