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L’école et son psychanalyste

L’école et son psychanalyste

L’école et son psychanalyste

Jacques-Alain Miller

Cette conférence du 27 octobre 1990 à Grenade au moment de la fondation de l’École européenne de Psychanalyse était restée à notre connaissance inédite.* Ce qui y est dit est plus d’actualité que jamais, de nous renvoyer au sens de la construction d’institutions analytiques fondées sur l’enseignement de Lacan. On y trouvera une lecture minutieuse de l’«Acte de fondation» et des remarques, certes datées pour la partie procédure, sur la passe. À la fin du texte, dans la partie débat, Jacques-Alain Miller commente la position de Lacan par rapport à l’État : il n’appelle pas de ses vœux l’État à faire intrusion dans le champ freudien, mais l’évoque toutefois comme une possibilité. Nous savons que nous y sommes aujourd’hui — quoi qu’en disent certains. Lacan, nous dit J.-A. Miller, a toujours insisté sur l’idée que l’on a des comptes à rendre. J.-A. Miller conclut en parlant de l’École Européenne comme d’une «base d’opérations» en Europe, c’est un «pouvoir de réponse» face à «l’éventuel désir de l’État de capter la psychanalyse».
 C. Bonningue

Je suis content. Du point de vue intellectuel, peu de choses me font autant plaisir que le commentaire des textes de Lacan. Ce n’est pas un devoir, mais vraiment un plaisir. Ces textes ont une forme rigoureuse, méditée, chaque mot est à sa place, une place choisie. Cela peut être commenté comme une poésie — avec la même attention, le même soin —, bien que ce ne soit pas une poésie, et la structure soutenant ces énoncés peut être recomposée. Il est un autre attrait intellectuel à lire et à commenter Lacan. Si les textes paraissent obscurs au premier abord, leur élucidation délivre un plus-de-jouir. Commenter Lacan doit être un divertissement : il faut inventer, mettre à jour les difficultés. Le savoir ne doit pas être triste.

Le texte a une structure et pas plusieurs. Nos lectures peuvent varier, mais elles doivent viser une seule bonne lecture, même si nous ne sommes pas à sa hauteur. Ce qui ne veut pas dire que chacun puisse le lire comme il veut. J’ai aujourd’hui une pensée spéciale pour García Lorca, que j’ai beaucoup lu pendant mon adolescence, pour apprendre l’espagnol. C’est sa signature qui a le plus attiré mon attention, alors que, comme tout adolescent, je cherchais ma propre signature. Celle que je dois apposer ces jours-ci sur plusieurs documents copie la sienne.

Le thème de ce séminaire, « L’École et son psychanalyste », est une variation du titre du texte de Lacan de 1967 « Proposition sur le psychanalyste de l’École ». Il a été choisi dans la perspective de l’École espagnole. Un premier pas a été effectué vers cette École, nous sommes dans la construction de l’École Européenne de Psychanalyse.

La construction d’une École de psychanalyse ne concerne pas que les analystes pratiquants ou les analysants, elle intéresse un peu plus de monde que ça. Lacan voulait faire entrer dans son École des non-analystes, et nous devons, nous, en faire autant avec la nôtre. Cette construction doit se faire avec le contrôle un terme utilisé par Lacan d’une audience extérieure. Nous ne sommes pas dans un séminaire de théorie pure, mais dans un séminaire de théorie pure et appliquée. Nos travaux appliqués visent la construction d’une École, ce qui signifie que nos discussions auront une application immédiate.

FONDATION

Un performatif
Nous avons choisi de commenter des textes statutaires de Lacan, dont « L’acte de fondation »(1).
Il s’agit d’un acte qui commence avec un « Je fonde ». C’est ce que l’on appelle, à partir d’Austin, un performatif(2). Une fois que l’on a dit « Je fonde », on a fondé, à condition d’être dans une position en laquelle d’autres peuvent croire. Nous croyons Lacan lorsqu’il dit « Je fonde l’École française de Psychanalyse », mais s’il avait dit « École française d’Odontologie », cela n’aurait pas été un performatif efficace. La théorie du performatif discute les conditions du contexte qui font l’efficacité de l’énoncé. Lacan le dit dans le premier paragraphe du « Préambule » : « Cette fondation, on peut soulever d’abord la question de son rapport à l’enseignement qui ne laisse pas sans garantie la décision de son acte »(3). Le « Je fonde » de Lacan est un performatif efficace parce qu’il a tenu son séminaire pendant dix ans, séminaire qui est la condition contextuelle de ce « Je fonde ».
Lacan n’avait pas encore, à l’époque, tenu son séminaire « L’acte analytique »(4), mais nous en trouvons déjà, dans cet acte performatif de la fondation, dans l’énoncé « acte de fondation », l’anticipation avec l’accent mis sur l’acte. Nous verrons comment l’énoncé « Je fonde » de quelqu’un a son efficace.
Vers la fin de la vie de cette École, Lacan a essayé de faire un acte de dissolution qui soit symétrique de l’acte de fondation, mais, entre l’un et l’autre de ces actes, quelques centaines de membres avaient surgi ayant leur opinion à donner. Le « Je fonde », il l’avait fait seul, mais, au sortir de cette fondation, au moment de rendre effectif le performatif « Je dissous », il rencontra une objection.

Remarquons le nombre de résonances qu’a cet acte de fondation et les thématiques sur lesquelles joue Lacan.
— La thématique de la vérité pourchassée par le pouvoir : Lacan fonde son École au moment où il s’oppose à l’IPA et se présente dans la position de la vérité pourchassée par le pouvoir, par une bureaucratie internationale qui veut noyer la vérité. Cela nous fait penser à certains personnages de l’histoire poursuivis par l’Église : Spinoza(5), Bruno(6), Servet(7), Trotski(8) ou Luther(9). Lacan lui-même ne comparait-il pas l’IPA et le Vatican.
— Le thème de la reconquête : « Cet objectif de travail est indissoluble d’une formation à dispenser dans ce mouvement de reconquête »(10). La reconquête a, pour les Français, beaucoup de résonances avec De Gaulle(11). — Le thème odysséen : le retour à Freud est l’Odyssée de Lacan.
Ithaque est aux mains des usurpateurs et Ulysse revient pour récupérer sa place légitime dans son pays(12). De façon plus générale, le thème de l’usurpation de la légitimité est très important dans la littérature de l’Occident, par exemple chez Ricardo Corazón de León(13). N’y a-t-il pas un peu d’Ivanhoé(14) dans l’acte de fondation de Lacan, et aussi, latent, le thème de la résistance à l’impérialisme américain. L’Internationale était aux mains des Américains et Lacan a dressé le drapeau de la résistance européenne contre eux.
Il y a là une mine de références.

