1, rue Huysmans - 75006 Paris, France | T:+33 01 45 49 02 68 | F:+33 01 42 84 29 76 Contactez-nous

L’angoisse

L’angoisse

L’angoisse

Introduction à la lecture du livre X

L’objet dans le Séminaire X

Nathalie Charraud

Dans le Séminaire X, Lacan souligne qu’au stade oral le petit sujet est dans la confusion de l’objet a et de l’Autre, et de lui-même avec l’objet. Le sein fait partie de lui, mais peut devenir cessible, séparé : l’angoisse de sevrage correspond au moment où le sein, il puisse le prendre ou le lâcher, c’est là où se produit le moment de surprise le plus primitif, accompagné d’un sentiment de déréliction(1). La connexion de l’objet oral avec la voix instaure les manifestations primaires du surmoi sous forme d’incorporation.

Les objets a dans leur pluralité renvoient aux objets pulsionnels freudiens et Lacan tente dans la dernière partie du séminaire une formalisation de chacun de ces objets dans leur appartenance au sujet ou à l’Autre, en des schémas distincts pour chaque objet mais précurseurs(2) de ceux de l’aliénation et de la séparation que l’on trouve dans le Séminaire XI, et qui vaudront pour l’objet a en tant que tel. L’objet oral correspondant au besoin renvoie à un besoin dans l’Autre alors que l’objet anal, objet de demande éducative, indique la demande dans l’Autre. L’objet oral complète le petit enfant d’un sein dont il cherchera assez vite, non sans angoisse, à se sevrer.« Il ne sait pas, il ne peut pas savoir, que le sein, le placenta, c’est la réalité de la limite de a par rapport à l’Autre. Il croit que a, c’est l’Autre, le grand Autre, la mère. En revanche, c’est au niveau anal qu’il a pour la première fois l’occasion de se reconnaître dans un objet. »(3) « L’objet anal se trouve à être le premier support de la subjectivation dans le rapport à l’Autre, je veux dire ce en quoi, ou ce par quoi, le sujet est d’abord requis par l’Autre de se manifester comme sujet, sujet de plein droit »(4).

Au stade anal, c’est la première fois que le sujet a l’occasion de se reconnaître dans un objet dont il se sépare, en réponse à la demande de l’Autre. L’excrément devient objet agalmatique, avec toute l’ambivalence d’une reconnaissance ambiguë de la part de l’Autre qui en fait bientôt, d’un objet admiré, quelque chose de repoussant. « L’évacuation du résultat de la fonction anale en tant que commandée va prendre toute sa portée au niveau phallique comme imageant la perte du phallus »(5). Cette imaginarisation s’appuie sur la connexion du stade anal et la scoptophilie. En même temps, elle s’associera à l’angoisse de castration : l’amour se métaphorisera en don, même si on ne donne rien. Le désir si particulier de l’obsessionnel, son ambivalence, est à rattacher à ce nouage entre anal, scopique et castration. Le désir sous le mode anal s’appuie sur une sorte de métonymie scopique qui fait qu’un objet remplacera toujours l’autre, un désir prendra la place d’un autre, ce qui peut être source d’inhibition. Le sujet fonctionnant sous le mode oral aura au contraire pour fixation un point, jusqu’à l’aveuglement, avec l’angoisse de se perdreen perdant l’objet. L’angoisse chez l’obsessionnel, que Lacan caractérise comme angoisse anale, s’accroche à ce noyau irréductible qu’il faut que l’Autre « demande ça ». Ses manœuvres audacieuses, ses tentatives perverses et raffinées, visent cette demande de la part de l’Autre. La métaphore du don, la fonction de la trace, voire de la signature (chez le voleur) sont empruntées à la sphère anale. « Le don est l’acte suprême, a-t-on dit, et même l’acte social total »(6). La référence de Lacan est ici clairement l’essai sur le don de Marcel Mauss. Nous nous proposons de faire un rapide détour par le texte du grand sociologue avant de considérer la façon dont Lacan mathémise la grammaire d’une phrase dont la signification est un objet qui émerge d’un nœud de sens tournant précisément autour du don.

