Les désarrois et les souffrances modernes des jeunes

Philippe Lacadée

La Lettre en ligne n° 32 - dĂ©cembre 2006

Ce titre n’est pas sans évoquer le moment de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème, époque d’une certaine modernité, d’une industrialisation venue modifier de façon notable les communications et le lien social, époque de la naissance de la psychanalyse et de ce que Lacan a nommé le déclin de l’imago du père, mais que nous pourrions aussi qualifier de crise du langage – que Robert Walser a appelé « la modernité babillante. » 1.

Il est remarquable de noter aussi qu’à cette même époque de nombreux auteurs ont été sensibles à cette délicate transition qu’est l’adolescence. Il vaut mieux lire avec eux, cette transition comme un moment de crise de langage face au désarroi, très bien décrit par Musil, qui pousse le sujet du dire à trouver une traduction, ce que Rimbaud appelait trouver une langue 2 pour dire ses souffrances modernes 3. Et c’est cette expression qui dit le mieux le paradoxe des jeunes. Il y a en eux en effet, dans leur corps, une vérité qui se souffre et ne se dit pas, un dérèglement de tous les sens 4, quelque chose qui vient faire tache dans le tableau de leur enfance, liée à cet Eveil du printemps qui les exile, les met en marge de l’Autre, – là où ils avaient trouvé pour un temps dans cette langue de l’Autre, dans stabitat 5 qu’est la langue, l’abri nécessaire pour loger leur être d’enfant et trouver une identification constituante. Au nom de ce qui se jouit de nouveau dans leur corps, de ce qui se fantasme d’inédit dans leurs pensées, de ce qui vient faire tache noire, les voilà confrontés, le plus souvent de façon contingente, à un trou de savoir dans l’Autre qui les laissent dans cette marge de l’Autre, non sans éprouver ces souffrances modernes. Et elles sont modernes pour deux raisons, l’une liée à ce qui se jouit de nouveau et d’inédit dans leur corps, et qui est toujours moderne de s’actualiser dans leur pensées, et de se vivre au présent, l’autre liée à la modification du discours de l’entourage symbolique. Car ces pulsions du temps présent ont à s’articuler à la grammaire vivante du discours toujours de l’Autre, et comme cet Autre – cet entourage – se modifie, et qu’on ne parle pas de la même façon en 1906 qu’en 2006, ceci ne va pas sans procurer aussi sa part de souffrances modernes. Et ce d’autant que, ne l’oublions pas, Freud précise que la tâche de l’adolescent – moment dit-il le plus nécessaire mais aussi le plus douloureux – consiste à se détacher de l’autorité parentale, soit à se mettre dans la marge de l’Autre parental6 . Remarquons que ce détachement de l’autorité était peut-être plus facile quand cette autorité était incluse dans un discours établi par la routine de la famille. Notons ici ce paradoxe : c’est au nom de ce qui faite tache en eux que les adolescents ont à se détacher de cette autorité parentale, et à se mettre à la tâche de bien dire leur être.

Et bien, si cette autorité parentale n’est plus la même que du temps de Freud, il ne s’agit pourtant pas de croire que c’est ce que disait Freud serait dépassé mais plutôt de faire valoir que ce qui est surtout en jeu là, c’était surtout de fait, l’autorité de la langue. Ce fut d’ailleurs le diagnostique d’Hannah Arendt qui dès 1954 se demandait si les adultes étaient encore responsables du monde qu’ils offraient à leurs enfants7 .

En 2006, l’enfant peut éprouver des souffrances modernes du fait de se vivre, dans ce que j’ai nommé grâce à Jacques Alain Miller la modernité ironique8, cette modernité qui ne situe plus à sa juste place ni l’autorité, ni la responsabilité du discours de l’Autre, et qui met en question le savoir de l’Autre et un certain usage de la langue du sens commun.