Plus-un de son École
Lacan était membre de la Société française de Psychanalyse, laquelle demandait son appartenance à l’Internationale. La politique de l’Internationale a été de créer une division au sein de la Société, excluant ainsi Lacan. Cette « excommunication » eut comme conséquence une radicalisation de sa position. L’exclusion produisit des effets libérateurs radicalisant la position de l’exclu.
Exclure Lacan fut une erreur historique de l’IPA. Maintenu à l’intérieur, il aurait pu être limité. Il critiquait déjà l’IPA pendant les dix années précédentes, mais dès qu’il s’est trouvé dehors, la force de son enseignement se trouva multipliée. Cette contingence-là, c’est notre histoire même : au lieu de nous retrouver à l’IPA, nous nous trouvons dans d’autres lieux. Une fois repoussé par l’IPA, le choix de l’École fut, pour Lacan, un choix forcé. Et ce texte de l’« Acte de fondation » commente ce choix forcé de Lacan : soit disparaître de la psychanalyse, soit former sa propre École. C’est ainsi qu’à l’âge de soixante-trois ans, et après avoir tenu son Séminaire pendant dix années, Lacan a été forcé de décider de la création de sa propre école. Il l’a appelée « École freudienne » pour mettre en évidence qu’il ne s’agissait pas d’une déviation du freudisme, qu’il ne s’agissait pas d’une école lacanienne mais d’une école odysséenne.

Au performatif, il dit : « Je fonde l’École française de psychanalyse ». Il faut aller lire le quatrième paragraphe du « Préambule » : « École freudienne de Paris ce titre tenu en réserve dans l’acte de fondation […] »(15). Au moment où Lacan accomplit le performatif de fondation de l’École française de Psychanalyse, il fonde, cachée en elle, l’École freudienne de Paris. Il s’agissait pour Lacan d’un pari et, ne sachant pas comment on allait réagir, il n’a pas voulu salir le beau titre d’École freudienne de Paris. Il a d’abord présenté un masque et quand, ensuite, on a commencé à se réunir et à travailler, il a sorti de sa poche cet autre titre. Il n’en sera pas de même avec l’École européenne.
C’est l’IPA qui a décidé de cet acte, c’est son attitude qui a fait prendre à Lacan cette décision. Je n’ai compris que quelques années plus tard ce que Lacan dit dans « Je fonde — aussi seul que je l’ai toujours été dans ma relation à la cause psychanalytique […] »(16). En 1964, Lacan m’avait donné quelques tracts pour adhérer à cette École, me demandant combien j’en voulais pour mes camarades. Il était vraiment militant. Je ne connaissais pas le contexte à ce moment-là, dont je n’ai vraiment pris connaissance qu’en 77 lorsque j’ai fait un recueil des textes de l’époque(17). Déjà alors, un groupe de ses élèves voulait sauver Lacan et faire une école de notables. Quelques semaines plus tard, Lacan sort ce texte dans lequel il dit : « Je fonde seul ». Cela veut dire, dans le contexte de l’époque, qu’il ne fondait pas avec eux mais tout seul. Lacan se place comme le plus-un de l’École, ne s’incluant pas dans la série de l’École.

LE TRAVAIL

Des cartels
C’est un thème aux réflexions infinies, qui invite à réfléchir à ce qui a amené Lacan à cette solitude. C’est une sorte de confession. Il s’agit là d’une référence biographique, en plus de celle en relation à la cause freudienne. Chacun d’entre nous peut se poser la question : suis-je seul ou pas dans ma relation à la cause analytique ?
Nous essayons de faire des variations. Il est vrai que Lacan dit qu’il n’y a pas de sujet collectif de l’énonciation. C’est pour cela qu’il n’y a pas d’acte de fondation de l’École Européenne. Je ne m’en considère pas comme le fondateur, Éric Laurent non plus. Nous considérons presque que Lacan en est le fondateur. Nous prenons comme référence cet acte de fondation et continuons le mouvement qu’il a initié avec son « Je fonde ».
Comment le présenter ? Premièrement, que l’École fut nécessaire était une déduction. Deuxièmement, ce fut de dire : « Elle existe ». Le 1er septembre, la décision est prise, et le 22 elle existe. Ici, aucune voix n’est venu répéter un « Je fonde ».
Ce thème du « seul », Lacan le commente dans son « Discours à l’E.F.P. ». Il y a une différence entre « être seul » et « être le seul »(18). Quelqu’un qui fonde une école n’est plus tout seul, il est un de plus dans la liste des membres.

Nous pouvons commenter aussi la fin de la phrase : « […] dont j’assurerai, pour les quatre ans à venir dont rien dans le présent ne m’interdit de répondre, personnellement la direction »(19). Au bout des quatre années, il paraît que quelqu’un a demandé ce qui allait se passer avec la direction. Lacan regarda ailleurs et continua seize années de plus. On parlait à l’époque de la mort de Lacan avec très peu de tact. C’était un des thèmes favoris des psychanalystes français bien avant que cela n’arrive. Nous pouvons dire qu’il s’est engagé pour les quatre ans à venir mais non pas à partir ensuite.
Un signifiant se distingue dans la première partie de l’« Acte de fondation » : le travail. On n’entre pas à l’École pour se reposer, mais pour y travailler, et travailler encore : L’École est « l’organisme où doit s’accomplir un travail. […] Cet objectif de travail est indissoluble d’une formation à dispenser dans ce mouvement de reconquête. […] Ceux qui viendront dans cette École s’engageront à remplir une tâche soumise à un contrôle interne et externe. […] Pour l’exécution du travail, nous adopterons le principe d’une élaboration soutenue dans un petit groupe. […] PLUS UNE chargée de la sélection, de la discussion et de l’issue à réserver au travail de chacun. […] Nul n’aura à se tenir pour rétrogradé de rentrer dans le rang d’un travail de base. […] Les conditions de critique et de contrôle où tout travail à poursuivre sera soumis à l’École. […] Ces études dont la pointe est la mise en question de la routine établie. […] Un annuaire rassemblera les titres et le résumé des travaux. […] On adhérera à l’École en s’y présentant en un groupe de travail constitué comme nous l’avons dit. […] Le succès de l’École se mesurera à la sortie de travaux qui soient recevables à leur place. […] L’enseignement de la psychanalyse ne peut se transmettre d’un sujet à l’autre que par les voies d’un transfert de travail »(20).
Ceci ressemble fort à du stakhanovisme. Ici, il ne s’agit que du travail, et du travail produit par des cartels, c’est-à-dire par des petits groupes. L’École est un groupe formé par des groupes et Lacan en a été le plus-un. Un travail soumis à une critique et à un contrôle interne et externe. Le contrôle interne est exercé par les organes de l’École qui peuvent réaliser une sélection des travaux.