L’essai sur le don de Marcel Mauss(7).
Dans les sociétés dites primitives, les offrandes aux dieux étaient faites pour obtenir leur bienveillance et leur protection. Par contamination, tout don est en quelque sorte signifiant de demande. L’obligation de rendre met l’accent sur le fait que l’objet est toujours à l’intersection du sujet ($) et de l’Autre (A barré), et qu’il doit circuler. Mauss s’interroge sur « cette force qui pousse à rendre la chose reçue, et en général à exécuter les contrats réels » (p .153). La question du don met en jeu le symbolique des contrats et le réel de l’objet. C’est un « système de prestation totale » dans la mesure où « c’est tout le clan qui contracte pour tous, pour tout ce qu’il possède et pour tout ce qu’il fait, par l’intermédiaire de son chef » (p.152). Il y a encore prestation totale au sens où c’est le principe de rivalité qui domine ces pratiques, jusqu’au potlach. Il y a obligation de donner et de recevoir, refuser de prendre équivaut à déclarer la guerre.
Les objets offerts chez les Trobriandais par exemple, étudiés par Malinowski, étaient des bracelets, des colliers, des haches, etc., des objets fabriqués, des objets culturels. Pour Mauss, ces objets jouaient le rôle de monnaie. Thésaurisés, ils ont été la source de la fortune des Trobriandais. Non détruits par l’usage, ces objets pouvaient être quantifiés, même s’ils n’avaient pas la valeur libératoire de nos monnaies modernes. Au contraire, ils demeuraient attachés à des personnes et à des clans, leur valeur est encore subjective et personnelle, mesurée à l’empan de leurs donateurs successifs (p.178).

Dans son introduction à l’œuvre de M. Mauss, Claude Levi-Strauss exprime son admiration pour le grand ethnologue qui « voyait donc juste quand il constatait dès 1902 qu’en somme, dès que nous en arrivons à la représentation des propriétés magiques, nous sommes en présence de phénomènes semblables à ceux du langage » (p. XXXI). Quand Mauss parle de système, comme le faisait d’ailleurs Saussure, C. Levi-Strauss y voit la naissance d’une pensée structuraliste : « Pour la première fois, le social cesse de relever du domaine de la qualité pure : anecdote, curiosité, matière à description moralisante ou à comparaison érudite et devient un système, entre les parties duquel on peut donc découvrir des connexions, des équivalences et des solidarités » (p. XXXIII). Les activités sociales s’analysent en termes de relations et de combinatoire et C. Levi-Strauss compare l’essai sur le don à la phonologie et la linguistique, du moins chez Mauss cette orientation est restée à l’état d’esquisse. « Que Mauss n’ait jamais entrepris l’exploitation de sa découverte et qu’il ait ainsi inconsciemment incité Malinowski à se lancer seul […] dans l’élaboration du système correspondant, est un des grands malheurs de l’ethnologie contemporaine » (p. XXXV). Ceci d’autant plus que ce dernier fit reculer les progrès acquis en décrivant des phénomènes et en introduisant des postulats sans valeur scientifique. Le commun dénominateur aux yeux de Levi-Strauss des activités socialesdécrites dans l’Essai est le terme d’échange. Ainsi le hau est un produit de la réflexion indigène et Mauss n’aurait pas tiré toutes les conséquences de son observation sur la particularité linguistique relevée chez les Papous et les Mélanésiens qui « n’ont qu’un seul mot pour désigner l’achat et la vente, le prêt et l’emprunt. Les opérations antithétiques sont exprimées par le même mot ».
C. Levi-Strauss nous invite à reformuler ce problème de l’interprétation du jugement mélanésien : « Ne sommes-nous pas dès lors fondé à dire que si Mauss avait pu concevoir le problème du jugement autrement que dans les termes de la logique classique, et le formuler en termes de logique des relations, alors, avec le rôle de la copule, se seraient effondrées les notions qui en tiennent lieu dans son argumentation (il le dit expressément : « le mana … joue le rôle de la copule dans la proposition »), et le hau dans la théorie du don ? » (p. XL). Le don est donc un acte signifiant au cœur des relations sociales comme des relations entre deux individus. Pour M. Mauss, c’est un acte social total, qui implique et organise la totalité de la communauté autour, ajoutera Lacan, de la question de l’objet.

