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… Hugo Freda, directeur du CPCT

La Lettre en ligne n° 32 - dĂ©cembre 2006

 

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Nathalie Jaudel pour la LEL : Que peut nous apporter la lecture du séminaire XXIII, Le sinthome, dans le travail au CPCT ?

Hugo Freda : Ce séminaire ouvre une ère nouvelle dans l’histoire de la psychanalyse, dans la mesure où il met le psychanalyste devant une responsabilité inédite : il le met à la place de celui qui permet de tenir un ensemble, j’entends par là le réel, le symbolique et l’imaginaire. C’est comme ça que Lacan le définit : le psychanalyste n’est plus le maître de la vérité, mais un sinthome. Il s’en déduit qu’au CPCT, la chose la plus importante pour quelqu’un qui vient frapper à la porte, c’est de rencontrer un praticien, pas n’importe lequel mais qui est formé par l’ECF, par l’enseignement de Jacques Lacan et de Jacques-Alain Miller. Au CPCT, nombre de gens viennent nous dire qu’ils souhaitent rencontrer quelqu’un pour être écoutés, pour être entendus, même et surtout s’ils ont déjà fait des thérapies auparavant. Qu’est-ce que ça veut dire, pour nous, écouter, entendre ? Pas forcément ouvrir les oreilles, mais filtrer ce que le patient dit et mettre en exergue un point ; c’est cette mise en exergue d’un signifiant important pour lui qui laisse une marque, la marque de la rencontre avec un psychanalyste. Et comme le CPCT met dans une situation de contrainte, celle d’un temps limité, il nous faut être très attentifs, ne pas nous endormir. Ce vers quoi nous tendons, c’est que les patients partent du CPCT avec un modèle réduit de la psychanalyse, d’une psychanalyse possible, comme un prototype, une maquette : tous les éléments sont là pour qu’ils puissent s’ils le souhaitent développer l’analyse jusqu’à plus soif. Dans ce sens, le séminaire Le sinthome, qui est plutôt un séminaire sur l’opération joycienne que sur Joyce, nous donne des clefs pour opérer ; c’est un séminaire sur ce qu’est la psychanalyse aujourd’hui.

 

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NJ : Vous parlez d’ « opération joycienne ». Qu’est-ce que c’est, cette opération ?

HF : Cette opération joycienne, Lacan la décrit très bien. Prenez la  première page du séminaire, quand Lacan parle d’« injection », c’est-à-dire d’introduire quelque chose de nouveau dans la langue. C’est ce que nous faisons : introduire des signifiants pour ordonner un certain désordre. Au CPCT, nous faisons de véritables injections signifiantes. Nous posons des questions, relevons des choses, faisons des métaphores, parlons d’« outils », de « boîtes à outils », qui montrent que le patient part avec quelque chose entre les mains. Il me semble que c’est fondamental. Et le Séminaire XXIII, malgré toute sa complexité, fournit nombre d’outils appropriés à cette tâche : la notion de réparation, de suture, la notion de lapsus dans le symbolique, etc. Le modèle joycien, c’est : jusqu’où peut-on modifier la langue ? Il s’agit d’un séminaire qui pointe au-delà de Freud, d’une façon définitive. Là où s’arrête Freud, commence le séminaire sur le sinthome. Au fond, c’est le séminaire qui donne l’idée la plus précise que l’inconscient peut être travaillé par le sujet ; qu’il n’est pas seulement prisonnier de l’inconscient, soumis à ses avatars, comme Freud nous l’a légué. Je pense que dans ce séminaire-là, Lacan dit que certes on est soumis, mais qu’on peut en quelque sorte modifier l’Autre. Le schéma joycien c’est, comment, grâce à une injection signifiante, on peut modifier l’Autre et en faire un autre Autre. C’est inédit. Cela rompt avec toutes les théories selon lesquelles l’analyse permettrait de se reconnaître soi-même ; après l’opération joycienne, on ne se reconnaît plus. On n’est plus jamais ce qu’on était. C’est pourquoi il y a pour moi un lien tout à fait étroit entre le séminaire XXIII et la passe : la passe a une structure joycienne. Mais cela suppose d’avoir une certaine ductilité, de se laisser aller à l’invention signifiante, de trouver le côté indéterminé qu’il y a à l’intérieur de tout signifiant.

 

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NJ : Que signifie selon vous l’expression : « rendre la jouissance possible » ?

HF : Une chose me semble évidente : il y a chez Lacan une idée de la jouissance désordonnée et de la jouissance ordonnée ; après Encore, le signifiant apparaît comme ce qui met de l’ordre dans le désordre de la jouissance. La jouissance apparaît comme un ensemble désordonné et le signifiant y met un certain ordre. La rendre possible, ce n’est pas seulement la rendre vivable. Il n’est pas seulement question que le sujet puisse vivre de façon plus apaisée avec une jouissance x. Je dirais que la rendre possible, c’est la rendre poétique, la jouissance, poétique dans le sens où le signifiant puisse prendre l’envol d’une certaine métaphore. C’est ça l’opération, qui est aussi une opération joycienne, même si Lacan a parlé de ça bien avant. Mais disons-le, toute la jouissance ne rentre pas dans la machine signifiante. Il y a toujours un côté de l’homme qui reste imperméable à toute prise, et il me semble que nous avons intérêt à le savoir, pas seulement pour éviter l’acharnement thérapeutique, ou l’acharnement psychanalytique, mais pour préserver la liberté. C’est ma position radicale.

Paris, le 11 novembre 2006