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Date :
16 mars 2019
Heure :
8 h 30 min - 19 h 00 min
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ENFANTS VIOLENTS

5e Journée d’étude de l’Institut de l’Enfant

Université Populaire Jacques Lacan

Argument, par Caroline Leduc, Directrice de la Journée

Anti-social, tu perds ton sang-froid !
Enfants violents ! Qui sont-ils, ces petits monstres qui refusent de se laisser gouverner, éduquer, soigner ? Fauteurs de troubles, de désordre, casseurs, fieffés effrontés qui s’opposent, font de l’obstruction, mutilent leur corps, harcèlent leurs pairs, se révoltent contre les maîtres… Ils ont la haine, la hargne, ils ne se laissent pas faire ! Pas de compromis possible avec ces enfants-là, on ne peut pas leur faire la loi ! Pas tous et pas toujours mignons, nos enfants… Cela peut faire peur ou horreur, et soulever bien des fantasmes.

Ainsi est-ce à l’Autre et aux autres que ces enfants font d’abord violence, fracassant l’autorité, outrageant le bien qu’on leur veut, détraquant la belle mécanique des discours, ruinant toute jouissance légitime. Ce saccage du symbolique produit mais aussi fait découvrir les déchirures dans le tissu social que le maître se refuse à voir. C’est bien ce qui l’enrage et le pousse à incarner une autorité pourtant inefficace qu’il est tentant, en retour, de profaner. La violence comme révolte met ainsi en valeur le « partenaire de l’acte de révolte »(1), celui qui fait rencontrer au sujet un impossible à supporter.

Ma mère la violence !
À rebours de ceux qui postulent une tendance primaire à l’empathie, la psychanalyse souligne que la violence est un fait premier chez l’être parlant. Elle est la pulsion elle-même, indique Jacques-Alain Miller : « la satisfaction de la pulsion de mort »(2). C’est un mode de jouir qui émerge avec le sujet et non un symptôme, sinon celui de l’Autre. « Enfants violents » est ainsi un signifiant de l’Autre social, syntagme qui apparaît quand celui-ci est dérangé, dans l’impasse, démuni, impuissant. La glissade est alors facile d’« enfant violent » à « dangereux », par le mirage qu’on pourrait circonscrire et mesurer la violence pour la prévenir, voire l’éradiquer. C’est méconnaître qu’« il y a une violence sans pourquoi »(3), pas toute explicable, éducable, ou psychiatrisable.

Il nous faut décoller « enfants » et « violents » ! Exfiltrer la chose violente du petit sujet pour la déplacer hors de lui, afin de situer ce qui la déclenche. Car on cherchera moins sa cause que son occasion. Sa source n’est pas dans un moins – frustration – mais dans un excès – angoisse. Il s’agit de trouer ce qui est envahissant pour le sujet. Est-ce l’intrusion du corps d’un rival détesté ou, à l’autre bout, la rupture impossible d’avec le corps d’un autre servant d’appui comme double ? Se cogner et se cogner encore à l’Autre du langage quand il s’incarne, dévastateur, comme discours de maîtrise s’imposant au sujet ? Est-ce l’enflure du corps devenu Autre qu’il lui faut percer, quand grouillent les objets pulsionnels ou que commande une jouissance obscure ? La violence peut même avoir valeur de montage, comme l’illustrent les cas récents de victimes imaginaires ou d’auto-harcèlement sur internet au moyen de faux profils et de mises en scène élaborées par le sujet lui-même.

Brûler tous ses vaisseaux
Aussi la violence apparaît-elle comme la recherche paradoxale, désespérée, d’une issue à la jouissance, qu’elle produit pourtant dans le même mouvement. La nécessité d’inscrire une soustraction dans le réel en est l’enjeu, quand peut avoir échoué l’implantation d’un « signifiant de l’autorité »(4) pour le sujet. La perte, sans médiation, est alors au rendez-vous : casser ou se casser, mutiler l’autre ou se mutiler, jusqu’au suicide et aux fusillades lycéennes ou terroristes qui en sont un équivalent social. Un sacrifice est commandé au sujet, acte radical par lequel lui, ou quelque chose de lui, doit disparaître.

La violence convoque donc spécialement la dimension de l’acte, un acte qui séparerait de l’insupportable et viderait la jouissance. Elle y échoue et s’y répète cruellement dans le passage à l’acte. Elle cherche une adresse et demande à être lue dans l’acting-out. Parfois, elle réussit : certaines violences sont fécondes et ont valeur d’acte.

C’est une violence inouïe qui a arraché du vivant le sujet. Tout acte comme tel emporte avec lui ce mouvement initial. La violence vise à faire événement, à créer un avant et un après de l’état du sujet ou du monde qu’il habite. Elle le peut précisément car elle est puissance qui « délie, fragmente, […] éparpille façon puzzle »(5), et en cela s’oppose à la haine qui est « lien social éminent »(6).

C’est parce que l’acte violent invalide toute opérativité du langage qu’il peut faire levier sur lui et le réagencer dans un nouvel équilibre des forces avec la jouissance. Il y a de l’honneur dans la violence, dans cette effectivité supérieure où se nouent la mort et le vivant du corps prêt à se perdre. N’est-ce pas dans cette zone extrême que surgissent des effets de création ?

Un peu de douceur dans ce monde de brutes
Cette puissance de déliaison propre à la violence en fait une clinique difficile, qui met spécialement à l’épreuve le transfert et la position du praticien. L’absence de demande de ces enfants pousse à l’invention. Il s’agira d’explorer et d’inventorier les finesses de « la pragmatique de l’abord de l’enfant violent »(7), telle que nous la mettons en œuvre dans notre orientation, dans les cures d’enfants et d’adolescents comme dans les institutions où nous les accueillons. Par quels contournements, quelles aérations, quels habillages ou vidages se tempère la chose violente chez l’enfant ? Un progrès de mise en forme d’un symptôme peut-il advenir, et comment ?

Quelles sont les conditions subjectives, politiques, sociales et institutionnelles de l’émergence des phénomènes de violence chez l’enfant et l’adolescent ? La prochaine Journée d’étude de l’Institut psychanalytique de l’Enfant (Université populaire Jacques-Lacan) aura à cœur de les situer et de repérer les leviers de l’efficace de l’orientation lacanienne pour y répondre dans les cures et dans les institutions.