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L’en deçà et l’au-delà de la thérapeutique

L’en deçà et l’au-delà de la thérapeutique

L’en deçà et l’au-delà de la thérapeutique

François LEGUIL

L’histoire concrète de la psychanalyse commence avec la psychanalyse appliquée à la thérapeutique. Jacques Lacan le souligne en 1936, puis le rappelle un demi siècle plus tard.
Dans son « Au-delà du « Principe de réalité » », il avance que « […] parce que c’est chez le médecin, c’est-à-dire chez le praticien par excellence de la vie intime que (cet étonnant mépris de la réalité psychique) apparaît de la façon la plus flagrante comme une négation systématique, c’est aussi d’un médecin que devait venir la négation du point de vue lui-même (…) mais une négation efficace en ce qu’elle s’affirmait en une positivité nouvelle. Freud fit ce pas fécond : sans doute parce qu’il y fut déterminé par son souci de guérir, c’est-à-dire par une activité, où, contre ceux qui se plaisent à la reléguer au rang secondaire d’un « art », il faut reconnaître l’intelligence même de la réalité humaine en tant qu’elle s’applique à la transformer »(1)
Et, en 1968, dans « La méprise du sujet supposé savoir » : « Là j’ai touché la force d’où résulte que le Witz soit inconnu au bataillon des Instituts de psychanalyse, que la « psychanalyse appliquée » ait été le rayon réservé à Ernst Kris, le non – médecin du trio new-yorkais et que le discours sur l’inconscient soit un discours condamné : il ne se soutient en effet que du poste sans espoir de tout métalangage. »(2). Quelques lignes avant, Lacan précise que « ce n’est tout de même pas du discours de l’inconscient que nous allons recueillir la théorie qui en rend compte ».

La vertu curative du hors – sens
S’il s’agit de transformer la réalité humaine et non pas seulement de la décrire, c’est que dans la psychanalyse appliquée, ou pure, l’enjeu est de contrer le discours de l’inconscient, en mettant un sujet à la tâche de produire les signifiants de ses identifications idéales. Cela ne se conçoit que dans une pratique où l’acte prend le pas sur l’art. Tout le monde sait aujourd’hui que seul un maniement du transfert permet que s’installent les conditions de possibilité du discours analytique. Lacan a souvent considéré que cette pratique était une médecine, sa « dernière fleur »(3), celle qui savait qu’il y avait quelque chose à traiter là même où elle ne pouvait l’être par la science. Cette médecine ne répond ni aux catégories professionnelles ni aux prescriptions universitaires organisatrices de la Cité. Pourtant, c’est une médecine, car elle oppose la vertu curative du hors-sens aux pratiques religieuses qui soulagent la souffrance d’une absence de sens grâce à une activité herméneutique procuratrice de significations nouvelles.
Dans un temps premier, inaugural, la psychanalyse n’était que la psychanalyse appliquée à la thérapeutique. Le problème du psychanalyste, de sa formation, a conduit à distinguer la psychanalyse didactique ; Lacan invite à la concevoir comme la forme pure, soit « comme la forme parfaite dont s’éclairerait la nature de la psychanalyse tout court »(4). Ainsi que dans le texte de la Genèse, la psychanalyse didactique est historiquement dérivée de celle appliquée à la thérapeutique, tout autant qu’Eve le fut d’une côte d’Adam : la métaphore n’est pas incongrue, eu égard à ce que nous savons de la logique féminine de l’affaire.

Les limites inconnues de la thérapeutique pour tous
La différence est que ce détachement, historiquement second, n’est dû ni à Dieu ni au grand Autre, mais à la faillite de l’Un comme à l’inconsistance de l’Autre. Point chez nous de prestation de serment qui ouvre à l’exercice. Cette conjoncture a été accompagnée par la découverte de Freud que l’homme souffrant ne veut pas son bien. Une double conséquence théorique en a été tirée dans l’ultime transformation du dualisme pulsionnel et dans l’invention de la seconde topique. A la fin des années 1980, avec un long commentaire de « Kant avec Sade », Jacques-Alain Miller scandait son propos avec un mathème, grand B barré, dont la valeur était : il n’y a pas de Souverain Bien. Ceci, et cela que plus la science progresse, moins on repère ce qu’il y a de médical dans la thérapeutique, expliquent la « Digression » dont Lacan fait un des premiers pivots de sa Proposition d’octobre 1967 sur la passe (5). Nul ne connaît d’avance ce qui est thérapeutique pour un sujet : telle est la découverte de Freud. Dans le monde de la science, nul ne connaît les limites de la thérapeutique pour tous : telle est l’évaluation de Lacan.

En simple logique, lorsqu’on ignore les coordonnées du point qu’il faut atteindre, on ne peut se diriger vers lui et, si l’on prétend vouloir l’identifier, on ne le fait qu’après l’avoir croisé, ou l’avoir traversé en le rencontrant. Si, selon Artaud, « la médecine se connaît par les douleurs », selon le sujet de l’inconscient la thérapeutique ne se connaît qu’au-delà de son effectuation. La psychanalyse appliquée résulte de cela qu’il est dirimant pour le discours analytique d’y mener quelques-uns. Non que nous ayons à savoir avant eux ce qui sera thérapeutique, mais nous avons à éprouver avec eux comment il convient de se prémunir contre ce qui ne l’est pas.

La thérapeutique singulière
Aux mathèmes du X barré, du La barré de « La femme n’existe pas », du B barré de Jacques-Alain Miller, nous pouvons écrire un T barré, un : il n’y a pas de thérapeutique ou, ce qui revient au même : il n’y a de thérapeutique que particulière, singulière. Loin d’en relativiser la préoccupation, l’on montre ainsi en quoi cela touche au réel. En songeant qu’il était lecteur de Durkheim, je m’explique de cette manière que Lacan ait pu évoquer « le caractère sacré de l’action médicale » (6)
En simple logique donc, et pour celui qui veut se former, la thérapeutique ne peut se connaître qu’en son au-delà de la traversée de ce qu’elle est. Au milieu d’un numéro récent de notre revue Mental (7), Eric Laurent rappelle que lorsque dans son texte sur l’analyse profane, il se préoccupe de la Bildung de ses élèves, Freud oppose la thérapeutique à la science : « je veux seulement être sûr qu’on empêchera la thérapeutique de tuer la science ». En 1966, Lacan déplace un peu cette préoccupation : il ne s’agit pas tant d’une considération de la science que de se rapporter à la faille qu’elle ouvre dans la civilisation : il s’agit alors de « maintenir la psychanalyse dans le statut qui préserve sa relation à la science »(8). Tel est le champ spécifique de la psychanalyse pure : le souci thérapeutique résulte alors de la nécessité d’y apporter une restriction.

La psychanalyse appliquée, pensée à partir de la pure
Le renversement que Lacan invente est simple : la psychanalyse appliquée à la thérapeutique se pense à partir de la pure, dans son rapport aux effets de la science et non pas comme cela s’est présenté historiquement. Ce renversement transforme le proverbe populaire, qui peut le plus, peut le moins : qui veut le moins, doit le plus.
Ce renversement s’oppose à la tradition post-freudienne institutionnelle d’une sélection à l’entrée des candidats à la didactique : on peut se former parce qu’on est pas trop clopin-clopant. Ici, la psychanalyse didactique est en-deçà de la thérapeutique, et c’est précisément parce que la thérapeutique n’est pas nécessaire que la formation, elle, l’est. Chez nous, la psychanalyse appliquée est dans l’ordre du nécessaire, parce que la formation est dans celui de l’impossible. Chez les lacaniens, dans une sélection « vue de la sortie »(9), on se forme au-delà du point où l’on se soigne. Chez eux, la formation est possible, donc réglementable, parce que la thérapeutique n’est pas nécessaire. Ainsi que nous le faisons dans les apories de la passe, éprouver, chez nous, que la formation procède d’une confrontation à son impossible situe la thérapeutique à l’horizon de la nécessité.