La leçon de Musil

Déjà Robert Musil nous avait orienté en décrivant les désarrois de son élève9 comme ce moment où le sujet de façon contingente rencontre un trou dans le savoir de l’Autre, et se trouve, sans Autre, confronté à une sensation qu’il ne peut traduire en mots. Il en situe trois occurrences : la première est un éprouvé du corps sur le mode d’un événement de jouissance qu’il nomme frisson de dégoût, et que Torless ressent de façon angoissante lorsqu’il observe le mouvement des mains de son meilleur ami pendant qu’il est en train de parler de la bizarrerie de son père, il ressent alors « un élément sexuel s’introduire, hors de propos, dans ses pensées »10 , et dans sa pensée surgit la solution de l’injure : « Torless brûlait d’envie de couvrir d’injures son camarade mais les mots lui manquaient. » 11. La seconde est un autre éprouvé, celui d’un frisson de jouissance qui accompagne le moment où il se rend complice  par le regard, sans y participer, de la scène d’humiliation de Basini. Basini est un adolescent qui volait ses amis pour pouvoir payer la prostituée Bonenza qui les initiait à la rencontre avec l’Autre sexe. Lorsque ses amis du collège et ses parents traitent Basini de voleur, ce signifiant, par lequel ceux-ci mettent un nom sur ce qui de Basini lui paraît innommable,  soulage Torless . Mais ce signifiant ne règle en rien le frisson éprouvé lors de la scène d’humiliation où Basini se fait violenter sous prétexte qu’étant voleur, il serait une tache à effacer. Et c’est précisément cela que Torless reprochera à ses parents : de ne pas lui avoir dit un mot sur cette sensation, alors même qu’il n’avait pas réussi à leur en parler, par honte, d’où la pensée blasphématoire qui lui vient, à propos de son père, et son envie de l’injurier. L’injure ici n’est pas dite à l’Autre, elle est dans ce lieu de l’inconscient freudien, qui, du fait du refoulement, se trouve à l’abri dans la marge de l’inconscient. L’injure ne fait que nommer cette part indicible de l’être qui ne peut se loger dans les mots de l’Autre. Aujourd’hui l’injure est très vite dite à l’Autre, dans la mesure où celui-ci n’est pas vécu comme incomplet mais comme inconsistant et troué. Seule alors l’injure qui surgit donne à celui qui la profère, une certaine consistance, face à cette rencontre avec l’inconsistance de l’Autre.

Torless, lui, se rend compte que sa jouissance non seulement ne peut pas être prise en charge par l’Autre, mais que, de plus, aucun discours ne peut lui permettre de trouver comment traduire son frisson ou son angoisse. Il se trouve là dans la marge, fasciné pas ce que Basini vient d’incarner pour lui : cette part immonde de l’être, cette part de lui qui fait aussi bien tâche pour lui. La troisième occurrence a lieu au cours d’une leçon de mathématiques sur l’infini et l’histoire des nombres imaginaires: il éprouve alors un éclair brûlant dans la tête 12 qui le plonge dans le désarroi le plus total face à un  trou de la signification du monde.

Les carences de l’entourage symbolique et la maturation de l’objet a

Lacan, en 1957, avait précisé pour tout sujet l’importance de l’entourage symbolique, en situant le symptôme de l’enfant, celui de la phobie du Petit Hans, comme une invention face aux carences de son entourage symbolique13 . Le sujet invente un signifiant à tout faire pour suppléer au manque de cet Autre, mais il y a un reste, un résidu, qui apparaît sous la figure d’une tache (autour de la bouche du cheval) et qui concentre ce point d’angoisse. Lacan élève cette tache noire, à la dignité logique d’une lettre en souffrance, équivalent d’un objet logique, soit l’objet a. Cette lettre vient inscrire la part de l’être qui n’a pu se traduire pas en signifiants. Cet objet est là comme laissé en plan, dans la marge de l’Autre. Rappelons ici aussi que si pour Lacan l’adolescence est le temps logique nécessaire « en fonction d’un lien à établir de la maturation de l’objet » 14, c’est aussi à partir de cet objet a que le sujet prend la parole, et qu’il a justement dans ce temps de l’adolescence à trouver une langue pour dire  l’élément de nouveauté qui l’habite. C’est à partir de là que l’adolescent risque son je, et c’est de cette énonciation qu’il tente d’attraper ce qui le plonge dans le désarroi.