Présence au monde
Dire « contrôle externe », c’est dire que l’École est en contact avec le reste de la société, à la différence de ce qu’il en est pour les groupes analytiques. Dans le passé, Lacan avait déjà critiqué l’extraterritorialité des sociétés analytiques qui se ferment au reste de la culture, de la science, aux problèmes sociaux… Le contrôle externe signifie pour Lacan que l’École doit se soucier, être attentive, s’ouvrir au monde contemporain.
Rappelez-vous le dernier article du « Syllabus » de Vatican I du pape Pie IX(21), où il est écrit que l’Église ne doit pas se réconcilier avec le monde contemporain. Cela exigea de la part de l’Église catholique un grand effort d’actualisation.
C’est ici tout le contraire. L’École est en relation avec la société d’aujourd’hui, non pas pour accepter ses valeurs, mais d’y être présente. Ce n’est pas facile, et je dois dire que l’École de la Cause freudienne n’a pas assuré de ce côté-là le temps de son développement. Le peu de fois où elle a essayé d’avoir des contacts avec l’extérieur, ceux-ci n’ont pas abouti, il y a eu un énorme refus.
Cela devrait pouvoir se passer différemment avec l’École européenne. La Bibliothèque de la Section de Catalogne a le projet d’avoir une grande ouverture vers l’extérieur. Ce qui pourrait être un exemple pour Paris. La répétition du mot « travail » vient recouvrir l’absence d’un autre signifiant qui n’apparaît pas ici. Dire que l’École est un organe de travail, c’est dire qu’elle n’est pas un organe de reconnaissance des analystes. Si une reconnaissance s’effectue au niveau de l’École, c’est celle d’un travail. Lacan assure que le travail sera reconnu : « Rien ne sera épargné pour que tout ce qu’ils feront de valable, ait le retentissement qu’il mérite, et à la place qui conviendra. » C’est une promesse de reconnaissance du travail.
Un autre point très important est celui que l’entrée dans cette École ne se fera pas un à un mais par des cartels, des petits groupes de travail, qui déclarent un travail qu’ils veulent faire dans l’École. Dans son premier annuaire figurait le catalogue des cartels. Il se transforma plus tard en un annuaire beaucoup plus classique. L’École européenne pourrait reprendre l’exemple de ce premier annuaire.

PSYCHANALYSE PURE

Trois sections
Je ne pourrai pas commenter à fond le thème de la permutation et de l’organisation de l’École. Je dirai quelque chose des trois sections dans lesquelles Lacan a divisé son École.
Premièrement, Lacan distingue la discipline pure et la discipline appliquée, c’est-à-dire un modèle épistémologique.
1. La psychanalyse pure.
2. La psychanalyse appliquée.
3. La psychanalyse dans la science, la psychanalyse comme savoir.
La distinction entre la psychanalyse pure et la psychanalyse appliquée est cohérente du point de vue selon lequel le thérapeutique appartient à la psychanalyse appliquée. La psychanalyse pure n’est pas en tant que telle thérapeutique, le thérapeutique est un effet secondaire du processus analytique. Lacan organise son École d’après ce principe que le but propre d’une analyse n’est pas la guérison, thème qui n’a pas de sens dans la psychanalyse. Avec le thème de la castration, il insiste sur l’incurable et il s’agit bien plutôt de cerner quelque chose d’incurable dans le sujet que de promettre une guérison complète. Guérir n’est pas la finalité de la psychanalyse, le psychanalyste doit prendre garde au désir de guérir, ce qui est aussi présent chez Freud quand il parle de furor sanandi.
Je vais commenter quelques paragraphes de ces trois sections.

Anticipation de la passe
Dans la « Section de psychanalyse pure », Lacan dit « praxis et doctrine de la psychanalyse proprement dite »(22). Le terme de praxis appartient à l’époque du marxisme, époque où il y avait un mélange de discours très intéressant. Il y a aussi beaucoup de clins d’œil aux althussériens, par exemple quand il parle d’une praxis de la théorie ou qu’il dit «[…] que le seul nom de Freud, de l’espoir de vérité qu’il conduit, fasse figure à s’affronter au nom de Marx ?…»(23). C’était l’époque où le nom de Marx paraissait être une garantie de quelque chose d’effectif. Un peu plus loin, il dit : «[…] la raison pourquoi échoue le marxisme à rendre compte d’un pouvoir toujours plus démesuré et plus fou quant au politique […] »(24). Voilà comment on peut commenter le mot praxis.
Dans le second paragraphe de la « Section de psychanalyse pure », Lacan dit : « Les problèmes urgents à poser sur toutes les issues de la didactique trouveront ici à se frayer la voie par une confrontation entretenue entre des personnes ayant l’expérience de la didactique et des candidats en formation »(25). Ceci rend les choses plus claires. Auparavant, on croyait pouvoir résoudre le problème de la didactique par l’intermédiaire d’une confrontation soutenue uniquement entre didacticiens. En 1964, Lacan dit qu’il faut discuter avec les candidats eux-mêmes, ce qui est une anticipation de la passe. Cette phrase montre bien que Lacan cherchait une solution à ce qu’est la fin de l’analyse, non pas à partir d’une discussion entre analystes, mais par ce qui se passe entre analystes et analysants.

Un peu plus loin, c’est dit clairement : « Poursuivre dans des alibis la méconnaissance qui s’abrite ici de faux papiers, exige la rencontre du plus valable d’une expérience personnelle avec ceux qui la sommeront de s’avouer, la tenant pour un bien commun »(26).
C’est comme une anticipation de la passe. Exiger, convier ceux qui terminent une analyse à témoigner de celle-ci. L’École requiert, comme un service à lui rendre, à elle et au savoir, ce témoignage venant attester des changements produits durant l’expérience, et que seul l’analysant peut savoir. L’analyste ne peut pas les savoir, cet analyste qui, à la limite, peut être un sot.
Freud a pu faire son analyse avec Fliess, qui ne pensait qu’à son nez pour manquer de flair. N’est-ce pas la preuve expérimentale de ce que toute l’expérience analytique comme subjectivation est celle du patient. On ne peut rien savoir de ce qu’est la fin d’une analyse en écoutant un analyste.
L’analyste a son point de vue, mais il n’a en aucune façon le dernier mot. Lacan présente là l’anticipation de la passe. L’École doit capter le plus intime de l’expérience pour en faire un bien commun — une expression hégélienne —, pour transformer le particulier en universel. Il s’agit de demander, dans la procédure de la passe, à quelqu’un qui a fait une analyse, ce qui lui fait penser que son analyse est terminée : quels changements et quel état de perfection as-tu atteint pour te présenter comme un analyste effectif ?
Les termes de Lacan sont très forts. C’est un bien commun, non pas une obligation, mais ils peuvent offrir les difficultés de leur traitement à la science. De même que le corps une fois mort peut être offert à la science, l’inconscient peut l’être au moment où on pense qu’il est du passé. Il s’agit d’offrir le cadavre de l’inconscient à l’examen scientifique. Il est utile de ne pas perdre cet inconscient cadavérique et de le recycler, avec d’autres cadavres d’inconscient, dans la passe.

