Introduction du rendez-vous de formation du CPCT du 12 mai 2007, « La perspective du symptôme», par Esthela Solano
Nous sommes convoqués aujourd’hui autour du sujet choisi pour ce rendez-vous de formation du CPCT sur « La perspective du symptôme ».
On sait depuis Freud que les symptômes ont un sens. Ce fut le premier pas de la découverte freudienne. Le sens du symptôme, der Sinn, est ignoré du sujet lui-même. La rencontre avec un analyste ouvre vers la supposition de ce que le symptôme veut dire. Cette supposition porte sur la supposition d’un savoir qui échappe au sujet. Le principe de supposition fait valoir un x énigmatique à la place du savoir et fonde l’hypothèse du Sujet supposé savoir, au principe du transfert.
Dès lors que l’expérience d’une analyse s’engage, le patient se met à la tâche de lire, voire de déchiffrer son symptôme. Ce travail produit comme conséquence une mise au jour du message du symptôme, dont le solde comporte des effets de vérité par où il s’avère que la vérité parle à travers les symptômes. Une des conséquences du travail analysant comporte un gain de savoir, un savoir qui s’en élabore et signe dans le changement du discours le passage du savoir supposé vers le savoir exposé. Des effets thérapeutiques viennent, parfois, donner raison du bien fondé de ce travail.
Or, souvent, malgré la justesse du déchiffrage, le symptôme insiste. Cet obstacle amena Freud à élucider un autre versant du symptôme. Il aboutit ainsi à la conclusion que la souffrance du symptôme comportait en même temps une satisfaction. Que l’on puisse se satisfaire dans la souffrance, que l’on ruine sa vie à cause d’une obscure satisfaction, ne semble pas aisément admissible. Et pourtant, c’est ce qu’une analyse met au jour. De sorte que le travail d’analyse comporte d’élucider la satisfaction pulsionnelle qui se joue dans le symptôme, selon les termes élaborés par Freud. Lacan introduira le concept de jouissance pour donner raison de cette dimension où se joue une satisfaction ruineuse pour le sujet. Celui qui s’engage dans la voie d’une analyse, l’analysant, est celui qui a le courage de se confronter à cette zone intime et exclue, extime, de sa propre jouissance.
En conséquence le registre classique d’une analyse est celui d’être une expérience d’élucidation. Son premier pas, essentiel, est celui du repérage du symptôme au-delà de la plainte du sujet. C’est autour de l’axe du symptôme que l’expérience d’une analyse tourne : on tourne autour, c’est un tournage en rond orienté par le symptôme. Le tournage en rond suppose un désir de déchiffrage et comporte la mise en relation du signifiant-maître, du S1, isolé des dits du sujet, avec un autre signifiant, S2, que Lacan appelle le signifiant du savoir. L’articulation
soutient le dispositif d’une analyse dont le principe est celui de la libre association. Cette articulation fonde les bases de ce que Jacques-Alain Miller distingue à titre d’inconscient transférentiel.
Le signifiant S2, d’après Lacan, est double, car il comporte la duplicité du symbole et du symptôme. Le symptôme analytique, au sens freudien, met en jeu le symbolique, et produit des effets dans le réel. Un symptôme est un effet qui se situe dans le champ du réel et condense ce qui ne marche pas. Le symptôme analytique est accroché au langage, il affecte le corps et produit un effet de ratage qui se projette au niveau du réel. Pour cela, Lacan a conçu le symptôme comme étant un quatrième élément qui fait noeud entre trois registres homogènes qu’il distingue : le corps répondant de l’Imaginaire, le langage comme Symbolique et le Réel comme impossible, hors sens et sans loi.
Le symptôme en assure la fonction de nouage et répond ainsi à ce qu’il y a de plus singulier pour chaque sujet. Ainsi, le symptôme vient-il faire objection au « tous » de l’universel, mettant en jeu la manière unique par laquelle chaque sujet fait tenir ensemble le réel, le symbolique et l’imaginaire.
La consultation au CPCT : une cartographie du symptôme au service d’un calcul stratégique
Le champ dans lequel nous opérons au CPCT est celui de la psychanalyse appliquée à la thérapeutique, là où la psychanalyse pure est nécessaire à la formation de l’analyste. Disons que leur champ est le même, le traitement du symptôme. Leur procédé est identique : pour les deux la rencontre avec un analyste est nécessaire. Dans les deux cas, que ce soit dans psychanalyse pure ou psychanalyse appliquée, l’analysant parle et l’analyste, disposant de l’acte analytique, traite la parole de l’analysant comme étant un texte à lire ou à ponctuer.