Il y a donc de structure une carence du symbole à dire l’être du sujet, mais les conséquences ne sont pas les mêmes quand il y a un entourage symbolique qui existe, et quand il n’y en a pas ou qu’il est réduit au minimum. Car le corps de l’enfant ne fait son apparition dans le réel que comme malentendu : qu’en tant que fruit d’une lignée qui nageait dans le malentendu. En donnant la vie à l’enfant, on le rend héritier de ce malentendu, du bafouillage de ses ascendants. Or, à ce moment-là, certains enfants n’ont pas le secours d’un discours établi leur permettant de loger une part de leurs pulsions dans l’Autre, même s’il y a un reste sur la marge.

Etre en marge de la langue

Pour certains leur être se trouve tout de suite rejeté dans la marge, voire dans la banlieue du signifiant de l’Autre. C’est d’ailleurs du coup cette langue de l’Autre et le savoir qu’elle véhicule, qu’ils remettent en cause, en l’attaquant à la racine du lien social. Du coup, comme le dit Lacan, devant cette inconsistance de l’Autre, c’est la paire ordonnée de la langue soit S1-S2 15 qui est ici remise en cause, par l’invention de cette langue de l’authenti-cité, cette langue de l’immédiateté, langue sans espace possible pour l’Autre du désir. Langue à l’envers de la paire ordonnée qui s’est d’abord appelée verlan. Puis langue de la sensation immédiate qui se joue ou se jouit au plus près du corps, de s’articuler plus à la sensation qu’au signifiant du Savoir de l’Autre. Certains adolescents installent là, à la place du savoir, la vérité immédiate de leur être, soit la vraie vie, ou la liberté libre, celle qui se veut libre de penser qu’elle échappera à l’aliénation de la paire ordonnée, et qui les condamne à rester en marge de l’Autre. Seul vaut  pour eux cette langue de la sensation plus forte que cette langue de l’Autre, celle du sens commun, porteuse d’un certain savoir. Ils perdent le goût des mots de cette parole qui s’articule et ce dit à l’Autre.  Et du coup nous pourrions faire l’hypothèse qu’ils sont dans une certaine précarité de langue, rejetant cette langue qui pourrait donner abri à leur inconscient ce qui de plus, les pousse à incarner dans le réel cette valeur de l’objet a rejeté dans la marge de l’Autre, et tout prédicat de l’Autre venant nommer ce réel insupportable que ce soit sauvageons ou racailles ne fait qu’aggraver la chose en les acculant à l’auto-destruction.

Et bien c’est cet objet a qui peut nous servir à déchiffrer ce qui est en jeu pour certains de ces jeunes qui viennent incarner  ce qui est mis comme ça dans la marge.

« Ce pays n’a pas pris la mesure des souffrances de sa jeunesse périphérique. »16
« Il est temps que la banlieue se raconte par ceux qui la vivent, sans attendre que d’autres la fantasment. »17

Un laboratoire du Cien dans un collège de banlieue à Bobigny

C’est ce qui m’oriente dans le travail que je fais depuis cinq ans dans le collège Pierre Sémard à Bobigny, où nous avons créé un laboratoire du CIEN avec les professeurs, leur proposant de trouver le lieu et la formule pour traduire comment ils vivent avec ces jeunes en marge, comment ils se trouvent parfois dans des positions d’impasses extrêmes, où du coup, eux mêmes mis en marge, ils ont du mal à soutenir leurs programmes. Le laboratoire de Bobigny montre comment l’unité du laboratoire offre une modalité de lien social qui permet d’être en prise directe sur le social, qui est en prise directe sur les adolescents en marge de toute transmission de savoir possible. Seule une prise d’énonciation du professeur permet à chacun de faire valoir comment il est soumis au social dans le sens où il dépend des moyens de production, là où la jouissance attend le sujet pour en faire son serf, comme le dit Lacan dans son séminaire D ’un Autre à l’autre. Le laboratoire comme lieu d’où élaborer d’une autre façon son plus de jouir, soit sa relation en impasse avec un élève, on en souffre moins, et on n’en devient plus serf.18

Bref se servir du CIEN pour ne plus se servir de sa position de serf du lien social (plaintes, dénonciations, sanctions ou exclusions anarchiques, dépressions ou démissions etc.) mais pour, dans l’interdisciplinaire, rencontrer la production d’un savoir nouveau, point d’où s’articuler d’une nouvelle façon à l’Autre  (ici à l’adolescent) à condition d’avoir consenti à se séparer de cette jouissance d’être un professeur en impasse.

Ce bougé permet dans l’après-coup à l’élève de faire part de cette lettre en souffrance qu’il incarne dans son être et dans son refus de l’Autre, y découvrant ce que, il y a déjà  six ans, on nommait à Bobigny « l’insécurité langagière » et qui plongeait aussi les professeurs dans l’insécurité la plus totale face aux insultes  et aux provocations.

Là où beaucoup de ces adolescents se trouvaient du fait d’une certaine précarité par rapport à la langue, que ce soit du côté d’un refus ou d’un défaut de l’animation de l’Autre symbolique qui s’occupe d’eux, les condamnant à être en prise directe sur le réel, ils trouvent un lieu possible où leur langue peut s’articuler d’une nouvelle façon, à condition bien sûr que leurs professeurs leur donnent ce petit coup de pouce pour créer cette langue vivante avec eux.

Pour cette journée, j’ai plutôt choisi de mettre en série des témoignages permettant d’établir une clinique différentielle de cette jeunesse en souffrance.

Pour une clinique différentielle de ces jeunes en souffrance : Karim ou la privation de la dette symbolique

Pour certains, le père n’est plus celui qui démontre à ses enfants qu’il est digne d’être aimé, voire respecté. Comme le dit si bien Karim, un jeune rappeur de banlieue, venu, après un temps de conversation dans le laboratoire du Cien « Langage et civilisation », demander une analyse : « Autre chose quand le gamin voit tous les jours son père le matin qui ne va pas au boulot, ça tue dans la tête d’un gamin. Certains n’ont jamais vu leur père travailler, ça fait quinze ans qu’il est au chômage. T’as la honte. En plus, le père se dit : “je ramène pas le pain à la maison, je ne suis pas un homme”. Le mec, il est là, il pue la défaite. Tu crois que le gamin il le sait pas ça ? Le gamin, il est humilié par personne interposée. »

Karim nous donne ici sa version moderne de la démission du père. Le fils a directement accès à un père qui ne soutient plus la fonction paternelle, il est devenu une personne anonyme, sans nom . Du fait de sa défaite, il humilie, à son insu, son fils qui en a honte. Le père n’est plus là pour voiler l’objet réel, en donnant un nom au réel. Il n’y a plus personne pour introduire le fils à une dette symbolique dévolue à la fonction du Nom-du-Père; cette dette, le sujet doit la subjectiver. L’humiliation du père fait que le sujet se sent privé de cette dette. Il ne doit plus rien à l’Autre, d’où son sentiment d’avoir tous les droits ce qui le conduit dans une position d’être hors la Loi. Le fils vit alors son être humilié, comme laissé en plan par l’évolution de la société moderne.

Mohamed ou un sujet sans malentendu

Mohamed Razane lui aussi dit être « un enfant de l’humiliation, un enfant du devoir et de l’amertume », et « ayant la certitude d’avoir été conçu dans un rapport brutal, dénué de toute tendresse ; ma daronne, ma mère, subissant les pulsions animales du daron comme un devoir amer. »19 Un enfant en marge « exclu dès sa conception du monde de l’amour », dressé à coups de violence paternelle, et ayant eu très tôt « la conviction d’être une erreur dans le cours des sentiments du genre humain. » « Le monde des mots me dégoûte, j’ai entendu ma mère crier et pleurer parce que mon père la battait et la traitait de pute, j’ai entendu mon père dire "bientôt je vais vous tuer toi et ta mère", tout en me mettant le tranchant de la lame du couteau dans le creux de mon cou. » 20. « J’ai entendu et j’aurais voulu que ce soit un malentendu. »21  Ce jeune-homme a vécu « sans aucun malentendu », qui lui aurait permis de voiler le réel de sa condition d’être l’incarnation d’un pur objet a, à jeter à la poubelle comme un chien crevé, et de se créer un lieu de l’inconscient, un lieu d’un malentendu possible, et du coup c’est son corps qui se trouve directement exposé au réel de sa souffrance sans aucun nouage à l’imaginaire et au symbolique: « Gamin qui a un corps gavé d’amertume sans réaliser qu’un jour son corps ressentira l’insondable besoin de recracher tout cela à la face du monde. »22 « Ma tête, dit-il encore, est prise en otage par une armée de nœuds que je n’arrive pas à défaire » 23, et jusqu’à ce fameux coup de sang qui lui monta à la tête, et qui le poussa à tuer son père. Un jour son père étant rentré complètement ivre, commença à lui arracher les cheveux, car son fils ne voulait pas lui enlever ses chaussures. C’est alors que la « bestiole » qu’il avait dans tête s’est excitée :« Je crois que la bestiole nichée dans ma tête qui a pris la machine à boxer qu’est devenu mon corps, plus je frappais plus la bestiole s’excitait »24 . Il se trouvait là en prise directe sur le réel, sans aucun arrimage à l’Autre comme lieu du symbolique qui aurait pu lui offrir un  refoulement possible dans la scène de l’inconscient, d’où le passage à l’acte dans le réel brut.

Joey Starr ou T’as la rage

Joey Starr dans son livre Mauvaises fréquentations décrit ce que c’est que de vivre dans la violence d’un père, qui lui donne à manger son lapin  domestique, celui qu’il avait investi après que son père ait mis dehors sa mère, tout en lui répétant que c’était elle qui était partie avec un autre homme. Un type de père qui ne lui a jamais offert de cadeaux à Noël : « de fait je n’ai jamais connu un Noël avec le pur jouet. En plus, en cité, le lendemain de Noël tout le monde descend pour montrer qui une moto miniature, qui robot bionique. Et toi, qu’est ce que t’as eu ? Une seule réponse : "Ta gueule." J’ai la rage. » 25 La rage et l’agressivité deviennent ainsi le seul rapport possible dans ce transitivisme imaginaire. De plus son père jetait devant lui, à la poubelle tous les jouets que ses copains lui donnaient, lui interdisait les yaourts, le moindre survêtement, ou une paire de baskets : « Etonnez-vous si a douze ans, j’ai commencé à chourer. » La première fois où, en descendant en métro aux Halles pour aller chourer, il se fait arrêter par les flics car il n’avait ni ticket de métro, ni papier, et qu’en plus il était noir. Son père vient alors le chercher au commissariat et lui donne une telle raclée devant les flics en disant « Gardez-le ou je le tue »26 , que ceux-ci sont obligés de le calmer. Consentant cependant à regret, à le reprendre il lui dit : « T’arriveras à rien, t’es qu’une merde. » A force, c’était devenu une doctrine même pour moi. 