La psychanalyse et l’État
Trois ans plus tard, dans la Proposition de la passe, Lacan dit : « Ceux qui veulent se présenter à cet examen, peuvent le faire »(27). Ils offrent leur souffrance, l’histoire de leur inconscient, à la science. C’est de l’utilitarisme : on récupère les cadavres des inconscients dans la passe.
Les expressions de Lacan sont précieuses lorsqu’il confesse ce qui est advenu de son désir de savoir au moment où il s’est rendu compte que, bien qu’ayant conduit plusieurs cures analytiques jusqu’à leur fin, il n’avait pas un savoir complet sur ce qui s’y était passé, et qu’il voulait en obtenir un témoignage dans un autre cadre. Il s’agit, dans la passe, de récupérer un peu plus sur ce que l’on ne peut pas récupérer. « Les autorités scientifiques ellesmêmes sont ici l’otage d’un pacte de carence qui fait que ce n’est plus du dehors qu’on peut attendre une exigence de contrôle qui serait à l’ordre du jour partout ailleurs »(28).
Lacan regrette que les autorités n’obligent pas les psychanalystes à témoigner de ce qu’ils font. C’est extraordinaire, il ne dit pas : restons entre nous sans répondre à personne et, si l’État nous interpelle, faisons la sourde oreille. Il considère au contraire une carence de la part des autorités scientifiques qui n’exigent pas d’explications des analystes.
C’est comme s’il avait voulu un prix Nobel pour la psychanalyse, et qu’ensuite le jury dise qu’il n’y a aucun prix à donner. Lacan regrette l’absence de contrôle de la part de l’État, et aujourd’hui nous essayons de nous protéger de ses intrusions, mais il y a quelque chose qui n’est pas si mauvais dans les exigences de l’État. Par exemple, si nos amis italiens ont réussi à se réunir et qu’ils vont certainement former un groupe de l’École Européenne, c’est par peur de l’État, parce s’ils se haïssaient tant entre eux qu’ils ne pouvaient pas travailler ensemble. La fameuse loi a ainsi été d’une grande aide et M. Ossicini devrait être nommé président d’honneur de la Section italienne. Voilà l’anticipation de la passe dans l’Acte de fondation.

L’École contrôle
Lacan considère « comme un cas particulier »(29) de la responsabilité de l’École l’entrée en contrôle des patients quand ils exercent l’analyse. Malgré tout ce qui régule la pratique dans cet « Acte de fondation », il y a quelque chose qui supprime les règlements, mais cela maintient à la fois l’exigence du contrôle, de la supervision, comme responsabilité de l’École. C’est pour nous une surprise d’apprendre que, dans d’autres endroits, la pratique de la supervision est superfétatoire, que, de temps en temps, on peut aller voir un collègue, alors qu’en France on considère comme nécessaire d’y aller toutes les semaines. Je ne développerai pas ce point davantage, mais la formation est de la responsabilité de l’École, non pas d’un analyste membre de l’École, mais de l’École dans son ensemble.
Lacan s’offre au contrôle de son École quand il dit : « Seront proposés à l’étude ainsi instaurée les traits par où je romps moi-même avec les standards affirmés dans la pratique didactique, ainsi que les effets qu’on impute à mon enseignement sur le cours de mes analyses quand c’est le cas qu’au titre d’élèves mes analysés y assistent »(30). Ce « romps » est un mot-clé pour l’École, comme celui de « travail ». Quand Lacan parle, à la fin de ce paragraphe, de « l’induction même à quoi vise mon enseignement », il fait référence à ce qu’il appellera, dans la « Note adjointe » le « transfert de travail ». Il s’y agit d’un enseignement non pas fermé sur lui-même, mais produisant des effets au-delà de lui-même, induisant les autres à faire ce travail.

PSYCHANALYSE APPLIQUEE

Une prudence mathématique
Passons maintenant à la « Section de psychanalyse appliquée », qui est la section des médecins. C’est une sorte de ghetto des médecins, où ils vont étudier l’information psychiatrique et la prospection médicale. Cela doit correspondre à quelque chose de l’époque.
La troisième section de « Recensement du Champ freudien » fait référence à l’inscription de la psychanalyse dans le savoir, il s’y agit de la contribution de la psychanalyse au savoir, et aussi de l’éclaircissement « des principes dont la praxis analytique doit recevoir dans la science son statut »(31). C’est la prétention de Lacan dans son Séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Quelle est la relation de la psychanalyse avec la science, comment éclairer le statut du psychanalyste et comment le justifier par rapport à la science ?

La construction de l’École se fait face à un tribunal de l’inquisition de la science, comme si les analystes se sentant menacés et dépassés par le discours de la science, étaient obligés de justifier ce qu’ils font. Lacan répète que le statut de la psychanalyse ne peut pas être celui d’une expérience ineffable, ce qui est son point de vue depuis « Fonction et champ de la parole et du langage »(32). Brève référence à sa note sur la praxis de la théorie et sur les affinités des sciences que nous appelons conjecturales. Depuis 1953, Lacan a toujours essayé de relier la psychanalyse aux sciences conjecturales, aux sciences humaines, en tant qu’elles ne sont pas exactes, mais qu’elles prennent en compte le facteur humain ou celui de la contingence. Lacan appelle sciences conjecturales la version scientifique de l’art de la prudence de Baltasar Gracián. La théorie mathématique des jeux est comme un art mathématique de la prudence qui dit, par exemple, quelle est la meilleure stratégie dans tel jeu. C’est comme une science de la prudence à partir d’un calcul de probabilité. Il y a tout un champ à explorer, depuis l’art classique de la prudence jusqu’à la théorie mathématique des jeux, une prudence mathématique.

Remarquons que Lacan a tout prévu, c’est un grand réaliste en même temps qu’un grand organisateur : « Le fonds financier constitué d’abord par la contribution des membres de l’École, par les subventions qu’elle obtiendra éventuellement, voire les services qu’elle assurera en tant qu’École, sera entièrement réservé à son effort de publication »(33). L’importance de l’écrit, de la contribution de l’École au savoir, est d’un grand réalisme. On devine l’intention de Lacan d’obtenir pour son École une reconnaissance d’utilité publique, qui implique une communication avec les organes de l’État.

