Psychanalyse et politique, le blog

Articles de mars 2010

mercredi 10 mars 2010

Bruit et fureur en entreprise - Jeanne Joucla

Jeanne Joucla, psychanalyste, membre ECF

Mathias Gokalp, le réalisateur de Rien de personnel1, ne se veut pas militant de la souffrance au travail. Mais par les ressorts d’une œuvre, il nous en dit beaucoup, voire davantage.
Le film commence dès le générique par de magnifiques représentations de coupes anatomiques à la façon des écorchés, suivies d’une série de masques. