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L’envers de la psychanalyse

L’envers de la psychanalyse

L’envers de la psychanalyse

Introduction à la lecture du livre XVII

Jean-Luc Monnier

Le Séminaire XVII a été publié, en mars 1991, par Jacques-Alain Miller qui en a établi le texte. Ce n’est pas un séminaire d’aspect homogène, comme peut l’être L’angoisse : il se compose de plusieurs parties distinctes et sa structure reflète le contexte social et politique dans lequel Jacques Lacan l’a prononcé. En effet, la première leçon fut donnée le 26 novembre 1969 et la dernière le 17 juin 1970, c’est-à-dire en ces temps encore troublés qui ont suivi les événements de 68. Et, pour la première fois, comme le rappelle Jacques-Alain Miller dans son cours du 22 février 2006, il n’a lieu que tous les quinze jours.
Charnière dans l’enseignement de Lacan, le Séminaire XVII introduit la dernière période à laquelle le séminaire XX donnera son accomplissement logique en assignant la « première place » à la jouissance ; en même temps il marque un aboutissement de la recherche développée dans le séminaire précédent : c’est-à-dire le séminaire XVI D’un Autre à l’autre. Citons Jacques-Alain Miller dans son cours du 3 mai 2005 : « Et donc le Séminaire XIV et le Séminaire XV font la paire, comme le Séminaire XVI D’un Autre à l’autre et le Séminaire XVII L’envers de la psychanalyse le font également. Puisque comme j’ai déjà pu le montrer c’est la première leçon du Séminaire de L’envers de la psychanalyse qui donne son coup de fion, achève la recherche commencée dans D’un Autre à l’autre. »

La construction hétérogène accouche cependant d’une cohérence. Le Séminaire XVII est entièrement consacré à l’étude du rapport logique entre jouissance et signifiant, mais dans une perspective nouvelle : non plus dans le rapport interdit/franchissement que Lacan avait développé dans le Séminaire L’éthique de la psychanalyse, mais dans un rapport d’usage, lorsque cette jouissance prend la forme de l’objet plus-de-jouir, de « boni »(1) déjà dégagé l’année précédente. C’est ce que formalisera le premier chapitre intitulé « production des quatre discours ». Introduction au Séminaire mais aussi bien grille de lecture, décodeur, ce chapitre place d’emblée la répétition au carrefour du signifiant et de la jouissance, à la fois sous le signe de son retour et de sa perte : la répétition est le rappel d’une jouissance mythique dont le « signifiant [se fait] l’appareil »(2) et expérience de son deuil .
Le père freudien « tout amour »(3) se trouve radicalement mis en cause dans sa fonction de porteur de la Loi et c’est en cela aussi que le Séminaire XVII est une charnière, il est l’écho dans la théorie lacanienne des bouleversements de la clinique contemporaine de l’après-68. Ce père freudien revisité, sous les espèces du père de Dora qui en fait surgir la vérité – sa castration, voit sa figure et son opération, déjà pluralisée, assumée par la fonction logique du signifiant maître, S1.

Le « démontage » des mythes freudiens, Œdipe, Totem et Tabou, Moïse, que Lacan met en série logiquement, dans leur « discordance »(4), lui permet de les saisir dans leur essence « d’énoncé de l’impossible »(5). Le père s’y révèle donc pour ce qu’il est : un agent, une couverture, un semblant, un effet du langage destiné à masquer que la jouissance est déjà trouée, marquée d’un moins, d’une perte.
C’est sur une route qui conduit de l’interdit à l’impossible comme réel que le séminaire XVII nous emmène. Un tel voyage ne sera pas sans conséquence sur le statut de la vérité dont le mi-dire ne tient pas tant à la « censure qu’à la structure »(6) : c’est aussi en cela qu’elle se fait sœur de la jouissance.

Dans le chapitre conclusif intitulé par Jacques-Alain Miller : « Le pouvoir des impossibles », Lacan boucle son propos en introduisant un concept à première vue inattendu : la honte, curseur à l’aide duquel se mesure pour le sujet moderne le rapport du signifiant maître à la jouissance dans le monde contemporain. Par là, il faire apercevoir à ses auditeurs l’ampleur du bouleversement éthique qui agite déjà cette époque, et ne cesse de se développer depuis. La honte ou plutôt sa disparition résonne avec la décrépitude du père et la corruption du lien entre le sujet et le signifiant maître, dont se nourrit une « jouissance spectacularisée ». C’est par une phrase-choc « Il m’arrive de vous faire honte », que Lacan conclut son propos cette année-là. Il indique alors une place pour le psychanalyste qui serait de jouer la honte pour en faire l’index de la jouissance et la remettre à sa place de cause.

Ce Séminaire est à l’image de son œuvre : visionnaire, dessinant il y plus de trente ans les contours de notre monde moderne et de son éthique du bien-jouir… logiquement et donc sans concession.

(1) Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 19.
(2) Ibid., p. 54.
(3) Ibid., p. 114.
(4) Miller J.-A., « Un effort de poésie », L’Orientation lacanienne, cours du 11 juin 2003, inédit.
(5) Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, op. cit. p. 145
(6) Miller J.-A., « Un effort de poésie », op. cit.

A écouter sur RADIO LACAN la séance du 9 avril 1970
Lors de cette séance Lacan annonce qu’il a accepté l’invitation à répondre à une série des questions posées par une radio belge. Il soumet à son auditoire les réponses qu’il compte donner. L’enregistrement de l’entretien à été publié sous le titre « Radiophonie » dans le volume collectif, Scilicet, n°2-3, paru aux Éditions le Seuil.