La nécessité de la thérapeutique, la contingence de la guérison
Du souci de guérir de 1936, au souci thérapeutique de 1966, dans la répétition de ce même mot souci, Jacques Lacan rappelle la nécessité de cette préoccupation qui implique une « restriction » du « champ spécifique » de la psychanalyse, des « courts-circuits, voire des tempéraments »(10), soit d’enjamber parfois le trou, ou de rester à bonne distance de son bord. La nécessité de la thérapeutique se déduit de cet au-delà où se mesure l’écart entre la certitude qui confronte la formation à l’impossible, et la contingence, soit l’incertain d’une guérison, qui se produit de surcroît, c’est-à-dire dans la liberté du consentement de l’être. C’est le contraire du « à cœur vaillant, rien d’impossible » : à guérison contingente, thérapeutique nécessaire et formation jusqu’à son impossible.

Au sujet seul appartient de croire qu’il est guéri, tel est aujourd’hui le sens que je pense me donner du rappel aux Américains : « quand l’analysant pense qu’il est heureux de vivre, c’est assez » (11). Nous appelons psychanalyse appliquée ce que devient notre pratique, lorsque la conjoncture de l’analysant nous interdit de renvoyer la question de la guérison à sa contingence, parce que l’évaluation de cette conjoncture implique le souci de la nécessité thérapeutique. Ce n’est pas soutenir que nous fixons une limite à notre acte, mais que nous fondons notre acte sur cette limite : dans la psychanalyse appliquée, la restriction de l’acte est l’acte lui-même. Pour cela, nous ne pouvons nous situer qu’au-delà de cette limite, où ce qui a été pour nous la déroute de l’Autre serait sa victoire.
Grand Autre, où est ta victoire ? sinon dans la catastrophe d’une destitution qui se révèle sous l’espèce d’une désattribution subjective. Mort où est ta victoire ? c’est le titre d’un roman à grand succès de Daniel Rops – et non Félicien, camarade de Baudelaire et de Huysmans, peintre et graveur de Namur. Comme beaucoup, je l’ai lu il y a sans doute trente-cinq à quarante ans. J’en ai gardé le souvenir qu’il est laborieux et précaire d’articuler les ravages de la technique avec l’humanisme évangélique, dans un au-delà du bien et du mal d’inspiration explicitement nietzschéenne.

S’éduquer au manque dans l’Autre et à l’objet a
C’est qu’il ne s’agit ni de courage ni de lucidité – Henri Petiot, alias Daniel-Rops, n’en manqua pas devant la peste brune – mais d’avoir été au plus loin d’une expérience qui enseigne qu’on ne sauve l’Autre qu’au détriment du sujet. Appliquer la psychanalyse à la thérapeutique est inviter un sujet à s’éduquer au manque dans l’Autre, au A barré ; savoir mettre en fonction une place qui décomplète cet Autre implique, au-delà de l’éducation au A barré, de s’être éduqué à l’objet a. Education impossible, puisque c’est faire sans les catégories de l’apprentissage esthétique, de ces esthétiques qui fixent sans cesse les cadres implacables des cliniques qui ne sont pas conçues dans l’opacité possible du transfert. Sans doute s’éclaire là l’un de nos malheurs occasionnels, lorsque l’on remarque que la prompte aptitude à faire des diagnostics est bien souvent inversement proportionnelle à notre disposition à nous embarquer dans une expérience transférentielle.