« Je te demande de refuser ce que je t’offre »
Cette phrase célèbre, produite par Lacan le 9 février 1972, est construite avec trois verbes dont le dernier signifie un don enveloppé des deux premiers. Cet emboîtement se révèle plus précisément avec l’écriture qu’il propose : le « je te demande + substantif » s’écrit f(x,y,z). Le substantif s’écrit à son tour « refuser » : z=g(x,y,z), où le substantif à son tour s’écrit « ce que je t’offre » : z=h(x,y). La grammaire ainsi fait partie de la signification, comme Jakobson l’avait affirmé la veille lors d’une conférence. La signification qui émerge est celle d’un objet : « Je te demande de refuser ce que je t’offre, parce que c’est pas ça ». Mais Lacan précise que, même sans le « c’est pas ça », la signification de l’objet surgirait d’un nœud de sens, du nœud formé par les trois verbes, qui pourrait plutôt s’énoncer : « je te demande de refuser que je t’offre », l’objet est d’autant plus là qu’il est éclipsé de la phrase.

C’est de la demande paradoxale qu’émerge l’objet, qui n’est pas ici ramené à l’objet anal, mais à l’objet en tant que tel. « C’est d’un nœud de sens que surgit l’objet lui-même, et pour le nommer, puisque je l’ai nommé comme j’ai pu, l’objet a ». L’objet a fait partie de ces choses qui ne peuvent se dire, à propos de quoi il vaut mieux se taire, selon Wittgenstein. Et Lacan d’ajouter que c’est bien pourquoi « c’est pas ça ». Au niveau de la logique classique, la phrase devient impossible : si c’est pas ça que je t’offre, alors pourquoi le refuser, et pourquoi le demander ? Il est impossible de soutenir une relation de la demande au refus, de même du refus à l’offre.
Autrement dit, si c’est pas ça que je t’offre, c’est pas ça que tu peux refuser, et c’est pas ça que je te demande. Mais l’objet n’est pas tant dans le « c’est pas ça » que dans le nœud des trois verbes, et Lacan affirme que si on ôte un de ces verbes, ça ne veut plus rien dire : l’effet de sens est dans la conjonction des trois verbes, en tant que « je l’appelle petit a ». Ce nœud plus précisément sera le nœud borroméen qu’il introduit dans cette leçon pour la première fois.Nous n’avons plus affaire à des objets a, mais à une fonction a que l’on pourrait écrire a(x), où le x décrirait les quatre ou cinq objets de la pulsion. De ces objets pulsionnels, l’objet a émerge donc dans une équivalence des verbes binaires : je t’emmerde, je te regarde, je te parle, je te bouffe, sont tous les quatre grammaticalement équivalents, et c’est cette équivalence même qui est l’objet a.

Le pivot de la signification qui se trouvait encore dans le Séminaire X du côté du père dans son unicité(8), se déplace clairement ici du côté de l’objet a élaboré comme unique. J.-A. Miller, dans sa présentation des Journées de l’AMP consacrées à l’objet a, soulignait le moment tournant que représente le Séminaire X, concernant la question du père en relation à l’objet a. En effet, il y a à la fin de ce séminaire une sorte d’hommage rendu au père comme père du désir. Ce père singulier est contemporain d’une élaboration plurielle des objets a. Dans les séminaires suivants, l’objet a tend à se logifier pour devenir l’indicateur d’une pure place topologique, alors qu’à l’inverse le père, au moins le Nom-du-Père, se pluralise en les Noms-du-Père(9).

On assiste dans le Séminaire X à ce chiasme entre objet et père, et nous avons pu mettre en évidence un moment, dans le Séminaire XIX, où l’objet a est effectivement construit comme ce autour de quoi tourne la signification. C’est l’objet qui, d’une certaine façon, capitonne la signification, et non plus le Nom-du-Père. Au niveau théorique, le petit a dans les derniers séminaires sera au centre du coinçage du nouage borroméen entre le symbolique, l’imaginaire et le réel.

(1) Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par J-A Miller, Paris, Seuil, p. 362
(2) Ibid., p. 336
(3) Ibid., p. 350
(4) Ibid., p. 379
(5) Ibid., p. 351
(6) Ibid., p. 353
(7) Mauss M., « Essai sur le don », Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1991 (4e édition)
(8) On se rappelle le commentaire de Lacan de la grande scène d’Athalie dans le Séminaire III, chapitre XXI, où la crainte de Dieu est le point de capiton de toute la scène.
(9) « Les noms-du-Père » était le titre prévu pour l’année de séminaire suivante, auquel Lacan renoncera pour introduire, dans le nouveau contexte de l’ENS, « les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse ».