La jouissance n’est pas libre, n’est pas libertine. Au contraire, elle est appareillée à la répétition, et le discours rationnel achoppe sur une limite quasi mystique dit Lacan, et qu’il définit comme « le lieu où le symbole se substitue à la mort pour s’emparer de la première boursouflure de la vie ».
Jacques-Alain Miller. Un effort de poésie.
Cours du 20.11.2002. (Inédit)
Mallarmé le livre - Étude psychanalytique , Joseph ATTIÉ
Préface de François Regnault
Editions du Losange
Ce livre1 n’est pas une exégèse de plus sur Mallarmé. C’est un travail clinique, rare, patiemment ciselé par un analyste, lettré, poète de surcroît. La rigueur épistémique et le souci de la méthode laissent intacte l’élégance du texte de Joseph Attié. Le rythme de l’ouvrage est celui d’une ascension en montagne, son parcours est homologue à celui d’une cure et de ses temps logiques. La démarche patiente, obstinée, dont la tranquillité s’assure d’une solide armature structurale, ne néglige aucun obstacle et ménage au lecteur quelques paliers permettant de préciser les concepts utilisés, avant d’en démontrer la valeur opératoire auprès du Prince des poètes. Chaque question est envisagée sur ses diverses facettes. Joseph Attié ne se presse pas de comprendre, il se laisse saisir par les opacités et les contradictions qui traversent l’œuvre de Mallarmé. Au fil de sa minutieuse enquête sur la logique en jeu chez le poète, il s’aide du précieux apport des précédents exégètes, ne se privant pas cependant de les contredire avec finesse lorsque la logique l’impose.
Se dessinent ainsi précisément les arêtes d’une interrogation continue entre le psychanalyste et le poète, où rien n’est laissé au hasard… jusqu’à ce que le hasard s’avoue être le nom du réel que Mallarmé voudrait abolir par la langue, par le Livre.
L’auteur nous trace avec soin la ligne de faîte, d’où nous pouvons appréhender le traitement du réel opéré par Mallarmé dans sa singulière pratique de la langue et de la lettre. L’ordonnancement logique établi par Joseph Attié dispose aux quatre coins du schéma L de Lacan les points culminants de l’oeuvre : Igitur en S comme place du sujet d’où il pose sa question, Le Faune en (a) à la place du moi comme représentation, Hérodiade en (a’) à la place de l’objet du moi et « Le Livre », aussi bien « Un coup de dés… » en A, soit « le lieu d’où le sujet reçoit dans l’après-coup son propre message »2. L’auteur montre ainsi en quoi la structure de l’œuvre est structure du sujet. « L’hypothèse ici revient à dire que tous les poèmes, sonnets, proses de Mallarmé constituent autant de constellations qui tournent autour de ces quatre pôles. »3 Symptôme et fantasme vont devenir lisibles sans que, pour autant, le dire de l’analysant névrosé devienne la mesure du savoir faire du poète avec le symbole. Joseph Attié introduit une distinction précise entre l’un et l’autre : « Le premier interroge la vérité comme cause, la signification de ses symptômes ; le second interroge “ la Chose ” comme cause, ce nœud de jouissance au cœur de l’être et que Mallarmé appellera poésie, beauté, amour. »4
Le symptôme apparaît avec l’écriture de la première partie d’Hérodiade, instant de voir. Identifié à Hérodiade, Mallarmé se trouve pris d’inhibition devant l’acte d’écriture au point que son corps est atteint de paralysie…
Le faune donne une représentation imaginaire du doute parasitant le sujet obsessionnel dans le rapport à l’objet de son désir. Igitur, temps pour comprendre, anticipe d’un « Donc » la fin de la crise digne d’Hamlet, où le sujet restait en arrêt devant la nécessité d’un acte qui tranche la question ouverte par Hérodiade : celle de la demande de la mort de St Jean, de sa tête précisément. Avec Igitur le sujet retrouve la voie de son désir. Mallarmé pourra écrire (trente ans plus tard) Les noces d’Hérodiade. C’est alors une autre identification, plus inconsciente, qui se dévoile dans Le cantique de St Jean, où Mallarmé fait parler le saint à l’instant où sa tête se sépare du corps par l’acte de la décollation.
