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Le trauma, instant du réel

Le trauma, instant du réel

Par Alain Jouffret

Des évènements terribles se sont produits à Nice le 14 juillet 2016, un symbole de notre culture volontairement visé, avec une violence inouïe. L’attentat terroriste est un acte de guerre. Il n’appartient pas à la série des catastrophes naturelles. L’autre veut vous tuer, il y a là une différence essentielle.

La Guerre nous réveille, elle désenchante le monde en mettant au jour sa face la plus noire, celle de la jouissance inavouable et pourtant si présente en chacun. Ce « moment d’effraction de la civilisation » repéré par Freud[1] comme l’effet majeur de la guerre, assorti à « la désillusion » qu’il produit caractérise en soi le fondement de la clinique du post traumatisme.

Le trauma fait rupture, coupure existentielle dans la vie du sujet qui tente d’en rendre compte dans l’après-coup. Car le trauma – c’est là notre position éthique – ne peut être perçu au moment où il se produit, il n’est saisissable que par ses conséquences, ses effets dans la langue et non par l’expérience vécue elle-même. Le voile de l’horreur dont se pare ce surgissement d’un réel s’impose alors à chaque parlêtre selon ses coordonnées subjectives propres. Ces élaborations que sont nos propres voiles s’inscrivent dans une logique particulière, la logique du fantasme. « Nous n’avons pas accès au trauma du réel [….] ce que désigne le trauma est déjà infiltré par le fantasme.[2] »

Le travail de l’analyste porte sur cette interprétation faite par le sujet, sans pour autant réduire la part de réel en jeu dans ce temps de l’après-coup où se met en branle la subjectivation. Par delà l’impact de l’événement traumatique, au sein de la trame même de ses élaborations fantasmatiques, les signifiants du sujet viennent redoubler le réel traumatique en reportant l’écho de la jouissance en excès sur le fil de la chaine signifiante.

Le traumatisme est un des noms de la contingence, de ce qui cesse de ne pas s’écrire. Le sujet en rend compte au travers d’un éprouvé qui confine à l’effraction et qui affecte tant le corps du parlêtre que son rapport à la langue. Ainsi confronte t-il chacun à un hors sens, un vide de sens et à une part inassimilable dans la structure, un trop plein de jouissance qui se commute en divers phénomènes de corps. Dans l’entrelacs du corps et du verbe, l’effet traumatique perdure chez bien des sujets, sous une double forme : insistance de la répétition signifiante dans la structure, itération de jouissance dans le corps. Nous pouvons lire ce relief, à deux niveaux de la clinique, à partir de deux temps dans l’œuvre de Lacan, le premier et le dernier enseignement.

En appui sur cette scansion, Éric Laurent oppose ces deux modes d’approche du trauma[3]:

            – Le trauma peut apparaître comme trace, point de réel impossible à résorber à l’intérieur du symbolique (du réel dans le symbolique), à quoi Lacan donne le nom de « troumatisme ». Cela ouvre à un traitement par le sens  – à donner du sens pour circonscrire ce qui n’en a pas. Il s’agit alors d’inscrire le trauma dans la particularité inconsciente du sujet.

            – Dans un second sens (du symbolique dans le réel), le trauma renvoie le sujet au réel de la structure ; le langage comme parasite hors sens du vivant est réel. Le sens des règles, l’attachement à l’Autre s’invente à partir d’un point primordial, hors sens. Dans cette perspective, il faut réinventer un Autre qui n’existe plus, inventer un chemin nouveau causé par le traumatisme.

Il en va tout autrement dans les approches post-traumatiques en santé mentale. En mettant au premier plan les notions d’état « de stress post-traumatique », « de stress aigu » leur action priorise la symptomatologie somatique du trauma. Mais il s’agit surtout de circonscrire les effets de la jouissance en tentant de les isoler de la parole. Á la suite des attentats, une étude nationale cognitivo-comportementale[4] propose ainsi de soumettre une partie des participants à la rédaction puis à la lecture du récit traumatique après la prise d’un bêtabloquant, le Propranolol (Avlocardyl). Le protocole proposé vise à anesthésier les effets de jouissance dont est nécessairement porteuse la parole lors de la remémoration du trauma vécu. La visée réductionniste de cette étude procède d’un déni de l’action du signifiant dans un but clairement affiché de rentabilité thérapeutique, en augmentant  la rapidité et le nombre de prise en charge.

L’analyste situe son action bien au-delà d’une approche se repérant principalement sur les effets somatiques du traumatisme, même si ces symptômes, lorsqu’ils sont majorés, doivent être pris en charge au plan chimiothérapique (angoisse/troubles de l’humeur/trouble du sommeil). Le traitement du trauma nécessite la mise au travail de la parole du patient, à entendre non comme une ouverture à tout crin de la parole (« parler soulage ! ») mais plutôt dans un usage réglé de celle-ci, ce qui suppose de laisser toute sa place à ce qui ne peut se dire.

Les heures sombres que nous venons de traverser nous rappellent que le traumatisme est inhérent à la vie humaine et que notre rapport à l’existence ne peut se réduire à une équation aussi complexe fût-elle, ni à un assemblage de processus physiologiques. Entre la cause et l’effet, il nous faut intercaler la subjectivité. La subjectivité se fait toujours trace de la contingence du vivant. C’est cela le fondement de la causalité psychique. Nous en trouvons la preuve dans le fait que le même événement traumatique est vécu différemment par chacun des protagonistes. Au plan subjectif, le trauma, instant du réel, ne vaut que par son interprétation singulière, au un par un.

 

[1] Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et la mort », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
[2] La Sagna Ph.,  « Les malentendus du trauma », La Cause du Désir, no 86, mars 2014, p. 40-50.
[3] Laurent É., « Le trauma à l’envers », Horizon, Octobre 2002, p. 4-8.  wapol.org/ornicar/articles/204lau.htm
[4] Étude PARIS-MEM, « Traitement des troubles post-traumatiques avec le blocage de la reconsolidation », APHP.
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