Il y a entre ces deux champs, psychanalyse pure et psychanalyse appliquée, une homogénéité assurée par le symptôme.
Néanmoins la différence radicale entre l’une et l’autre tient à leur but. Ce à quoi prétend la psychanalyse appliquée c’est aux effets thérapeutiques, tandis que la psychanalyse pure vise un au-delà des effets thérapeutiques, elle vise le passage de l’analysé à l’analyste.
Revenons à la psychanalyse appliquée. Elle ne peut être pratiquée que par un analyste ayant traversé lui-même l’expérience d’une analyse.
La pratique au CPCT trouve son cadre dans le domaine de la psychanalyse appliquée. De plus, cette pratique se propose d’obtenir des effets thérapeutiques rapides.
Or, se servir de la psychanalyse pour obtenir des effets thérapeutiques rapides suppose par ailleurs que l’on dispose d’une formation théorique et clinique assez poussée. En effet, pour trouver le point d’application de la théorie à bon escient, il est nécessaire que le praticien puisse mettre au profit de son orientation un essaim de concepts, seule condition pour ne pas errer.
Ainsi, au CPCT, notre offre est très claire. Nous proposons à quiconque voulant rencontrer un psychanalyste de prendre un rendez-vous. La gratuité est à l’oeuvre. Or, ce n’est pas pour autant qu’on brade les concepts de la psychanalyse, ou qu’on cède sur ses principes.
Dès lors qu’un sujet est reçu, il passe des entretiens d’admission destinés à permettre d’établir si le dispositif proposé par le Centre est adapté à sa problématique.
Ce premier moment consiste à cerner par le menu les coordonnées du symptôme qu’il présente, afin de repérer si sa structure relève de la névrose, de la psychose ou de la perversion. Parvenir à établir une sorte de cartographie ou de « radiographie » du symptôme est essentiel pour inclure dans le protocole d’admission le calcul d’une stratégie de traitement. On sait très bien que l’on ne s’y prend pas de la même manière selon que les symptômes se prêtent au déchiffrage par la parole, comme dans les névroses, où le symptôme fait cercle avec le symbolique et l’où on peut mettre à profit « l’inconscient transférentiel », qui se soutient de l’hypothèse du sujet supposé savoir appelant au secours le binaire S1-S2 articulé dans le discours. On a alors affaire à une lecture de l’inconscient, corrélative d’une nouvelle version de son l’histoire par l’analysant, à un texte qui s’écrit. On peut ainsi se servir du signifiant S1, le signifiant-maître, pour produire une « hystorisation ». Soit, d’autre part, on doit agir sans l’appui du symptôme, parce quelque chose fait défaut au niveau de l’inscription de l’autre signifiant, du S2, à cause de la forclusion, comme c’est le cas dans les psychoses. Dans ce cas, on est en présence d’une mise à ciel ouvert du trou du symbolique, là où la névrose sert à recouvrir le trou qui caractérise ce registre par une élucubration de savoir, propre à l’inconscient. S’agissant des psychoses, la parole est instrument, mais n’est pas destinée au déchiffrage. Il ne faut pas pousser le sujet au déchiffrage. Cela est valable non seulement pour les psychoses déclenchées, mais également pour les psychoses ordinaires, qui prêtent à confusion avec la névrose. Dans les deux cas, le symptôme ne se déchiffre pas.
Trouver à s’orienter sur la nature du symptôme implique de se faire une idée sur le noyau de souffrance en jeu, aussi bien que sur la nature de l’angoisse et du possible cortège d’inhibitions dont le sujet se plaint. Ainsi, nous pouvons faire un calcul raisonné de ce qui, relevant de la jouissance du symptôme et causant la souffrance du sujet, peut-être traité de façon prioritaire. Si nous donnons notre accord au sujet pour qu’il suive un traitement au CPCT, nous lui proposons alors de travailler au cours de quatre mois, tel ou tel point. Sur ce point, nous lui proposons une hypothèse de travail, voire une sorte de construction, qui consiste déjà dans une lecture, issue des propos qu’il a énoncés devant nous. Cette lecture ouvrirait vers un déroulement ultérieur. Par ailleurs, nous établissons un compte-rendu de l’admission, avec des indications adressées à l’analyste qui prendra en charge le traitement. Ces indications comportent les hypothèses issues des entretiens, aussi bien qu’un calcul des zones ou des espaces subjectifs qui ne devraient pas êtres abordés au cours du traitement, et cela en fonction d’une appréciation des moyens symboliques dont dispose chaque sujet.