Les identifications majeures repérées par Joseph Attié, nouent les deux énigmes qui taraudent le poète : la mort et la femme. L’enfant d’une nuit d’Idumée (Don du poème) et Une dentelle s’abolit viennent indiquer le fantasme imaginaire d’auto-enfantement dont se soutient le désir du sujet. Mais en deçà et au-delà d’Anatole, dont la mort à huit ans a marqué l’œuvre d’accents tragiques, l’enfant est « une relique » note Joseph Attié, le fantasme s’enracine dans le réel. L’objet perdu n’a pas attendu la perte du fils pour graver de son sceau l’œuvre du père. Le coucher du soleil, l’aboli, la pénultième constituent autant d’index de la négation et du deuil dont se tisse la position subjective de Mallarmé, lisible dans son énonciation. Les pertes précoces de la mère et de la sœur ont indéniablement leur part dans cette marque de la mort qui estampille l’œuvre de Mallarmé. Mais Joseph Attié nous permet de repérer pas à pas comment dans l’oeuvre la structure transcende la biographie qu’elle traverse, rendant hommage au combat du poète avec la langue et le trou dont elle affecte le sujet.
Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard sonne l’heure du moment de conclure, « aboutissement de la subjectivation d’un savoir sur la mort qui touche au réel »5. Dans cet acte de séparation nous dit l’auteur, Mallarmé produit son propre mathème.
Dans cette écriture du sinthome au-delà du Nom du père, ne pouvons-nous lire grâce à Joseph Attié comment « le sujet est poème »6 ?
Trois chapitres sur le regard et la voix traversent les œuvres majeures auxquelles l’auteur arrime sa lecture structurale.
« L’enjeu entre Hérodiade et Saint Jean relève du regard comme causalité »7. L’énigme du symptôme de Mallarmé trouve sa réponse : « Il y a donc eu arrêt devant l’acte parce que celui-ci a de tels effets de déprise du miroir qu’en effet, lui aussi a eu besoin de son miroir de Venise pour s’assurer qu’il était toujours vivant et non mort. Il révèle par là que lui aussi était l’objet d’un regard dont il lui a fallu savoir se séparer »8.
Du Cantique de Saint Jean, « lumière d’où jaillit une voix », Joseph Attié dégage la logique à l’œuvre dans le procès de séparation: « S’il y a un primat du scopique pour l’être humain, s’en déprendre pour le sujet passe par le vocal. Il s’agit de pouvoir nommer le visible, dans la mesure où cela est possible.9 » La tâche confine à l’impossible car « la voix c’est la partie de la chaîne signifiante inassumable par le sujet comme “ je ”, et qui est subjectivement à assigner à l’Autre »10.
L’ouvrage démontre comment Mallarmé approche « l’écriture sans parole ».
L’auteur cisèle un travail méticuleux sur les concepts de pulsion, d’objet cause ; cernant le hasard chez Mallarmé, il reprend les catégories logiques du nécessaire, du contingent, du possible et de l’impossible. Ainsi nous devient lisible ce que Joseph Attié repère comme « la vraie fonction de toute parole » en acte au cœur de l’œuvre de Mallarmé : « Le fait de parole est réduit à sa "presque disparition vibratoire ; […] pour qu’en émane, sans la gêne d’un proche ou concret rappel, la notion pure". Une simple vibration dans l’air est autrement plus parlante que toute narration. Une pure résonance qui donnera une idée de l’Idée, de la notion pure.11 »
Plus que sa signification, c’est l’effet produit par le vers et son rythme qui centrent l’effort incessant de Mallarmé pour « philosophiquement rémunérer ce défaut des langues » à dire la Chose. Le rythme se révèle « mouvement de pur non-sens qui s’étaye différemment sur différentes unités du discours 12». S’en déduit pour Mallarmé la nécessité de céder l’initiative aux mots 13» où l’analyste lacanien reçoit du poète confirmation de sa praxis visant la conjonction du symbolique et du réel.
