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Le transfert

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Le transfert

Introduction à la lecture du livre VIII

Yves-Claude Stavy

Le Séminaire VIII suit le Séminaire VII. Simple lapalissade ? Allons donc. C’est un préliminaire à toute chance de lecture féconde du Séminaire de Jacques Lacan, tel qu’il était mené, année après année. Pas d’assertion posée par Lacan à tel moment de son enseignement, qui puisse se confondre avec un dogme. Plutôt un pari, constant depuis la thèse sur le cas Aimée : parvenir à cerner un insupportable à partir et contre les Lumières de ce qui, à tel moment précis, tient lieu de ce qui est sûr. Le sûr (variable), symptôme d’un point de certitude (constante). « Il arrive que nos élèves se leurrent de trouver déjà là ce à quoi notre enseignement nous a porté depuis. N’est ce pas assez que ce qui est là n’en ait pas barré le chemin ?», écrit Lacan en 1966, dans « De nos antécédents » (1).

Aborder la lecture de tel séminaire de Lacan et non pas de tel autre, c’est devoir déjà isoler l’enjeu tel qu’il se posait au terme du séminaire précédent.

Le Séminaire VII : une éthique de la psychanalyse orientée par la Chose, hors civilisation langagière
Le Séminaire VII L’éthique de la psychanalyse (1959-1960) – précédant le séminaire Le transfert (1960-1961) -, marque un tournant crucial dans l’enseignement de Jacques Lacan. Durant les années cinquante, il s’agissait avant tout pour Lacan, d’opérer une distinction entre ce qui relève de la catégorie du symbolique (fonction et champ de la parole et du langage), et ce qui relève de la catégorie de l’imaginaire (les identifications moïques, en particulier). Le séminaire VII opère une mise en cause inédite de la confiance accordée jusque là à l’ordre symbolique. Il s’agit, pour le Lacan de L’éthique, avec Freud, de tenir compte de ce qui persiste dans le symptôme, malgré son interprétation la plus rigoureuse. Le symptôme n’obéit pas seulement aux lois du refoulement. Il s’avère une défense vis-à-vis d’une jouissance ne se laissant pas annuler par la fonction signifiante : « désir et fantasme ne saturent pas ce dont il s’agit dans la jouissance, rejetée hors du symbolique et de l’imaginaire, dans le réel », écrit Jacques-Alain Miller dans les « six paradigmes de la jouissance »(2).

C’est l’avancée majeure du Séminaire VII : une éthique de la psychanalyse n’oubliant pas la certitude d’un réel hors signifiant, derrière la civilisation langagière. – Mais cette avancée majeure ouvre elle-même sur une impasse : affirmer que la jouissance ne provient pas de l’Autre symbolique, mais de la Chose (das Ding), hors symbolisation langagièrepose la question de savoir comment parvenir à en tenir compte, à l’aide de la fonction et du champ de la parole et du langage. C’est l’enjeu du séminaire VIII que de commencer à tenter de répondre à cet enjeu, crucial pour la psychanalyse.

Le transfert avant le Séminaire VIII, et le transfert dans le Séminaire VIII
Poursuivre l’année suivante sous le titre Le transfert, est l’effort mené dès lors par Lacan, pour repenser, à nouveaux frais, la relation du signifiant avec le hors symbolisé. A cet égard, le séminaire VIIImarque une première étape dans un ensemble constitué des quatre séminaires suivant le séminaire de L’éthiquede la psychanalyse, (Le transfert, L’identification, L’angoisse, et Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse) :
— Le recours au Banquet de Platon permet en effet à Lacan, de mettre en valeur l’agalma dans le transfert : « quelque chose qui est un élément caché, déterminant, et qui n’a pas le statut, la structure signifiante», souligne également Jacques-Alain Miller (2). A l’aide d’un signifiant, le symbole Φ, signifiant de la jouissance, Lacan tente ainsi d’épingler un hors symbolisé. Dans Le transfert,Φ est en quelque sorte le signifiant d’une jouissance, (elle, hors symbolique). Cette première étape est donc une étape intermédiaire : dans le séminaire L’angoisse, la jouissance cesse de trouver son signifiant, tout en trouvant place, en tant qu’élément, dans la structure: « l’objet traduit une signifiantisation de la jouissance, en respectant qu’il ne s’agit pas là de signifiant », écrit encore Jacques-Alain Miller (2).
— Présenter le transfert sous l’égide d’un agalma cachant autant qu’indiquant un élément de structure non signifiant, c’était de la part de Lacan, produire une subversion inédite de sa propre théorie du transfert jusque là avancée :