Faïza ou le destin de merde

Dans son roman Kiffe kiffe demain, une adolescente de quinze ans, Faïza Guène,27 nous donne un témoignage de cette position d’enfant rebut qui manie l’ironie comme une arme attaquant le lien social à la racine même du langage : « C’est le lycée qui m’a envoyé chez elle [la psy]. Les profs, entre deux grèves, se sont dit que j’avais besoin de voir quelqu’un parce qu’ils me trouvaient renfermée… Peut-être qu’ils ont raison, je m’en fous, j’y vais, c’est remboursé par la Sécu ». « Je crois que je suis comme ça depuis que mon père est parti. Il est parti loin. Il est retourné au Maroc épouser une autre femme sûrement plus jeune et plus féconde que ma mère ». « Quel destin de merde. Le destin, c’est la misère parce que t’y peux rien. Ça veut dire que quoi tu fasses, tu te feras couiller. Ma mère, elle dit que si mon père nous a abandonnées, c’est parce que c’était écrit. Chez nous, on appelle ça mektoub – le destin. C’est comme le scénario d’un film dont on est les acteurs. Le problème, c’est que notre scénariste à nous, il a aucun talent. Il sait pas raconter de belles histoires. » Faïza, elle, sait raconter.

Ce roman est son effort d’écriture pour traduire son « destin de merde » et le nouer à son sentiment d’exil propre qui se réactualise à l’adolescence. Au-delà de la souffrance de ce destin, cet effort se réduit à la voie sinthomatique de « s’en faire un nom ». Ce témoignage est d’autant plus précieux qu’il illustre le malaise contemporain de ces adolescents à qui le régime du père n’a pas donné la fonction signifiante nécessaire pour se faire à la vie. Il y a bien eu transmission, mais elle ne garantit pas à l’enfant la routine qui associe le signifiant du Nom-du-Père au signifié de son être « de destin de merde ». Grâce à cette bonne routine, elle recevrait de l’Autre « ce sentiment qu’elle appartient à une famille » ; elle attraperait la dignité et le respect d’être aimé : « Papa, il voulait un fils. Pour sa fierté, son nom, l’honneur de la famille et je suppose encore plein d’autres raisons stupides. Mais il n’a eu qu’un enfant et c’était une fille. Moi. Disons que je correspondais pas tout à fait au désir du client. Et le problème, c’est que ça se passe pas comme à Carrefour : y a pas de service après-vente. Alors un jour, le barbu, il a dû se rendre compte que ça servait à rien d’essayer avec ma mère et il s’est cassé. » La société moderne et ici le poids de la tradition du père, « le barbu », ont réduit la fonction du Nom-du-Père au désir anonyme du client et la famille à un supermarché.

Confrontée à cette fin de non-recevoir, Faïza nous montre comment l’écriture est venue traiter le laissé-en-plan, reste qu’elle incarne, induit par le départ du père. Ici l’écriture traite une part de la jouissance du sujet, qui sort de la marge pour loger son être dans la lettre du corps d’un texte, ce qui comme secours d’un discours établi, la met à distance d’un passage à l’acte.

Le roman de Faïza illustre bien le fait que dans ce temps logique de l’adolescence, ce qui fait défaut à certains c’est un Autre qui dise « oui » au nouveau qu’est l’enfant. Confrontée à cette carence du père, Faïza témoigne de la souffrance qui l’enferme sur elle-même et éclaire la mise en corrélation de ce heurt avec une fin de non-recevoir de l’Autre, celui qui porte un dire accusant réception de l’être au monde et sachant répondre de cet objet a qu’est son enfant. La promesse n’est pas tenue, ce qui produit, dans le lieu du signifié, un « destin de merde ».