L’art de Mallarmé atteint le hors-sens du trou que Joseph Attié différencie très finement du non sens de l’énigme14 en nous indiquant comment le signifiant vire à la lettre qui fait trou dans la langue. La faille, le trou et la perte s’articulent impeccablement entre la lettre qui fait trou et la femme qui n’existe pas.
L’acmé du travail de Joseph Attié se déploie sur quatre chapitres en une thèse qui vient capitonner l’ensemble de son élaboration : « La lettre est trou d’où le poète a voulu dégager un sens imaginaire. Son élaboration se fera nom, donc symbole, pour répondre du mythe et de la femme. Celle-ci est fantasme qui s’était précipité en symptôme.
Ces trois dimensions, le mythe, la lettre et le femme, situent pour nous, ce que nous appelons l’espace mallarméen.15 »
La femme est la lettre, nous explique Joseph Attié. Le mathème en est
. Le Livre de Mallarmé est pour le poète le nom de l’impossible qu’il tente d’atteindre avec Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard. « Rien n’aura eu lieu que le lieu » écrit-il. Joseph Attié en accuse réception dans le poème qu’il adresse à Mallarmé en guise d’épilogue : le Livre, la constellation du Coup de dés est expansion de la lettre…
L’ouvrage de Joseph Attié est un acte. Le lecteur s’en trouve marqué par l’exemple reçu d’un double traitement du réel : celui de Mallarmé par sa poétique si finement décryptée, et celui de l’auteur serrant au plus près lalangue de Mallarmé.
Ce travail éclaire parfaitement ce que dit Lacan de l’œuvre écrite dans son texte C’est à la lecture de Freud «[…] elle n’imite pas l’effet de l’inconscient. Elle en pose l’équivalent, pas moins réel que lui, de le forger dans sa courbure. […] L’œuvre littéraire réussit ou échoue, mais ce n’est pas à imiter les effets de la structure. Ce n’est pas là une analogie. La courbure en question n’est pas plus une métaphore de la structure que la structure n’est la métaphore de la réalité de l’inconscient. Elle en est le réel et c’est en ce sens que l’œuvre n’imite rien.16 »
La lumineuse préface de François Regnault appréhende en quinze points l’architecture de l’ouvrage. Son style rend hommage à Mallarmé, et sa façon de saisir les points vifs du parcours effectué dans Mallarmé le livre nous rend encore plus précieux l’apport de Joseph Attié.
François Regnault et Joseph Attié savent combien « le style c’est l’homme à qui l’on s’adresse » et qu’il « répond à l’objet même dont il s’agit17».
Anne-Marie Le Mercier
1 Attié Joseph, Mallarmé le livre, Etude psychanalytique, Préface de François Regnault, Editions du Losange, mai 2007.
2 Ibid. , p. 55.
3 Ibid., p. 56.
4 Ibid. , p. 96.
5 Ibid., p.227.
6 Miller Jacques-Alain. Un effort de poésie. Cours de 2002 –2003. inédit
7 Attié Joseph. Op. cit., p. 312.
8 Ibid., p. 327.
9Ibid., p. 332.
10 Ibid., p. 352. J . Attié reprend ici le propos de J.A. Miller dans son article sur la voix (Quarto n ° 54)
11Ibid., p. 366.
12Ibid. , p. 377.
13 Ibid., p. 241.
14Ibid., p. 457.
15 Ibid., p. 496.
16 Lacan Jacques. C’est à la lecture de Freud… Texte extrait de Lacan, de Robert Georgin, Cistre-Essais 1977 et reproduit dans la Lettre Mensuelle n °102 (septembre-octobre 1991), pp. 51-58
17 Lacan Jacques. Le séminaire.Livre V. Les formations de l’inconscient, Seuil 1998, p. 30.