La psychanalyse ne s’applique à la thérapeutique que dans le maniement de l’Übertragung. Elle est le propre d’une décision de l’analyste qui se prend séance après séance, dans une stratégie qui fait porter l’accent non pas entre symptôme et fantasme, mais dans un dispositif inexportable d’un cas à l’autre, où par son opération l’analyste profile une objection entre le symptôme et l’Idéal du moi.
Dans l’écart d’une formation impossible entre la nécessité thérapeutique et la contingence du consentement, l’analyste s’utilise dans le transfert avec le reste de ce que l’analyste a fait de lui. Lorsqu’il applique son acte à la thérapeutique, il répond plus que jamais à l’avertissement de Lacan aux Américains : c’est « désormais la seule médecine réelle possible » (12).

Une médecine réelle
Comment cette médecine réelle, séance après séance, peut-elle être également ce que, dans son cours, Jacques-Alain Miller désigne : « un effort de poésie » ? J’appelle en renfort celui auquel Lacan doit quelques vers fameux en ses Ecrits :

Non, dit l’Arbre, il dit : Non ! dans l’étincellement
De sa tête superbe

Que la tempête traite universellement
Comme elle fait une herbe (13)
Toi, le plus fier de mes complices,
Et de mes pièges le plus haut,
Tu gardes les cœurs de connaître
Que l’univers n’est qu’un défaut
Dans la pureté du Non-être ! (14)

J’appelle Valéry en renfort. Dans un autre texte, il écrit : « il est vrai que dans les vers, tout ce qui est nécessaire à dire est presque impossible à bien dire » (15)
La psychanalyse appliquée est, pour l’analyste, obsession, hantise de la nécessité du symptôme à construire. Confronter cette nécessité à l’impossible réussite de sa formulation exacte, permet à la contingence de répondre à l’offre du transfert. Je cite encore, et quelques pages au delà, Paul Valéry : « Il peut même nous arriver que le bien dire nous séduise par soi seul. » (16)
La séduction du bien-dire, la seule sans doute qu’il nous soit permis de faire miroiter, rend peut-être compte du fait que dans la psychanalyse appliquée, si elle n’est plus libre ni plus leste, l’interprétation est en son élément autant que dans la psychanalyse pure. Pourvu qu’elle ne vise pas la cause du désir ni l’objet dans le fantasme, pourvu qu’elle s’attèle au seul déchiffrage du discours de l’Autre, pourvu qu’elle ne campe aucun lieu oraculaire, elle peut souvent restituer au sujet l’idée d’un vecteur intentionnel que l’opacité de sa vie semble lui dérober.

(1) Lacan J., « Au-delà du « Principe de réalité », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 80.
(2) Lacan J., « La méprise du sujet supposé savoir », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 330.
(3) Lacan J., « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », Scilicet 6/7, Paris, Seuil, 1976, p. 18..
(4) Lacan J., « Du sujet enfin en question », Ecrits, op. cit., p. 231.
(5) Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’Ecole », Autres écrits, op. cit., p. 246.
(6) Lacan J., « Prémisses à tout développement possible de la criminologie », Autres écrits, op. cit. , p. 125.
(7) Laurent E., « Guérir de la psychanalyse », Mental, n°11, décembre 2002, p. 52.
(8) Lacan J., « Du sujet enfin en question », op. cit. , p. 231.
(9) Miller J.-A., « Vue de la sortie », Actes de l’ECF, vol. 16, Paris, Navarin Seuil, 1989, p. 49.
(10) Lacan J., « Du sujet enfin en question », op. cit., p. 231.
(11) Lacan J., « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », op. cit., p. 15.
(12) Lacan J., ibid., p. 19.
(13) Valéry P., « Au platane », Œuvres, Tome I, Paris, Gallimard, coll. La Pléïade, p. 115 ; cité par Lacan J., Ecrits, op. cit., p. 504.
(14) Valéry P., « Ebauche d’un serpent », Œuvres, op. cit., p. 138-139 ; cité par Lacan, Ecrits, op. cit., p. 819.
(15) Ibid., p. 486.
(16) Ibid., p. 495