Mode d’entrée
De l’annuaire, il dit qu’il « rassemblera les titres et le résumé des travaux, où qu’ils aient paru […] »(34). Il ne considère pas que l’annuaire de l’École est une méthode pour lister les analystes, mais il le conçoit comme celui de l’École des Hautes Études, c’est-à-dire un annuaire scientifique de travail. La nouvelle École pourrait se demander s’il serait souhaitable de faire un annuaire de ce type, un annuaire de travaux et non pas seulement d’adresses et de numéros de téléphone pour les patients éventuels. Il poursuit : « On adhérera à l’École en s’y présentant en un groupe de travail constitué comme nous l’avons dit »(35).
Il faut remarquer qu’en 1964 l’entrée à l’École se faisait en groupe, non pas à titre personnel mais en tant que membre d’un ensemble. À l’opposé de ce mode d’entrée, nous pouvons considérer la proposition de 1973, la « Note italienne »(36), texte adressé au groupe italien en voie de constitution, où Lacan propose d’entrer à l’École par la passe. C’est le contraire du texte de 1964. L’un est groupal, l’autre est au maximum du un par un. Il faut dire, en faveur du texte de 64, qu’il a fonctionné, alors que celui de 73 n’a jamais fonctionné. Lacan l’aurait-il proposé pour qu’il ne fonctionne pas, pour que ne se forme pas un groupe ? Il existe une tension entre deux modes d’entrée. Aucun ne s’est réalisé historiquement. Dans l’École freudienne de 1964, personne ne s’est présenté sous la forme d’un cartel, à part celui de l’École normale supérieure. Nous avons été les seuls à être disciplinés et à avoir lu que Lacan voulait que nous nous présentions sous la forme de cartels. Nous l’avons fait sous la forme d’un grand cartel de douze personnes.

Disons rapidement quel sera le mode d’entrée dans la nouvelle École, sur lequel il va falloir donner son opinion. En fonction de ce que dit Lacan dans ce texte, nous indiquerons une certaine différence entre ce qui se dit et ce qui se fait. Il ne faut pas reculer devant la différence entre ce qui se dit et ce qui se fait, parce qu’elle est inévitable. Mais ce qui se dit a une incidence sur ce qui se fait. Bien que l’entrée en groupe ne se soit pas faite, elle a donné un certain ton général à l’École, une baisse du narcissisme. Ce n’était pas « Je suis membre », mais quelque chose de plus collectif. Aujourd’hui, le problème est différent. À l’époque, Lacan essayait d’allonger un peu la liste, vingt ans plus tard, la liste de l’École Européenne peut devenir un annuaire énorme si nous ne prenons pas le soin de lui donner une structure. Ce sont de problèmes de conjoncture.

DISPOSITIF DE PASSE

Sortie du transfert
Le témoignage de l’analysant sur son analyse n’a en général aucune garantie de vérité. Il s’agit d’un témoignage infiltré par le transfert. Il y a, par exemple, des récits de cure faits par un analyste, mais pas de récits de cure faits réellement par des analysants. C’est une limite. Il y a des récits de cure faits par des analysants lorsque l’analyste est célèbre, qui parlent de l’analyste et non pas de leur propre cure. Quand Pierre Rey parle de son analyse, il parle peu de lui et ne s’intéresse qu’à Lacan(37). Jean-Guy Godin, lui aussi, ne fait que parler de Lacan(38). Des analysants de Freud ont fait de même : Gardiner, Wortis. C’est Freud qui les intéressait. Il y a une dimension où le témoignage de l’analysant sur son analyse n’a aucune utilité scientifique. On attend au contraire de l’analyste la clinique du cas, les moments de l’analyse. Toutefois, c’est différent dans ce cas, puisqu’il s’agit d’un sujet supposé être sorti du transfert ou ayant une autre relation avec le transfert.
La question est maintenant de savoir si l’on peut sortir du transfert, si la passe, la fin de l’analyse, c’est sortir du transfert(39). Mon opinion est que non, qu’il n’y a pas de degré zéro du transfert, même si, à la fin de l’analyse, le sujet a une autre relation au transfert, et que, dans cette autre relation, il est susceptible de dire quelque chose d’original et de valable sur son expérience analytique. Je ne vais pas développer ce sujet, complexe, de quand un témoignage est considéré valide dans l’analyse, si c’est le témoignage de l’analyste ou celui de l’analysant. Cela s’inverse à la fin de l’analyse. Avant la fin de l’analyse, le témoignage valide est celui de l’analyste, non celui de l’analysant, mais, à la fin, quelque chose échappe à l’analyste, et c’est seul l’analysant qui peut en témoigner.

Passeurs
Nous sommes ici dans une université où, normalement, siège un jury pour un examen d’évaluation de capacités : les professeurs sur une estrade, le candidat un peu plus bas. Le petit candidat présente ce qu’il peut faire. Chaque professeur a la thèse, la regarde avec un certain mépris, mêlé de compréhension. Il se souvient de sa propre thèse et de ce qu’il a souffert. Il est nécessaire de faire souffrir un peu le candidat, qui s’y attend. Si on ne le fait pas souffrir, il se sent déçu — on ne s’intéresse pas à son travail. C’est un système de torture institutionnalisé duquel on ne peut sortir. À la fin, on lui dit : « Vous êtes des nôtres. Pas tout à fait. Mais avec la bienveillance du jury, vous êtes docteur aussi. » C’est classique de la part d’un jury.
Lacan accepte la structure de l’examen d’aptitude, de capacité, mais il le subvertit en interposant les passeurs. Ce serait impossible dans un examen universitaire où l’on ne peut pas imaginer deux étudiants allant voir un troisième…
C’est imaginable : un étudiant termine sa thèse, en témoigne à l’université, qui lui envoie deux étudiants se trouvant sur le point de finir leurs thèses, mais ne l’ayant pas encore terminée, étant dans le pas d’avant, et ils rencontrent le candidat ayant fini sa thèse, qui retourne devant le jury pour dire ce qu’ils pensent de ce que le candidat a dit de son travail. Peut-être va-t-on l’appliquer maintenant dans les universités… Pour Lacan, le passeur est comme le candidat n’ayant pas encore fini sa thèse, mais encore au travail. Lacan dit que, premièrement, on va obtenir un témoignage qu’un jury ne pourra pas obtenir. Lorsqu’il est dans le grand amphithéâtre face à un jury, que peut faire un candidat, sinon essayer de démontrer qu’il est aussi bon et aussi digne que les autres, c’est-à-dire se conformer aux standards de ceux qui se trouvent un pas plus loin ? La subversion de Lacan réside dans le fait de les faire témoigner devant ceux qui se trouvent un pas en arrière, et de faire en sorte que la cause du passant soit défendue par eux. Ce n’est pas : vous êtes un petit candidat, je vais vous prendre par la main pour vous amener devant les professeurs, mais que ceux qui sont encore en arrière les impulsent vers l’avant. Plus précisément, il s’agit d’un dispositif qui sanctionne la capacité de ceux qui sont en avant, avec la participation de ceux qui impulsent derrière.