Le transfert pour Lacan, avant le Séminaire VIII Les abords théoriques du transfert par Lacan suivent en effet, comme leur ombre, les avancées et les renversements successifs scandant son enseignement.
a) Avant le séminaire de Léthique de la psychanalyse, l’enjeu est de donner la priorité aux lois du langage et du signifiant, sur l’inertie, imaginaire : l’analyste, dans la « Direction de la cure » (1959), est « celui qui supporte la demande, non comme on le dit pour frustrer le sujet, mais pour que reparaissent les signifiants où sa frustration est retenue » (3), D’où un transfert alors « expliqué [par] une régression qui ne montre rien d’autre que le retour au présent de signifiants usités dans des demandes pour lesquelles il y a prescription » (3).
Sans doute, Lacan considère-t il dès cette date, que « l’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas » et Lacan d’ajouter aussitôt, que dans la cure, « même ce rien, [l’analyste] ne le donne pas […]. Autrement, cela ne vaudrait pas cher » (3). – Mais ce « rien » tel qu’il est abordé avant le séminaire L’éthique de la psychanalyse, est affine au sujet lui-même : sans la moindre connexion à un reste échappant à la symbolisation. La théorie du transfert dans la « Direction de la cure »revient à « confondre le transfert est la demande […]. C’est dire que les demandes n’étaient que transfert, […] mais cela oblige aussi à écrire le transfert avec le signifiant qui est alors celui de la pulsion chez Lacan [$ <> D]. Ca donne comme clé de ce virage de la fin de l’analyse, que toutes les demandes qui ont été déployées durant l’analyse, n’étaient que transfert», souligne Jacques-Alain Miller, dès son cours de 1985 (4).
« Si le transfert primaire reste le plus souvent à l’état d’ombre, ce n’est pas cela qui empêchera cette ombre de rêver, et de reproduire sa demande, quand il n’y a plus rien à demander », affirme encore Lacan en 1959 (3).

b) Le séminaire L’éthique de la psychanalyse opère un renversement inédit des rapports de l’homme au logos. La jouissance venant de la Chose, et non pas de l’Autre, n’est pas totalement soustraite par l’opération langagière. L’objet dont la pulsion fait le tour, cesse de pouvoir être abordé par les seules lois du signifiant à partir desquelles s’articulaient si rondement : besoin, désir, et demande.

La théorie du transfert dans le Séminaire VIII
Ce rien, équivalent au sujet dans « Direction de la cure », va subir un renversement sans précédent dans le séminaire Le transfert :
« Donner ce qu’on n’a pas, suppose un statut singulier de l’inclusion », constate Jacques-Alain Miller. « Il est intéressant de voir que [dans « la direction de la cure »]la demande s’adresse à l’Autre du signifiant, et il faut donc que cet Autre dispose des signifiants d’accueil et de refus. Le sujet en est le serf. On comprendrait de travers la double identification au signifiant tout puissant de la demande et à l’objet de la demande d’amour, si on ne se rappelait pas que l’objet est encore [dans «la direction de la cure»] un objet qui est signifiant imaginaire. […] Si on peut passer au Banquet [dans le Séminaire VIII] à des considérations qui ont l’air tout à fait disjointes sur la demande et le désir au stade oral, anal et génital (5), c’est que c’est exactement le même mouvement que dans « la direction de la cure », mais cette fois ci repris avec un statut de l’objet qui n’est plus simplement signifiant. […]. Le sujet pur, les particularités du sujet sont annulées pour n’être plus que le manque de signifiant. C’est au contraire du particulier de l’objet, qu’une valeur unique peut émerger et s’instaurer » (6).

La théorie du transfert après le Séminaire VIII
Réponse à l’impasse d’une Chose hors d’atteinte, le séminaire Le transfert est une première tentative de Lacan, pour nouer une nouvelle alliance entre la jouissance et l’Autre, à l’aide d’un signifiant particulier, le symbole Φ (7). Après cette tentative, Lacan maintiendra son pari, tout en renonçant dès lors à épingler la jouissance, à l’aide d’un signifiant : ce sera l’inclusion dans l’Autre d’un objet non signifiant, mais pas hors structure. Les séminaires de L’angoisse (1962) puis Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1963), seront l’occasion pour Lacan d’aborder les conséquences d’une jouissance post langage, fragmentée en objets petit a. Ce qui, dans le séminaire VIIIs’avérait caché sous le semblant flamboyant du phallus symbolique (7), va trouver une formalisation rigoureuse dans le séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, à l’aide d’une porte à double entrée: d’une part, le sujet supposé savoir (« celui que je suppose savoir, je l’aime »); d’autre part, la consistance logique de l’objet dans l’Autre. Théorie du transfert et enjeux de fin de cure devaient bientôt trouver avec l’invention, par Lacan, de la passe (1967), une issue inédite.

Notes

(1) Lacan J., « De nos antécédents », Ecrits, Seuil, Paris, p. 67.
(2) Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance » , La Cause freudienne, n°43, p. 14 et 17
(3) Lacan J.« La direction de la cure », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 618.
(4) Miller J.-A., cours L’Orientation lacanienne, « Extimité », cours des 11 et 18 déc. 1985 (inédit).
(5) Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, chap XIV et XV pp. 237 à 264
(6) op.cit., chap. XVII, pp. 281 à 296.
(7) op.cit., chap. XII « le transfert au présent » pp. 281 à 296.