J’appelle ce lieu, le lieu de la Cité ironique, là où, en conséquence de la carence du père, l’ironie devient la seule arme pour se défendre du réel hors sens, par la voie de l’auto-n’homination et l’invention de la langue de l’authenti-cité. En ce lieu, la provocation langagière et l’insulte ont droit de Cité : « Quel destin de merde. Le destin, c’est la misère parce que t’y peux rien. Ça veut dire que quoi tu fasses, tu te feras couiller. » C’est dans cette cité du signifié que « destin de merde » est ce qui les auto-n’homm-ise comme bouts de réel, enfants objet a qui réalisent ce qui n’est relié à rien. Il s’agit d’un réel mis au monde sans articulation signifiante et dont une des solutions est de donner consistance imaginaire à leur corps.

Magyd ou la haine du monde

Magyd Cherffi lui aussi dans son livre Livret de famille28   décrit très bien comment ces jeunes de la cité, qui pour lui s’apparente plus à un zoo qu’à autre chose, se créent une marge dans laquelle ils se baptisent de noms d’oiseaux. « On avait tous un surnom, et le même pour tous : « Mange-merde ». La laideur était nous, la honte aussi 29. Nous, c’était… à peine nés, laids. On naissait laids. Plutôt un gros mot ou une injure que nos propres prénoms. Nés pour perdre, être moqués, s’en faire une arme et hair le monde. La honte nous avait courbés, et ces maudits noms de famille qui le faisaient pas…»30 « Pas bien, on était pauvres jusque dans les mots, on se mordait tellement on se comprenait pas nous-mêmes. Maman tentait contre vents et marrées de me désanimaliser. » 31.

« On est pas l’homme on est son ombre à faire tout pareil…nous n’avons pas notre place..On s’y fait ! » 32. Marge dans laquelle « on était dans un puits à se marcher les uns par-dessus les autres. On maltraitait les filles puisqu’elle ne voulaient pas de nous puisqu’elles ne voulaient pas d’elles. » Maltraitées, et ravalées au rang de déchet, les filles ne sont que leurs propres miroirs, dans lesquels ils  voient le reflet de leur propre vide, de leur incapacité à entrer dans une possible sexuation ce qui explique leurs violences et leurs désarrois. Dans cette marge là ils le disent, ils sont tous des zéros pointés : « Déliquescence…j’étais en miettes. » 33.

Très bien décrit dans le dernier film de Larry Clark, Wassup Rockers où un adolescent répond ne pas avoir d’amis car « on est tous les mêmes »  à la question d’une jeune fille qui lui fait la cour.

Ces différentes versions d’objet a, soulignent l’importance de leur offrir un port d’attache, un lieu de traduction possible de cette valeur d’objet a en marge, soit une chance inventive de bien dire la tache noire qu’ils incarnent à leur insu.

Pour conclure

Thomas Bernhard, dans son roman La cave 34 (1976), raconte l’histoire d’un jeune-homme qui, au lieu de se rendre au lycée, décide un jour d’aller en sens inverse, fasciné, par la vie de la cité de Scherzhauserfeld, quartier où régnaient la misère, l’ivrognerie et le suicide, d’où non seulement on ne sortait pas, mais où de plus on se rendait, comme happé par un attrait indicible, celui de la pulsion de mort,  et où l’on se sentait paradoxalement vivre en étant contre tout. Bref, un lieu où les gens semblaient s’accommoder d’être « des taches de boue »35 . Qualifiée de ghetto, cette cité, offrait un espace à ses jeunes où « ils avaient nécessairement dû croire avec le temps qu’ils étaient ce dont on les qualifiait : une racaille criminelle»36 . Aujourd’hui, nous pensons que brûler la voiture la plus proche est le signe d’une autodestruction, le signe que ces jeunes en désarroi sont en proie à la pulsion de mort à l’état brut et ne savent plus à qui, sauf peut-être à la télé, adresser un appel désespéré : « Père ne vois-tu pas que je brûle ? »

Lacan, à Bordeaux, en avril 1968, dit, à propos de la société, qu’il n’entend pas critiquer : elle est ni mieux ni pire que les autres car, précise-t-il, une société humaine a toujours été une folie, et grâce à la TV37 « qui vous permettra d’arriver à chaque instant sur la scène du monde pour être tenus au courant de tout ce qui est culturel […] plus rien de  vous échappera ». Plus loin, il explique que l’essentiel de ce qui différencie l’homme des animaux, c’est le problème de « l’évacuation de la merde »38 . Une grande civilisation étant avant tout une civilisation qui a une voirie. Rien de sérieux ne se dira sur une civilisation si elle ne part pas de ça.

