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La Cause du Désir n°95

La Cause du Désir n°95

Revue de l’École de la Cause freudienne, avril 2017

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Éditorial
Virilités plurielles, Aurélie Pfauwadel

Archives Lacan
Conférence à Genève sur le symptôme, Jacques Lacan

Qu’est-ce que… le phallus ?
La comédie du phallus, Pierre Naveau

Virilités plurielles
Homme ou homard ?, Christiane Alberti
Vacillations salutaires : travelling sur la virilité au XXe siècle, Camilo Ramirez
La moitié de LOM, Marie-Hélène Brousse
Revivals virilistes dans la religion, Réginald Blanchet
Clairs-obscurs : amour, virilité et jalousies, Guy Briole
Couleurs d’homme. À propos de Pasolini, Francesca Biagi-Chai

Lire Lacan
« Rapport », extrait de la conférence « Le phénomène lacanien », Jacques Lacan
De la complétude des moitiés, Dominique Wintrebert
L’envers de la fiction mâle, Rose-Paule Vinciguerra
La psychanalyse au XXIe siècle
Bonjour sagesse, Jacques-Alain Miller
Une oeuvre : L’origine de la guerre d’ORLAN
ORLAN : « Je suis “un” femme, je suis “une” homme », Hervé Castanet

Clinique
Le temps pour choisir SA virilité, Jean-Pierre Deffieux
Femme à qui ne pas se fier, Xavier Esqué
Le fils de la Joconde, Philippe Hellebois
La traque du regard, Marga Auré
Un saint homme ?, Thierry Jacquemin

Rencontre avec Jean-Marc Mormeck
Un homme dans les règles de l’Art, propos recueillis par Anaëlle Lebovits-Quenehen

Enjeux de la passe
Premiers témoignages
Voir rouge : morceaux choisis, Daniel Pasqualin
La femme qui rit, Dalila Arpin

Virilités, ce qu’en disent les A.E.
Paradoxale virilité, Fabian Fajnwaks
Au-delà du fantasme, l’outrepasse, Laurent Dupont

Contre-point
La chute de la surmoitié, Véronique Voruz
Combats et controverses. Histoires de psychanalyse
Passions doctrinales… autour du phallus. 1922-1935, France Jaigu

Le monde… comme il ne va pas
Virilité. Propos de table…, François Regnault

Brèves de divan
Laure Naveau ; Éric Zuliani ; Laura Sokolowsky ; Jacqueline Dhéret ; Nathalie Georges-Lambrichs ; Jacques Borie

La pause du désir
Portraits d’invisibles, Léonor Matet

 

VIRILITÉS PLURIELLES
Aurélie Pfauwadel

Que reste-t-il de la virilité à l’heure du déclin du Père et du nivellement de l’ère démocratique où hommes et femmes se valent bien ? Il n’y a plus de vrais hommes, seulement des semblants virils ! – telle est la thèse de Kojève subtilement commentée ici par Jacques-Alain Miller dans son texte « Bonjour sagesse ». Ce numéro de La Cause du désir se propose d’opérer un aggiornamento concernant les hommes version XXIe siècle. Le diagnostic d’un malaise dans la virilité spécifique à nos sociétés modernes ne date pas d’hier. Lacan, en 1938, rapportait déjà la dégradation du type viril à la décadence sociale de l’imago paternelle.
En effet, la virilité en tant qu’elle désigne le principe mâle suppose une tension entre deux pôles : celui du tous pareils et celui de l’homme d’exception. « S’il n’est pas de virilité que la castration ne consacre1 », on ne saurait la penser sans lien au Père. La virilité fonctionne toujours suivant une structure de renvoi. Dans l’ordre des identifications : comme le notifie bien l’injonction « Sois un homme ! » (et non « Sois l ’homme »), il s’agit de se conformer au modèle patriarcal et phallique dominant. Et dans la dimension de la jouissance : la virilité se trouve polarisée par le mirage de l’absolu, d’un point hors castration, occupé par la figure mythique de celui qui posséderait toutes les femmes.
Que la virilité relève du semblant est une idée que Lacan a fait varier au cours de son enseignement, anticipant les mutations contemporaines. Lorsqu’il formule la métaphore paternelle, dans les années 1950, il confère à l’Œdipe la charge de faire entrer le petit d’homme dans les normes du binaire sexuel telles qu’elles sont définies dans l’Autre.
L’accession au « type viril » suppose le passage par cette opération symbolique. Certes le Phallus trouve alors sa tenue dans un Nom-du-Père consistant, mais le « faire-homme » et le « faire signe à la fille qu’on l’est2 » sont d’emblée abordés par Lacan à un niveau éthologique et référés aux prestiges imaginaires de la parade sexuelle. Suivant le fil du désir puis de la jouissance, Lacan mettra toujours plus en exergue ce qui de la sexuation toucheau réel par delà les insignes et stéréotypes de genre et au-delà de l’Œdipe.

