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… ou pire

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Introduction à la lecture du livre XIX

Philippe La Sagna

En tant qu’humain nous sommes soumis à la nécessité. Lacan dans ce Séminaire XIX révise un peu ce que représente pour nous cette nécessité. Il reprend les données freudiennes à la lumière de la logique. La logique reçoit une nouvelle définition : l’art de produire une nécessité de discours. Le nécessaire, pour Aristote, c’est l’impossibilité qu’il en soit autrement. Son contraire est la contingence.

L’impossible est donc son envers. Freud avait écrit à Charles Baudouin : « J’ai deux dieux, Logos et Ananké », « L’inflexible raison et le destin nécessaire ». Un Grec ne pouvait accuser l’Anankè mais devait y faire face avec courage. L’Ananké était aussi une divinité. Freud oppose la raison du discours et la nécessité du destin. Lacan, lui, s’intéresse justement à la nécessité qui surgit non du corps (anatomie) ou du monde, voire du destin, mais bien du discours lui-même. Il redéfinit le discours dans le Séminaire XVII, comme à la fois une structure, un lien social, et une écriture du rapport du sujet à la jouissance, à la vérité et au signifiant maître et au savoir. Il y a une nécessité du discours, c’est-à-dire une détermination et une contrainte propre au discours, qui est la nécessité humaine essentielle. Elle n’est pas écrite dans le ciel, ni dans le corps, mais dans un discours à plusieurs, qui implique des hommes et des femmes, donc pas sans le sexe. Cette nécessité de discours est quelque chose qui peut produire une logique. « Je propose de définir l’objet de la logique comme ce qui se produit de la nécessité d’un discours ». Quand Lacan, à partir du Séminaire XVII, introduit la structure du discours, il opère une prise de distance avec la parole et la vérité. La structure du discours met l’accent sur l’écrit plus que sur la parole. Le discours est une écriture. Le séminaire de Lacan qui marque cette prévalence de l’écrit est le Séminaire XVIII. C’est d’ailleurs ce séminaire qui inaugure la trilogie phrastique où s’insère … ou pire : D’un Discours qui ne serait pas du semblant… ou pire encore. La question de l’écriture est ici multi déterminée. D’abord elle l’est par une logique qui apparaît au XXème siècle comme une logique nouvelle écrite en langages formels, avec Boole et Frege. Lacan a pu dire (p. 64, Séminaire XVIII), « Ce n’est que de l’écrit que se constitue la logique ». Ensuite Lacan insiste sur le fait que l’écrit n’est pas le langage. Pourquoi est-ce essentiel ? Eh bien parce que l’écrit va nous fournir le moyen d’interroger le langage et ses effets : « C’est de l’écrit que s’interroge le langage ».

Mais il n’y a pas que le langage qui s’interroge à partir de l’écrit, il y a aussi la sexualité. Le rapport sexuel est quelque chose qui ne s’écrit pas. Cette logique de l’absence du rapport sexuel est la structure sous jacente, par rapport à ce qui peut s’y ajouter et qui est d’une autre nature : la loi sexuelle. La loi sexuelle est ce qui part d’une interdiction soutenue chez Freud par une perspective historique et mythique développée dans Totem et Tabou qui est celle qui provient du meurtre du père.

La loi sexuelle part de la mort du père pour fonder l’interdit et la société d’un même geste, en prohibant la jouissance de toutes les femmes. Cette loi caricaturale préexiste à l’autorisation œdipienne qui permet à chacun un accès à presque toutes les femmes sauf une, la mère. Lacan a montré dans son Séminaire XVII la nécessité de reprendre l’Œdipe freudien à partir de ce mythe originaire. Totem et Tabou écrit de façon mythique l’existence d’un père originaire et par son impossibilité même, inscrite dans son meurtre, ce mythe pose l’inexistence d’un universel, d’un tout des femmes et par là l’inexistence de La femme toute. « Il n’y a pas de toutes les femmes » est simplement la négation de la proposition mythique qui pose qu’il existerait un père possédant toutes les femmes. « Il n’y a pas de rapport sexuel » résonne avec cet « Il n’y a pas de toutes les femmes ». Et c’est de ce pas de toutes que va s’écrire ensuite le « pastoute » d’une femme, chacune n’étant « pastoute ».
On voit donc que le ressort de l’écriture, c’est aussi ce que l’on n’écrit pas. L’écriture doit partir du réel, qui ne peut s’écrire, vers le symbole et non écrire le réel avec le symbole. L’écriture du réel c’est le réel qui écrit. Mais plus généralement l’écriture vaut par les trous qu’on fait dans l’écrit pour marquer la place de ce qui ne peut s’écrire.

Eh bien ce Séminaire … ou pire commence bien par écrire avec trois petits points un trou dans l’écriture […] ...ou pire. A propos de ce séminaire et de son titre, Lacan peut écrire : titre d’un choix. Le choix de partir de ce qui ne peut s’écrire. Et de voir l’écrit à partir des trous. C’est-à-dire qu’on part d’une place vide. Cette place vide permet de « pénétrer la nature du langage ». La nature du langage c’est de se produire à partir du simple jeu d’une place vide. Dans la perspective saussurienne, structurale, ce qui définit le signifiant c’est qu’il peut venir à la place de n’importe quel autre : « C’est sa substituabilité ». On oublie qu’il faut donc qui y ait avant tout cette place vide. C’est d’ailleurs cette fonction de la place qui guide la perspective des discours. Ce qu’oublie la perspective structurale linguistique c’est de produire la nécessité de cette place vide, voire sa possibilité. Elle laisse donc à la logique le soin de la produire. Lacan, lui, produit le dire qui permet de la fonder : il n’y a pas de rapport sexuel est ici le dire de Freud qui creuse une place absente, celle de l’Autre. Autrement dit, il y a un lien entre le dire et ce trou de ce qui ne saurait s’écrire. Le problème c’est que dit comme cela ce dire est une vérité qui n’a pour soutien que le fait qu’à vouloir dire autre chose, on dira pire. C’est cela ou pire… C’est comme la démocratie : c’est ça, ou pire…

Cette place vide nous fournit donc la place et la dimension qui nous permettra ensuite d’écrire dans cet espace vide, une variable, par exemple, la variable (x). Et le fait de pouvoir loger une variable à une place, c’est ce qu’on appelle écrire une fonction. Et la variable va toujours procéder d’une écriture qui vaut pour tout x. C’est cela et rien d’autre qu’on appelle une fonction. Frege est le premier à écrire cette fonction pour la logique dans une idéographie. Cette fonction dans la psychanalyse sera la fonction phallique qui permet de situer la signification (Bedeutung), tout en y mettant une limite, par la castration.

Lacan veut introduire une nouvelle logique qui n’efface pas la précédente mais qui parte du réel. L’important est qu’elle puisse approcher « ce qu’il peut y avoir de réel à avoir déterminé le langage ».