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Le cours de physique de Feynman. Mécanique 1, R. Feynman, R. Leighton, M. Sands

Le cours de physique de Feynman. Mécanique 1, R. Feynman, R. Leighton, M. Sands

Richard Feynman, Robert Leighton, Matthew Sands, Le cours de physique de Feynman. Mécanique 1
Paris, Dunod, 1999. ( 400 p.)

Le cours de physique de Feynman est devenu un très grand classique, inégalé, pour qui veut s’initier aux fondements de la physique moderne. Si « c’est l’objet qui répond à la question sur le style[1] » on ne sera alors pas en reste à lire ou relire ce premier tome. Car comme l’indique le traducteur Goéry Delacôte dans sa préface, une des raisons de l’énorme succès de ces leçons « est le style d’approche de la physique que Feynman présente dans ses cours. À aucun moment, nous dit-il, l’outillage mathématique ne vient entraver la compréhension des phénomènes physiques.» Et en effet les concepts mathématiques amenés par notre physicien, en tel ou tel point de sa démarche serrée, sont utilisés comme un appui de la parole.

Lacan recommande à cet égard vivement la lecture des leçons de Feynman[2], comme l’indique cette incise remarquable du Séminaire L’objet de la psychanalyse : « Si vous prenez le sommet de l’élaboration scientifique qui en est en même temps la clé de voûte et la cheville essentielle, vous obtenez ce qu’on appelle l’énergétique. (…) Il est tout à fait possible de couvrir tout le champ de la physique, à son niveau le plus élevé, en un certain nombre de leçons qui finalement ne pèsent pas plus d’un kilogramme et demie. Dans le troisième chapitre ou la quatrième [Feynman] met le lecteur ou l’auditeur au parfum de ce que c’est l’énergétique. Ce n’est pas moi donc qui ai inventé ça pour servir mes thèses. […] Qu’est ce qu’il trouve de mieux pour en donner l’idée à des auditeurs supposés vierges de ce qu’il en est de la physique, puisque jusque là ils n’ont reçu d’enseignement que d’incompétents ? Il suppose un petit morveux qu’il appelle Denis the Menace, Denis le danger public. On lui donne 28 petits blocs, mais comme c’est une brute, ils sont en platine, indestructibles, insécables, indéformables. Il s’agit de savoir ce que va faire la maman chaque fois que discrète comme il convient, c’est-à-dire pas américaine, elle rentre dans la chambre du bébé et que tantôt elle ne trouve que 23 blocs, tantôt 22[3]

Nous laissons au lecteur le soin de découvrir la suite de cette sublime petite histoire consistant à montrer, et d’une façon très instructive, qu’on peut déduire le nombre de cubes manquants à partir de la constante de départ, ici 28 cubes – postulée comme telle – et de quelques autres nombres et opérations arithmétiques élémentaires. Feynman donne ainsi un accès aisé, en quelques pages, au principe fondamental de la physique : la conservation de l’énergie comme constante chiffrée, sans que nous ayons par ailleurs une quelconque connaissance de ce qu’est l’énergie comme l’auteur l’indique expressément : la science n’est pas une théorie de la connaissance. Cf. « Radiophonie »[4].

Lacan, s’appuyant sur ces fameuses leçons de Feynman, trouve ainsi confirmation de cette thèse : « L’objet scientifique est passage, réponse, métabolisme, métonymie si vous voulez, mais attention, de l’objet comme manque.»[5] C’est à partir de ce trou que la notion d’énergie comme constante numérique surgit comme telle ; et, dans cet esprit, les concepts fondamentaux de la physique ont toujours pour référent l’objet comme manquant. C’est l’os de l’enseignement de Feynman.

La frénésie actuelle de la science et sa passion d’un chiffrage « sans limite », relayées à l’occasion par le politique, sont sans doute liées à l’oubli de ce manque – et celui de la causalité que ce trou implique quant à la construction du savoir scientifique. Une lecture salubre des cours Feynman remet donc d’une certaine façon les pendules à l’heure.

par Karim Bordeau.

[1] Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.10.
[2] Qui venaient de paraître en 1963 aux USA sous le titre The Feynman Lectures on Physics.
[3] Lacan J, Le Séminaire, Livre XIII, L’objet de la psychanalyse, séance du 8 décembre 1965 (inédit).
[4] Lacan J, Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp.420-431.
[5] Ibid.