Les urgences psychiatriques, qui ne relèvent pas de notre possibilité d’action, sont orientées rapidement vers un vaste réseau de partenaires dans le registre médico-psycho-social public ou privé.
Quel type de traitement donnons-nous au symptôme, autre que le déchiffrage ?
Trouvant notre orientation dans le dernier enseignement de Lacan, nous nous laissons avant tout guider par les termes employés par le patient. Nous mettons un soin extrême à repérer et calculer ce qui, dans les embrouilles de chaque sujet, fait trou, sachant qu’il y a une différence entre le trou du symbolique caractérisé par le refoulement et cernable par le déchiffrage du symptôme dans la névrose, et le trou qui peut être arrimé par une inhibition. Dans chaque cas, la question est de repérer la nature du trou, afin de pouvoir se faire une idée de comment y suppléer. Dans la plupart des cas, nous cherchons à faire consister.
La consistance est un terme du dernier enseignement de Lacan, associé au registre de l’Imaginaire. Faire consister, c’est faire tenir ensemble, au même titre que l’image du corps fait tenir ensemble et donne unité à un amas de pièces détachées. La consistance, d’après Lacan, est ce qui se fabrique et qui s’invente. Cela ne se réduit pas à la logique du stade du miroir. Il s’agit plutôt d’un tressage imaginaire, qui comporte la validation de solutions présentées par le patient, par l’épinglage ou l’agrafage de ses énoncés au cours d’une séance. On extrait quelque chose de ce que le sujet a dit pour le faire consister en évitant absolument l’usage de l’énigme, nous servant du symbolique dans sa fonction de nomination. Nous n’inventons pas de noms, ni n’en proposons. Nous nous servons des noms qui sont apportés par le sujet et nous les validons, les faisant consister.
La fonction de nomination est propre au symbolique. C’est dans le symbolique que surgit quelque chose qui nomme, dit Lacan. La nomination, ce n’est pas la communication. La nomination a pour effet de nouer « la parlotte » et le réel. Nous faisons consister des nominations et ainsi nous opérons un nouage entre la parole et le réel. C’est une façon de serrer un point, un point de nouage, un point de capiton, qui fait principe de limite au niveau de la jouissance.
Nous nous servons aussi des nominations imaginaires, c’est-à -dire des nominations qui produisent dans l’imaginaire du corps un certain effet. Cet effet est ce qui donne consistance au corps du parlêtre, procurant ainsi un appui à son être dans le monde et à son être avec les autres.
Nous constatons ainsi qu’il y a des dires qui opèrent au niveau de la mentalité, c’est-à -dire au niveau de l’imaginaire, produisant des effets au niveau du rapport au corps propre et aussi au niveau du rapport aux autres.
Ces dires qui opèrent, qui nomment, qui font consister, ne sont pas dépourvus d’effets de suggestion.
Tout discours a un effet de suggestion, comparé par Lacan à un effet hypnotique, lequel laisse apercevoir une certaine mise en continuité entre le sommeil et les effets de discours. Il y a des effets de suggestion propres à chaque discours et ceux qui proviennent du discours analytique ne sont pas les mêmes que ceux propres au discours du maître. Quand on est sujet d’un discours, on dort, donc on rêve et l’on se trouve pris dans la trame propre à l’ordre du désir, voire de la réalité. Pour certains sujets, le hors-discours produit, dans la rencontre d’une contingence, un effet de réveil, voire de cauchemar. Au CPCT, il s’agit donc de les rétablir dans la fonction du rêve, où la réalité ouvre vers le désirable.
On constate, dès lors que le traitement arrive à son terme, que pour la plupart des patients, il s’est produit une véritable transmutation subjective. Ils témoignent d’une satisfaction, dont le degré et la nature varient. Dans la plupart des cas, il y a le constat pour le sujet de s’être sorti d’une situation qui semblait sans issue. Disons que le sans issue de l’échec affectif, professionnel, intellectuel, ou le sans issue du délire, de la violence, de l’addiction, de la marginalité, de la conduite à risques, de la voie suicidaire, s’éclaire d’un jour nouveau.
Il se produit alors ce que l’on pourrait appeler une sortie de l’impasse et une ouverture vers le possible.
Esthela Solano








