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La fracture, Gilles Kepel

La fracture, Gilles Kepel

Gilles Kepel, La fracture.
Paris, Gallimard / France Culture, 2016. (275 p.)

On se serait presque pris à oublier que les menaces contre la démocratie ne se cachent pas derrière une frontière, fut-elle factice ou bétonnée. Cela, Gilles Kepel, avec son livre La fracture le constate autant qu’il le déplore, depuis des décennies qu’il travaille la question du djihadisme.

Comment est-ce donc un chercheur qui navigue avec la même aisance dans le monde entier ou dans un immeuble à Sevran, jusque dans la chambre d’un jeune parti en Syrie pour scruter sa bibliothèque, ou pour interroger une tête de pont de réseaux terroristes à la frontière syrienne ou en Turquie ? Sur ce point, l’auteur reste muet et ne dévoilera pas les coulisses. Mais lorsqu’il écrit « ils ne liront pas ce livre, comme ils n’en lisent aucun autre » (p.13), il ne parle pas de ceux qu’il rencontre. Il parle des politiques.

La fracture de Kepel est celle qui le rend à la solitude des recherches qu’il mène et ne trouvent à peu près aucun écho dans la presse ou chez les politiques tant qu’une kalachnikov n’a pas claqué dans Paris. Mais c’est aussi la fracture – et celle-ci nous importe plus encore – qu’il identifie entre une jeunesse sans boussole et des politiques désorientés par leur ignorance suspecte.

Rares sont les auteurs qui ont l’idée que l’histoire, par exemple, aussi lointaine soit-elle, coûte cher par quelques commodes oublis, comme les accords Sykes-Picot des années 1915 qui ont fabriqué des nations au cutter sur une carte (p.123). Kepel remarque : « un certain nombre de lignes de force de l’époque sont en train de faire leur retour ». Il souligne aussi qu’il existe désormais un espace politique déserté pour les français musulmans qui avaient soutenu par leur vote significatif en faveur de François Hollande une alternance politique. Selon lui, il y a désormais une place vacante sur l’échiquier politique que les prédicateurs viennent occuper, et propose pour cela une brillante analyse des causes qui motivent Tarik Ramadan à devenir français (p.172).

Cette place-là, vacante, a-t-elle été interrogée durant la campagne présidentielle ? À peu près par personne, notons-le. Sauf que la lutte contre le Front National a participé, pour sa part, comme un préalable nécessaire, à ce que la question soit posée, pour le moins.

Le livre participe d’une compréhension du contemporain sans omettre de mentionner le nom de Lacan – voilà un bon prétexte pour lire l’ouvrage ; nous ne donnerons pas la page.

Par Luc Garcia.