Au moment où Lacan énonce qu’il n’y a pas de rapport sexuel, le phallus se voit réduit au statut de semblant : la pluralité des modes de jouir a évincé la domination de l’Un viril sur la jouissance. La sexualité fait trou dans le réel 3, et la virilité comme fantasme qui y répond concerne les sujets des deux sexes. La virilité comme sens sexuel qui pivote « autour de cette forme grotesque4 » apparaît dès lors comme une suppléance, et même une défense relative au risque d’être précipité dans le trou du féminin.
Qu’il y ait des hommes et des femmes, « c’est d’abord une affaire de langage » et pendant longtemps, la claire bipolarité des valeurs sexuelles est venue « suturer ce qu’il en est du sexe5 ». Seuls les discours énoncent ce qu’il conviendrait de faire pour être un homme. Avec ses formules de la sexuation, Lacan conçoit une position masculine non identitaire, qui ne se réfère à aucune substance, et ne relève pas non plus de la prédication (les hommes sont ceci ou cela). La binarité du sexe dépend du choix que fait le sujet
entre deux logiques, deux contraintes liées à l’écriture de la jouissance : entre le tout phallique viril et le pas-tout phallique féminin. Lacan distingue donc « la part dite homme » de « la part femme des êtres parlants ».
C’est pourquoi ce numéro se propose d’enquêter sur la diversité du masculin chez le parlêtre, le nuancier des couleurs d’homme, plus ou moins couleur de femme : que les virilités soient plurielles est un trait d’époque. Car la déconstruction des repères traditionnels de la masculinité produit en retour un renouveau des mouvements virilistes qui en appellent autant au rétablissement du Phallus comme Nom-du-Père, qu’au déchaînement d’une haine violemment sexiste et antiféministe. Là où le semblant phallique ne régule plus si bien la jouissance par le symbolique, nous assistons au retour en force dans le réel d’une virilité grimaçante, machiste et belliqueuse, qui s’affiche de façon toujours plus décomplexée.
Comme en témoignent les psychanalystes qui ont écrit pour ce numéro, l’expérience d’une analyse perme la traversée de l’aspiration à la virilité dans ses faces obscures, autorisant hommes et femmes, différemment, à rejoindre le chemin de leur désir. Cette voie singulière est celle du symptôme, objet principal de « La Conférence à Genève sur le symptôme » de Lacan, texte de référence dont nous voulons souligner l’importance de le publier ici dans une version établie par les soins de J.-A. Miller. Ce texte est de ceux qui causent le désir pour la psychanalyse – tel est le but premier de notre revue si bien nommée. Vous verrez que LCD nouvelle mouture présente plusieurs rubriques inédites que le nouveau comité de rédaction a conçues collectivement à cet effet !

Aurélie Pfauwadel est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.
1. Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine » (1958), Écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1966, p. 733.
2. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant (1970-1971), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2 006, p. 32. Ces références éthologiques sont présentes dès les premiers Séminaires de Lacan.
3. Cf. Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2001, p. 562.
4. Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent » (1973-1974), leçon du 11 juin 1974, inédit.
5. Lacan J., Le Séminaire, livre XIX,…ou pire (1971-1972), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2011, p. 40.
6. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-1973), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1975, p. 74.