Troisièmement, les passeurs entrent dans le dispositif en tant qu’ignorants. Lacan dit qu’ils doivent recueillir le témoignage et témoigner aussi de ce que ça leur fait de l’écouter. Cela peut se comprendre : un candidat qui est en train de finir sa thèse parle avec quelqu’un qui l’a déjà finie. Ce qui est passionnant pour lui est de voir ce qu’est le pas en avant pour lui-même. Il peut alors témoigner de savoir s’il sent que c’est vraiment un pas en avant. Un professeur ne se souvient plus de ces choses, il faut quelqu’un de très proche de la fin, et en même temps un pas en arrière, pour obtenir quelque chose de très spécial. C’est comme une plaque sensible, le rôle de plaque sensible semble fonctionner.

Du tragique à la comédie
Quatrièmement, Lacan ajoute que le charme du dispositif est d’avoir la même structure que le Witz, le mot d’esprit. Le passant raconte son histoire aux passeurs et les passeurs répètent cette histoire au jury. On a là une structure de transmission : l’histoire tragique du passant — comme celle de tout le monde — se transforme en une comédie(40). Quand on parle de la passe, il paraît souvent nécessaire d’utiliser un ton dramatique, tragique. Il s’agit-là du pire héritage de l’École freudienne de Paris, qui prétendait qu’on devait parler de la passe d’une voix tremblante. Ce n’est pas un drame. Si tragédie il y a, elle se situe avant la passe. La passe signifie que l’on est passé du tragique de son histoire personnelle à son aspect de comédie. Lacan a toujours dit que la comédie était beaucoup plus profonde que la tragédie. Si l’on prétend continuer la tragédie dans la passe, mieux vaut ne pas la faire. Le sujet peut faire la passe au moment où il a pris une distance avec son expérience, qui lui permet de voir que sa vie tragique a été dominée par quelques signifiants qui jouaient entre eux, que quelques mots faisaient des mots d’esprit entre eux. Ce n’est pas terrible de parler de cela. Le terrible, c’était au contraire avant. La passe signifie qu’avec les impasses de son existence, on réussit à faire une comédie. Avec l’infidélité de sa femme, avec sa maladie à lui, Molière a réussi à faire rire la France entière, et même le monde entier, pendant des siècles. Je considère que Molière a fait la passe. C’est une question qu’il est difficile de résoudre, une des plus intéressantes.

Réduction de signifiants
D’autre part, l’analyse paraît asociale, le sujet se sépare du reste des gens. La passe est comme un retour à la communauté. C’est faire de son histoire, racontée confidentiellement à quelqu’un, un bien commun. Les deux passeurs sont, comme dans Hamlet, Rosencrantz et Guildenstern, deux qui représentent toute la société humaine — il en va de même chez Becket —, deux, pas trop intelligents, pour représenter la société humaine. Les passeurs peuvent être intelligents, mais, en fonction, ils sont les représentants de la société, du commun, et ils sont choisis au hasard, non pas à cause de mérites extraordinaires. Il y a une liste de passeurs choisie par les AE à l’École de Lacan, et ensuite c’est le hasard.

À l’École de la Cause, le jury — ou certains de ses membres — est constitué d’analystes confirmés qui passent leur temps à dire qu’on ne leur envoyait que des passeurs stupides et ignorants. À la limite, ils auraient aimé voir le passant directement et ils se plaignent des passeurs qui ne savent pas faire. Je considère que c’est une erreur, de même que je crois qu’il y a eu erreur dans les premières passes à l’École de Lacan. Elles furent très brèves, deux ou trois entretiens avec les passeurs, pas plus. Ensuite, il y a eu une tendance à allonger les passes, les entretiens duraient des heures avec les passeurs, et parfois un an un an et demi entre les passeurs et le passant. Ceci me paraît une perversion du processus, car si on veut réintroduire l’analyse dans la passe, il faut s’analyser, et si on prétend revivre complètement les souffrances de l’analyse, alors il faut continuer l’analyse. La passe devrait être quelque chose de plus rapide, plutôt une réduction des signifiants. On ne peut pas donner un modèle, on peut tout accepter, beaucoup de variantes.
L’expérience analytique est quelque chose de très réglé, ayant une structure très forte, pas la passe. Il y a là toute une place pour l’invention. Vingt-trois ans ont passé depuis 1967 et nous n’avons qu’une mince expérience sur la question.

Ma conclusion personnelle est qu’il faut conserver le caractère rapide et non dramatique de la passe. Ceci pour éviter que les sujets qui s’y présentent la vivent comme quelque chose de dur, de difficile. Il s’agit d’une véritable expérience où l’on parle du plus intime à un quasi inconnu. Et c’est ce que nous faisons. C’est pourquoi nous avons besoin d’une École assez grande, il est impossible de faire la passe dans un groupe de vingt personnes. Il doit être le plus large possible. Parler du plus intime à un inconnu, ce n’est pas la même chose que parler à un analyste que l’on a choisi et que l’on paye pour ça. Je ne connais pas de passants qui considèrent que la passe est un artifice sans fondement, pour chacun elle a son poids.

DEBAT
J.-A. Miller est intervenu dans ces termes pendant le débat (résumé).

Une position de faiblesse
Lacan a fait appel aux althussériens de cette époque, contre le révisionnisme de la théorie freudienne, puis il a relativisé sa référence à la vérité. Il y a une première période dans son enseignement où il développe la vérité contre le savoir, thème classique. Il y a ensuite une inversion où il considère la vérité, comme dans la logique mathématique, en tant que fonction, un pur effet d’un système de savoir, d’un système signifiant. Ainsi, dans la certitude, nous pouvons voir une allusion à la question « Qui te l’as dit, comment le sais-tu ? ». C’est la question de l’École dans la passe : « Comment sais-tu que tu es un analyste ? Quel Autre te l’a dit ? D’où te vient cette certitude ? » C’est une question que Lacan lui-même a pu se poser. Il pose la question de la relation de la fondation de son École avec l’enseignement qui ne laisse pas sans garantie la décision de son acte, et il y répond : « Ce qui garantit ce que je vous dis, et je vous dis ce qui est le sens véritable de Freud, c’est le travail pas à pas que j’ai réalisé pendant dix ans.» Il n’arrive pas en disant « Je suis la vérité », mais comme un travailleur ayant déjà présenté un travail argumenté de dix années, considérant que son énonciation n’est pas sans garantie. C’est toujours conjoncturel, toujours dans l’après-coup, nachträglich, que cela trouve sa garantie.