N’oublions pas que Lacan nous dit être parti d’une critique de « la réduction du langage à la communication » 39, car, pour lui, l’essentiel réside dans le pouvoir d’évocation ou d’invocation de la langue. S’il nomme « les résonances de la parole » 40 le lieu de lalangue où le parlêtre trouve son habitat, c’est bien pour nous indiquer comment peut être aujourd’hui il est encore plus important d’offrir des lieux de parole, où le sujet puisse faire l’expérience de ce que parler veut dire, et de s’entendre faire résonner sa langue là où il aura la chance inventive de trouver la raison de son dire, soit de son être d’objet a qui n’est pas qu’une tache en souffrance dans la marge de l’Autre, là où il est dit-marginal sans le secours d’un discours établi .

Philippe Lacadée, novembre 2006

1. Walser Robert in Robert Walser : Danser dans les marges, Peter Utz, Editions Zoé, 2006

2. Rimbaud Arthur, in  Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871, Œuvre vie, Editions du Centenaire,  Arléa, 1991, p 190.

3. Ibid., in Lettre à Georges Izambard, in Œuvre-vie, p 183

4. Ibid., in Une Saison en enfer, p 440.

5. Lacan Jacques, néologisme inventé par Lacan.

6. Freud Sigmund, « Le roman familial des névrosés », Névrose, psychose, perversion, Paris , PUF, 1978, p 157

7. Arendt Hannah, in Crise de l’éducation, in Crise de la culture, Gallimard,

8. Lacadée Philippe, « La modernité ironique et la Cité de Dieu », La Cause freudienne n° 64, novembre 2006.

9. Musil Robert, Les désarrois de l’élève Torless, Edition Points, Paris , 1960.

10. Ibid., p. 31.

11. Ibid., p. 32.

12. Ibid., p. 120.

13. Lacan Jacques, « L’instance de la lettre dans l’inconscient », Ecrits, Paris , 1966, Seuil , p. 519.

14. Lacan, Jacques, Séminaire X, L’angoisse, p. 300.

15. Lacan Jacques, Séminaire, XVI, D’un Autre à l’autre, Seuil, 2006, p. 45.

16. Razane Mohamed, Dit-Violent, Gallimard, 2006, p. 17.

17. Ibid., p. 21

18. Lacan Jacques, Séminaire XVI, D’un Autre à l’autre, Seuil, Paris, 2006, p 102

19. Razane, p 21.

20. Ibid., p. 24.

21. Ibid., p. 93.

22. Ibid., p. 18.

23. Ibid., p. 20.

24. Ibid., p. 26.

25. JoeyStarr, Mauvaises fréquentations, Flammarion, 2006, p 19.

26. Ibid.,  p. 21.

27. Guène Faizza, Kiffe Kiffe demain, Hachette , 2004

28. Cherffi Magyd, Livret de famille, Actes Sud, 2004.

29. Ibid., p. 9.

30. Ibid., p. 10.

31. Ibid., p. 12.

32. Ibid., p. 20.

33. Ibid., p. 52.

34. Bernhard Thomas, La cave,Gallimard, 1976, p. 33.

35. Ibid., p. 32.

36. Ibid., p. 33.

37. Lacan Jacques, Mon Enseignement, Seuil, 2005,  p. 82.

38. Ibid., p. 83.

39. Ibid., p. 106.

40. Lacan Jacques, « Fonction et champ de la parole et du langage »,  Ecrits, p. 291.