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… François Ansermet

 

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Nathalie Jaudel pour la Lettre en ligne : Qu’appelle-t-on mĂ©decine prĂ©dictive ?

François Ansermet : Le fait de pouvoir savoir Ă  l’avance ce qui sera. C’est ainsi que les avancĂ©es des biotechnologies prĂ©dictives, dans le champ de la gĂ©nĂ©tique sur lequel je me centre ici pour vous rĂ©pondre, amènent des sujets Ă  devenir des patients avant de pâtir du mal qui va les atteindre. On entre donc dans l’ère des patients prĂ©-cliniques, dont on sait de façon certaine qu’ils vont dĂ©velopper une maladie, parfois cependant sans pouvoir dire quand, ou qu’ils sont Ă  risque d’en dĂ©velopper une, les amenant Ă  souffrir paradoxalement de la certitude de cette probabilitĂ©.

La médecine prédictive confronte au vertige de savoir : finalement une forme contemporaine de l’oracle qui déconcerte tant les patients que leurs médecins – et le système de santé aussi bien, dont le financement est fondé sur la solidarité et la réciprocité, notions basées sur le partage d’un non-savoir que bouleverse la prédiction. Distinguant entre « eux » et « nous », la prédiction introduit en effet la perspective d’une stratification, donc potentiellement d’une discrimination.

Le savoir délivré par la médecine prédictive est marqué par la mort.1 C’est la maladie qu’on prédit, le handicap, la mortification. La prédiction d’une maladie grave touche inévitablement à la question de savoir ce qui est sacrifiable : elle est ainsi indissociable d’une certaine tentation eugénique. Quoi qu’il en soit, la prédiction est un savoir traumatique, qui sidère tant ceux qui le reçoivent que ceux qui le livrent.

 

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NJ : Quels sont les effets de la prĂ©diction sur la temporalitĂ© et le choix ?

FA : Par le fait de la prĂ©diction gĂ©nĂ©tique, le temps s’amalgame. La prĂ©diction rĂ©alise une concrĂ©tion temporelle. Le passĂ©, le prĂ©sent et le futur se tĂ©lescopent. Par exemple, une prĂ©diction prĂ©natale d’une maladie gĂ©nĂ©tique dĂ©voile le passĂ© par son surgissement dans le prĂ©sent ou l’annonce de sa venue dans le futur. Toute prĂ©diction montre le temps tel qu’il a Ă©tĂ© vĂ©hiculĂ© Ă  travers les gĂ©nĂ©rations, et fait du sujet l’objet d’un temps qui se concrĂ©tise en lui. Du mĂŞme coup, la prĂ©diction met le sujet en suspens, le plonge dans l’incertain.

D’où l’un des paradoxes les plus surprenants de la médecine prédictive : toute prédiction révèle l’infini de ce qui ne peut pas être prédit ! En livrant un savoir sur le destin, la prédiction pointe en même temps l’incertitude absolue quant à ce qui pourrait se produire d’autre.

C’est dans cette tension temporelle que se pose la question de la dĂ©cision, du choix comme vous le suggĂ©rez dans votre question. Mais s’agit-il vraiment d’un choix ? Et si il y a choix, sur quels critères ? Les consultants en gĂ©nĂ©tique prĂ©dictive obĂ©issent Ă  une règle d’abstention. Ils ne donnent aucun conseil. L’information est livrĂ©e par le gĂ©nĂ©ticien qui laisse le choix aux patients. Ceux-ci sont renvoyĂ©s Ă  prendre eux-mĂŞme la dĂ©cision face Ă  ce trop plein de savoir.

Y a-t-il vraiment un choix possible ? Ce que révèle la clinique, c’est qu’il s’agit d’un pari plutôt que d’un choix. Dans la situation d’anomalies des chromosomes sexuels, une revue d’une série de situations cliniques nous a enseigné que les parents face à l’enfant à naître décidaient plutôt d’emblée, comme un pari immédiat qui s’impose à eux, dans une ambivalence mise en crise par la prédiction. Le soi-disant processus de décision apparaît ainsi plutôt comme un travail d’après-coup. Les patients cherchent à donner un sens dans l’après-coup à un pari qui surgit comme un acte, au pic de l’angoisse, transformant rétro-activement leur pari en choix, en décision.

Il n’y a pas d’enchaînement linéaire entre la révélation du savoir de la prédiction et la décision. On n’est pas dans un déroulement continu. Le pari est posé d’emblée, comme un moment de conclure qui survient en collusion avec l’instant de voir, auquel viendra faire suite le temps pour comprendre. C’est à partir d’un pari sur le futur que le sujet revient sur son passé, voire sur le présent, sur la base d’un pari qu’il a posé dans un court-circuit de la pensée.

 

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NJ : Face Ă  des dispositifs qui prĂ©cipitent une figure nouvelle du destin, y a-t-il encore une place pour le sujet- et pour le psychanalyste ?

FA : Comme je l’ai dĂ©jĂ  suggĂ©rĂ© autour de la question du pari, la dimension subjective s’impose de façon d’autant plus urgente qu’elle reprĂ©sente le point sur lequel viennent justement buter les avancĂ©es de la mĂ©decine prĂ©dictive. Tout en cherchant Ă  tout prĂ©dire, la mĂ©decine prĂ©dictive bute paradoxalement sur le fait de ne pas pouvoir prĂ©dire ce qui va suivre. Qu’un individu soit atteint dans son organisme ne permet pas de savoir quel sujet va s’en dĂ©duire. La prĂ©diction ne dit pas tout. Le sujet reste fondamentalement imprĂ©dictible ! C’est ainsi que le psychanalyste, en contre-point des perspectives de la mĂ©decine prĂ©dictive, se retrouve en position d’être un praticien de l’imprĂ©dictible.

S’il y a un enjeu pour le psychanalyste dans le champ de la médecine prédictive, c’est de laisser une place à l’immaîtrisable là où tout cherche à s’ordonner à partir du maîtrisable, du pré-programmé. Une telle perspective oblige du même coup le psychanalyste à aller lui-même au-delà de ses propres raisonnements prédictifs, de laisser tomber les prêts-à-porter de son savoir, pour partir à la recherche du particulier du sujet, toujours imprédictible dans ce qu’il va manifester.

La rĂ©ponse du sujet est impossible Ă  prĂ©dire. Elle surprend toujours dans son Ă©mergence. Au psychanalyste de l’accueillir, de faciliter son invention au-delĂ  des nĂ©cessitĂ©s induites par le trop plein de savoir de la prĂ©diction. Pour cela, encore faut-il comme psychanalyste dĂ©passer les fascinations ou parfois aussi les rĂ©sistances excessives que peuvent gĂ©nĂ©rer les possibilitĂ©s de la mĂ©decine prĂ©dictive, pour aller vers une pratique qui conserve une place pour l’inattendu qui finalement arrive toujours !

Je ne parle pas ici du scientisme prédictif contemporain qui applique de façon systématiques à toutes sortes de situations le modèle de la médecine prédictive sur la base de prévisions statistiques, comme par exemple dans la prédiction des troubles des conduites et de la délinquance.

Entretien du 3 juin 2007



Note:
1. Je ne parle pas ici du scientisme prédictif contemporain qui applique de façon systématiques à toutes sortes de situations le modèle de la médecine prédictive sur la base de prévisions statistiques, comme par exemple dans la prédiction des troubles des conduites et de la délinquance.