Nous, par exemple, que pouvons-nous répondre à la création de l’École européenne, qui se présente en continuité par rapport à 1964 ? C’est comme si nous vérifiions, après-coup, ce que Lacan a dit en 64. Pour moi, ce texte est toujours opérationnel, et la réunion d’aujourd’hui appartient aussi à son histoire. On pourrait en parler sous une forme borgésienne : « Ce texte a été écrit pour cette occasion et pour les autres à venir. » C’est un mythe, certainement, mais un beau mythe. Il y a un irréductible dans la mythification, un reste irréductible de mythification dans la parole humaine, et il s’agit précisément de manœuvrer, de jouer avec.
L’École peut avoir les traits d’une secte, sûre d’elle-même et intolérante, d’après ce que dit Lacan lorsqu’il commence sa reconquête. Qui disait cela ? Un homme de soixante-trois ans qui, après avoir consacré sa vie à la psychanalyse, après avoir formé des analystes, leur ayant tenu un séminaire dans une salle pas plus grande que celle-ci — séminaires lus aujourd’hui dans le monde entier —, se retrouve avec trente fidèles, et leur dit : « Nous sommes là et nous allons reconquérir ». Il fait ce qu’il peut pour continuer. Il ne le formule pas d’une position de force — ce serait un discours intolérant —, mais le dit d’une position de faiblesse objective.

De même que Staline demandait : « Et le Pape, combien de divisions ? », nous pourrions dire : « La reconquête du Champ freudien compte combien de divisions. » Lacan disait qu’il ne « voulait pas d’une liste nombreuse », qu’il n’avait d’ailleurs pas — c’est une forme énonciative. Il était dans une position de grande faiblesse matérielle, mais il avait en même temps une grande confiance en lui-même et dans son enseignement, qui ne se poursuivait que dans la mesure où on le lui permettait. C’est pour cela que certaines phrases qui seraient insupportables venant d’un homme de grand pouvoir prennent une tournure différente lorsqu’on considère le contexte de la position effective de Lacan dans ce moment. Il aurait pu consentir à se taire, mais il ne le fit pas. Ce qui a ouvert l’espace où nous sommes maintenant.

Titre permanent
En 1980, Lacan a décidé que le titre d’AE serait un titre transitoire. S’agissait-il d’une décision fondamentale ? Le 8 octobre, j’ai proposé à l’École de la Cause freudienne de rouvrir la question parce que cela produisait un certain déséquilibre dans l’École. Ce sont les AME qui sont les analystes supposément expérimentés, et les AE nommés par la passe font contrepoids, pas un contrepoids permanent, mais un contrepoids transitoire. En 1967, c’était pour Lacan un titre permanent, ensuite il s’est converti en un titre transitoire. Pour Lacan, il y a deux voies de sélection interne des analystes dans l’École, deux voies de reconnaissance des analystes : celle où ils se reconnaissent en fonction de leur pratique et celle où ils se reconnaissent à partir de leur propre analyse. Il s’agit de deux ordres différents : celui des années et de l’expérience et celui de la passe. Il me paraît très important maintenant que les deux titres soient permanents, mais pour l’École de la Cause freudienne, qui a déjà dix ans, y changer quelque chose nécessite un débat.

Prophéties
L’« Acte de fondation » est daté historiquement, puisque la conjoncture de la science est très différente actuellement. Le capitalisme a transformé beaucoup plus profondément le monde dans lequel nous vivons. Pensez, par exemple, à l’Espagne de 64 et à celle d’aujourd’hui. Quand l’École de la Cause maintient l’offre de la psychanalyse au contrôle, au débat scientifique, c’est un reste des années soixante — ce que nous espérons —, mais la science est beaucoup plus fragmentée et spécialisée que dans ces années-là où la logique mathématique avait, par exemple, une certaine unité. Quand la logique mathématique est vraiment mathématisée, personne ne la domine dans son ensemble, de telle sorte que cela devient une phrase toute faite n’ayant pas de réelle incarnation. Il serait très dangereux aujourd’hui d’attendre quelque chose de l’État, de l’inviter à faire intrusion, comme Lacan l’a fait. Mais la conjoncture peut changer. Nous sommes dans un moment qui est aussi historique et qui n’empêche pas la direction épistémique de la psychanalyse. En 1964, Lacan voyait avec optimisme la force de la psychanalyse et sa potentialité face au malaise dans la culture. En 68, il évoque son échec de 1953 en disant : « Quand la psychanalyse aura rendu les armes devant les impasses croissantes de notre civilisation (malaise que Freud en pressentait), que seront reprises par qui ? les indications de mes Écrits »(41), sur un ton qui anticipe la défaite de la psychanalyse. Puis, en 74, il dit : « C’est le discours analytique qui vaincra ». Lacan a fait des prophéties, dans un sens et dans un autre, comme le font tous les bons prophètes. C’est ce que doit faire un bon prophète, ainsi il y a toujours une référence qui peut lui servir.

Une base d’opérations
Lacan ne dit pas qu’il faut ouvrir les portes du champ freudien aux forces de l’État, même s’il y a quelque chose de ça dans ce texte. Pourquoi ? Quelle est la situation ? Le champ freudien est occupé par les forces de l’IPA. Seule une fortification de Lacan, par l’École, tente d’empêcher les envahisseurs d’achever la conquête du champ freudien. Dans un tel contexte, il est sensé de dire : « Si vous continuez comme ça, je vais ouvrir les portes aux tuniques bleues de l’État. Vous avez conquis le champ freudien, mais l’État peut venir et vous demander ce que vous y faites, si vous avez le droit de l’occuper. »
Nous devons aussi compter avec le désir. Il serait trop commode pour les analystes de refuser toute demande de rendre compte de ce qu’ils font parce que la psychanalyse n’aurait rien à faire avec les choses de ce monde. Ce serait un domaine abstrait, subtil, une île, une soucoupe volante. Nous sommes en pays freudien, y ayant une souveraineté complète, et nous n’aurions de compte à rendre à personne. Lacan a au contraire toujours insisté sur l’idée que l’on a des comptes à rendre.
D’un autre côté, il faut souligner que l’État a progressivement capté les disciplines du savoir. Au temps des Grecs, les écoles n’étaient pas régulées par l’État. Lacan fait référence aux écoles antiques. On ne sait pas exactement de quelle manière cela se passait, mais il y avait une liberté dans la distribution du savoir. C’est à partir du treizième siècle que l’idée de l’Université s’impose, c’est-à-dire un effort décidé de l’État pour maintenir quelques privilèges d’extraterritorialité dans l’Université, ce qui lui permet de produire les éléments nécessaires à la construction de l’État. Plus tard, il s’est agi de capter, par exemple, la médecine : au dix-septième siècle se construisent les grandes académies de médecine, des sciences, d’abord comme Sociétés des esprits sublimes, qui se transforment peu à peu en organes officiels. Trouvent place ici des débats très intéressants sur l’académisation de la médecine, question complètement régularisée pour nous, mais qui ne l’était pas à l’époque. Isoler le médecin du barbier, du sorcier, cela représente un procès historique complexe.

