L’échange - Camille Claudel

Gennie Lemoine

La Lettre en ligne n° 26 - avril 2006

A la suite de la disparition de Gennie Lemoine, l'ECF a organisé un colloque pour lui rendre hommage, le dimanche 5 mars 2006. Parmi ses nombreux écrits, François Regnault a choisi de nous rappeler l'article paru dans l'Âne n° 18, que Gennie Lemoine avait consacré à Camille Claudel, suite à la parution de l'ouvrage d'Anne Delbée : "Une femme".
Que Judith Miller, Antonia Soulez et Marlène Belilos soient remerciées d’avoir permis la republication de cet article sur le site de la Cause freudienne.
Nathalie Jaudel

Camille Claudel Camille Claudel est restée trente ans dans un hôpital psychiatrique. À qui la faute ?
Ma question à moi est celle-ci : pourquoi faut-il qu’il y ait faute ?
La réponse est contenue dans la question : parce que, faute de trouver la faute, le mal devient un insupportable absolu. La notion de faute est nécessaire comme celles de coupable et de punition.

Le mal court

Aujourd’hui le coupable (au féminin) est : la société, la famille, la mère. Aussitôt, l’opinion se partage entre la défense et l’accusation ; la presse se transforme en tribunal et chacun retrouve bonne conscience : la machine est repartie. Cette fois-ci la victime offrait en Camille Claudel, une occasion vraiment trop belle. Restait à trouver l’auteur du crime.

Et cependant le mal court ; il ne commence ni ne finit. Cela est proprement insupportable. Le forfait a été consommé le 10 mars 1913. Toutefois, Camille vivait depuis déjà plusieurs années recluse dans son atelier du quai Bourbon; évitant tout contact : l’enfermement contre la persécution ; l’enfermement officiel suivra. Le droit et la psychiatrie se rencontrent fatalement pour stigmatiser ce genre de présence au monde. Dans la Folie du jour, Maurice Blanchot en a tracé le processus tragique et fatal.

Est-ce à dire que le mal est inévitable et qu’il ne faut rien tenter pour le réduire ? Il est inévitable et il faut tenter de le réduire. Une possibilité s’est peut-être fait jour depuis. Malgré les apparences, ce sont les tenants de la cause - et non seulement de la bonne et de la mauvaise cause, mais de la cause tout court - qui s’avèrent fatalistes. Ils croient en effet dans le bon vieux déterminisme qui veut que tout effet ait sa cause et qu’il suffit de trouver la cause pour guérir le mal.

L’esprit scientifique le plus positif se déploie ainsi sournoisement : sournoisement parce qu’il se fait valoir au nom de la liberté humaine qu’il contredit ; et en opposition tout aussi sournoise à la psychanalyse ; car il y a aussi des psychanalystes qui s’en réclament. Mais nous savons que la psychanalyse engendre jusque dans ses propres rangs, une résistance proportionnelle à son succès. Elle va ainsi à rebrousse-poil de sa vocation ; le sens du poil qu’elle suit allant depuis des siècles vers la guérison par l’amour.

Certes l’amour est ici en question. Mais autrement qu’on le pense. Il s’y trouve distordu par la loi de l’échange telle que l’organisation psychique de Camille Claudel la faisait fonctionner. Ce mot d’échange a fourni à Paul Claudel - non par hasard - l’un de ses titres les plus lourds de sens. L’auteur a même donné dans la préface à la seconde rédaction de cette pièce l’Échange, la définition de l’argent ; c’est un catalyseur, dit-il, qui permet à deux corps étrangers qui n’auraient autrement rien à faire ensemble, d’entrer tout de même en relation. L’objet petit a en somme ! Les corps étrangers en l’occurrence, ce sont les êtres humains. Une autre façon de dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Mais grâce à petit a, il y a tout de même des relations.

Camille refuse à l’argent sa dignité d’objet tiers. Pour elle, les mots monnaie d’échange n’ont aucun sens. Quand elle se donne, elle se donne tout entière ; si on ne la prend pas, elle devient folle; et elle se donne elle-même ; elle ne donne pas quelque chose. Quoi d’étonnant si, en échange, elle réclame tout ? Pas quelque chose, non plus ; tout. Elle sait qu’aucune monnaie d’échange n’égale le tout de l’être à échanger.

Et pourquoi l’échange ? direz-vous.

Mais parce que, depuis qu’il y a du sujet, le sujet est à lui-même à charge. Là où la mécanique achoppe, chez Camille, c’est qu’elle fut depuis toujours objet d’échange, elle-même, dans sa famille, par une suite de hasards qui se sont accumulés en destin. N’a-t-elle pas été échangée contre un frère mort, lui-même venu à la place d’un jeune frère de sa mère qui s’était suicidé à vingt ans? N’a-t-elle pas dû se reconnaître comme l’aînée, alors qu’elle n’était que cadette? Et - qui sait ? - comme garçon, alors qu’elle était une fille ? 

Pouvait-elle s’échanger contre sa propre mère en faveur d’un père bien-aimé, puis en faveur d’un frère adoré ? Mais alors sans mère, il lui restait à se remettre au monde, à même la terre, que ses mains puissantes savaient pétrir; et si elle créait, aussi bien était-elle Dieu !

Le reste

Où l’on voit bien l’erreur, certes, la toute petite erreur qui consiste à faire de l’échange une opération sans reste ; mais aussi une opération meurtrière en ce qu’elle supprime l’un des partenaires. « C’est toi ou moi Â» qui survit à un tel échange ; l’autre en meurt. Paul Claudel s’est soustrait à ce tragique échange en fuyant très loin du lieu de l’échange originel. Il a fait de Dieu le médiateur de l’amour en faillite. Camille n’a connu que la faillite de l’amour.

Sa loi était celle du désir paranoïaque qui contrarie celle de l’ordre social. Mais il y en a une troisième : la loi en vertu de laquelle Camille eût pu continuer à sculpter, mais pour son propre compte, non pour le compte d’un autre (ce qu’elle fit pendant tant d’années) ; et en échange de l’argent nécessaire pour vivre ; au lieu de recevoir cet argent de quelqu’un d’autre, comme une preuve d’amour. Et peut-être eût-elle pu alors, tout de même, aimer ?

Mais c’est précisément ce qu’elle n’a pas pu faire. Pendant que son frère se sauvait, elle mettait, elle, la Destruction à la place de la Création; puisque Rodin voulait sa mort; puisque son père était mort ; puisque sa mère ne voulait pas la voir, puisque son frère, qu’elle avait autrefois « subjugué et terrorisé Â», était allé se sauver auprès d’un Autre, c’est donc qu’elle avait perdu tout pouvoir sur quiconque, c’est donc qu’elle ne valait rien.

Pourtant le pouvoir, qu’elle avait et qu’avait aussi ce frère, d’Å“uvrer avec du malheur, nous a laissé des sculptures et des textes splendides. Il y avait de la mort et de la violence dans cette famille ; mais il y avait aussi du génie.

Eugénie Lemoine-Luccioni.

N.d.R. Trois ouvrages sont parus ces deux dernières années sur Camille Claudel. Le premier, d’Anne Delbée, Une femme, paru en 1982 aux Presses de la Renaissance, l’a « ressuscitée». Le second, d’Anne Rivière, l’Interdite, est paru en 1983 au Lieu-dit. Enfin, le troisième de Reine-Marie Paris, publié cette année chez Gallimard, semble être une réponse qui ne dit pas son adresse au premier, de ne jamais le citer.