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La Cause Du Désir n°96

La Cause Du Désir n°96

L’HONNEUR POLITIQUE DE LA PSYCHANALYSE
Aurélie Pfauwadel

La psychanalyse s’éleva d’emblée contre « tous les racismes et tous les eugénismes » :
elle « fut, jusqu’aux années 1940, celle qui s’est opposée, rigoureusement, aux effets
politiques et institutionnels du système perversion-hérédité-dégénérescence 1 ».
Michel Foucault, habituellement tortueux dans ses positions à l’égard de la psychanalyse,
reconnaît là nettement « l’honneur politique » du mouvement freudien et son effort
pour réagir à la grande montée des idéologies fascistes en cette période de sinistre mémoire.
Il y décèle même avec justesse « ce qu’il y a de plus cohérent en elle 2 » : il s’agit là d’un fait
de structure essentiel au discours analytique, et non d’une contingence historique.
Pour autant, Foucault persista à tenir la psychanalyse pour une « rétroversion historique »,
dépassée et aveugle aux nouveaux dispositifs de pouvoir. À l’inverse, nous tenons
qu’elle peut prétendre à une clairvoyance spéciale quant à ce qui se trame dans les tréfonds
extimes de la modernité 3. Mais ce, à la condition expresse de ne pas dissocier l’éthique
du réel d’une politique du réel. De ne pas prendre le cabinet de l’analyste pour un
scaphandre à deux places hermétique à la boue du monde. Les psychanalystes disposent
d’une lucarne sans équivalent sur l’irrésistible dérégulation actuelle des jouissances et la
pluralité des réactions au torrent incoercible ouvert par la science et le capitalisme. Ils
savent que les seules racines qui existent ne sont pas celles des identités fantasmées, mais
celles du surmoi qui plongent directement dans le ça. Ils peuvent anticiper les déchaînements
de violence et les irruptions de férocité auxquels donnerait lieu l’injonction de
« Remettre la France en ordre » si elle accédait aux leviers de l’État.
Aussi considérons-nous que la vaste mobilisation de l’École de la Cause freudienne,
ces derniers mois, contre la dérive de la mort, renoue avec cette distinction politique de
la psychanalyse qui fait sa dignité. Mais Jacques-Alain Miller a accompli un pas de plus
en impulsant une orientation nouvelle aux relations que les psychanalystes entretiennent
avec « le champ de la politique 4 ». Son projet est de faire exister la psychanalyse dans le
domaine de la « psychologie collective », en invitant les psychanalystes à réfléchir plus
avant le champ de la Cité et à produire des pensées multiples et des discussions articulées 5,
via le réseau politique lacanien « Le Réel de la vie » et les revues attenantes 6.
Le Réel de la vie ? Drôle de nom pour le premier think tank lacanien de l’histoire de
la psychanalyse ! Pas tant que ça si l’on songe que Lacan faisait équivaloir la volonté de
mort avec celle de ne plus rien vouloir savoir, avec la démission « devant la seule chose
qui vaille la peine, à savoir ce que c’est que savoir 7 ». Ce numéro de La Cause du désir
propose donc de ne pas renoncer à en savoir plus sur ce qui, dans la vie, peut préférer la
mort et approche par là le problème du mal. L’automatisme de répétition, l’insistance
infinie de la demande, poussèrent Freud à théoriser, au-delà du principe de plaisir, la
pulsion de mort : ce qui commande le vivant n’est pas son autoconservation, mais la
recherche d’un retour de jouissance. Lacan invite à sa suite à sortir de la pseudo-antinomie
de la vie et de la mort, qui constituent bien plutôt deux faces de la pulsion, vivifiante
ou mortifère.
En quoi la psychanalyse aurait-elle quelque chose à nous apprendre sur la vie et sur
la mort ? Car il s’agit là de deux impensables dont elle ne saurait dissiper l’opacité. Nous
n’avons pas plus d’idée de ce qu’est la vie – que notre corps porte sans rien en attraper –
que nous ne pouvons penser la mort, qui surgit bien souvent comme un impossible
venant trouer l’éternel retour des signifiants du quotidien. Et pourtant, Lacan là encore
produit l’étonnement : lorsqu’il s’exclame par exemple que « La mort est du domaine de
la foi. », dans sa fabuleuse conférence à Louvain de 1972. Nous avons la chance de publier
ici ce texte d’une grande actualité, dans une version établie pour la première fois par
J.-A. Miller.
Par le jeu des questions-réponses, Esthela Solano-Suárez restitue pour nous la portée
de ces saillies lacaniennes, avec une générosité qui n’a d’égale que sa rigueur. Le lecteur
découvrira un numéro d’une grande richesse théorique, mais aussi clinique, tant il est vrai
que « vivant » et « mort » relèvent fondamentalement du rapport que chaque être parlant
entretient avec la structure : autrement dit, avec la parole, le corps et le réel, noués par
le symptôme.
C’est d’avoir à vivre qui est angoissant, c’est d’avoir un corps affecté qui est insupportable.
La psychanalyse procède quant à elle à l’envers des rêves de mort comme des
songes d’éternité, en offrant la possibilité au parlêtre de mieux s’y retrouver dans le jeu
mêlé des signifiants qui mortifient et de la jouissance qui vivifie, afin de soutenir non sans
courage son propre mode de vivre.

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1. Foucault M., La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 157.
2. Ibid., p. 197.
3. Sur la notion d’« extimité », cf. Miller J.-A., « L’Autre dans l’Autre » et « Plus intérieur que le plus intime », publiés dans ce numéro.
4. Cf. Miller J.-A., La Movida Zadig. Zero abjection democratic international group, no 1, mai 2017, p. 30.
5. Cf. Miller J.-A., « Conférence de Madrid » (13 mai 2017), Lacan Quotidien, no 700, 19 mai 2017, publication en
ligne (www.lacanquotidien.fr).
6. La nouvelle revue HERETICS, à paraître & La movida Zadig, op. cit.
7. Lacan J., Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p. 120.