La psychanalyse pourrait un jour être captée de cette façon-là par l’État. Il y avait, après la Seconde Guerre mondiale, vingt analystes en France, il y en a maintenant des milliers. Cela devient un problème de masse. Une régularisation est en train de se faire en Europe, à cause justement de ce succès. Je ne dis pas que nous le voulons, mais ce processus a des racines fondamentales sur lesquelles nous devons réfléchir.
Nous faisons l’École européenne aussi pour avoir un pouvoir de réponse et de pression consistant, une base d’opérations en Europe. Pourquoi les Grecs n’ont pas pu inventer la psychanalyse ? Ils n’en étaient pas si loin. Quand on lit le Banquet de Platon commenté par Lacan, on a une idée du transfert — Socrate maniait le transfert —, mais cela reste limité.
Imaginons une machine à remonter le temps qui nous permette de nous retrouver à Athènes au cinquième siècle avant J.-C. Que pourrions-nous réellement apporter aux Grecs ? Saurions-nous leur apprendre à construire un réacteur nucléaire ? Non. Pourrions-nous apprendre à conduire une voiture à un Grec d’Athènes ? Et qu’arriverait-il si vous pouviez retourner à la patrie perdue des Grecs et leur apprendre la psychanalyse ? Ce serait à inventer : un dialogue platonicien où, non pas un sophiste, mais un analyste, tenterait d’expliquer la psychanalyse à Socrate. Je pense que des choses fondamentales empêcheraient les Grecs de l’accepter. On pourrait aussi bien l’expérimenter. après J.-C., et tenter d’expliquer la psychanalyse, par exemple, à saint Thomas d’Aquin.

(1) Cf. Lacan J., « Acte de fondation » (1964), Autre écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 229-241.
(2) Cf. Austin J. L., Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, 1970 ; traduction de How to do Things with Words, Oxford University Press, 1962. Le terme « perfomatifs » (performatives) est défini ainsi : « énonciations qui, abstraction faite de ce qu’elles sont vraies ou fausses, font quelque chose (et ne se contentent pas de la dire). Ce qui est ainsi produit est effectué en disant cette même chose (l’énonciation est alors une illocution), ou par le fait de la dire (l’énonciation, dans ce cas, est une perlocution), ou des deux façons à la fois. » (p. 181) L’index, à l’entrée « performatif », renvoie aux pages [4] et suivantes.
(3) Lacan J., « Acte de fondation », op. cit., p. 236.
(4) Cf. Lacan J., Le Séminaire, Livre XV, « L’acte analytique » (1967-68), inédit.
(5) Spinoza fut exclu de la communauté juive en raison de ses positions rationalistes.
(6) Giordano Bruno fut accusé d’hérésie et a dû quitter son ordre et son pays (l’Italie) ; il y revint après plusieurs années de vie errante et fut arrêté par l’Inquisition, puis après un long procès, condamné à mort et brûlé vif.
(7) Michel Servet, théologien, médecin et philosophe espagnol, se passionna pour le conflit qui opposait catholiques et protestants. Il soutint des thèses qui lui valurent d’être brûlé vif (1553).
(8) Lev Davidovitch Bronstein est issu de la bourgeoisie israélite. Il fut arrêté et déporté en Sibérie pour avoir milité, étudiant, dans le mouvement révolutionnaire. Il s’évada et gagna l’Angleterre sous le nom de Trotski. Il participa à la révolution de Saint-Pétersbourg, fut de
nouveau exilé, s’évada. Il revint en Russie en 1917 et rejoignit les bolcheviks. Plus tard, il s’opposa à Staline et mourut assassiné par un agent stalinien (1940).
(9) Martin Luther, théologien allemand, fut excommunié et mis au ban de l’empire par la diète de Worms.
(10) Lacan J., « Acte de fondation », op. cit., p. 229.
(11) Pendant la Seconde Guerre mondiale, le général De Gaulle lança « l’appel du 18 juin », de Londres, pour la continuation de la lutte contre les forces de l’Axe.
(12) L’odyssée, épopée grecque, raconte le retour d’Ulysse dans sa patrie après la guerre de Troie.
(13) Ricardo Corazón de León fut roi d’Angleterre (1157-1199) appartenant à la dynastie des Plantagenêt.
(14) Ivanhoé est un personnage d’un roman de Walter Scott qui incarne le symbole de la loyauté envers Richard Cœur de Lion, qu’il accompagne à la croisade et seconde contre Jean sans Terre.
(15) Lacan J., « Acte de fondation », op. cit., p. 237.
(16) Ibid., p. 229. 17 Bibliothèque d’Ornicar ?, La scission de 1953, La communauté psychanalytique en France I, supplément au n° 7, Bulletin périodique du Champ freudien, documents édités par J.-A. Miller, note liminaire de J. Lacan, Paris, Lyse, 1977 ; L’excommunication, La
communauté psychanalytique en France, op. cit., 1977.
(18) Cf. Lacan J., « Discours à l’École freudienne de Paris » (1970), Autres écrits, op. cit., p.
263.
(19) Lacan J., « Acte de fondation », op. cit., p. 229.
(20) Ibid., pp. 229-232 ; 236
(21) Vingtième concile oecuménique, réuni par le pape Pie IX en 1869.
(22) Ibid., p. 230.
(23) Ibid., p. 237.
(24) Ibid.
(25) Ibid., p. 230.
(26) Ibid., p. 239.
(27) Cf. Lacan J. « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres
écrits, op. cit., pp. 243-259.
(28) Lacan J., « Acte de fondation », op. cit., p. 240.
(29) Ibid., p. 230.
(30) Ibid.
(31) Ibid., pp. 231-232.
(32) Cf. Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage (1953), Écrits, Paris, Seuil,
1966, pp. 237-322.
(33) Ibid., p. 232.
(34) Ibid.
(35) Ibid.
(36) Cf. Lacan J., « Note italienne » (1974), Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 307-311.
(37) Cf. Rey P., Une saison chez Lacan, Paris, Robert Laffont, 1989.
(38) Cf. Godin J.-G., 5, rue de Lille, Paris, Seuil, 1990.
(39) Cf. Miller J.-A., « Remarque sur la traversée du transfert » (1990), Revue de l’École de
la Cause freudienne, Actes, n°18, Paris, ECF, 1991, pp. 28-30.
(40) Ibid., p. 29.
(41) Lacan J., « La psychanalyse, raison d’un échec » (1968), Autres écrits, op. cit., p. 349.

Transcription de Juan Carlos Ríos. Traduction d’Alicia Bukschtein.
Texte et notes établis par Catherine Bonningue.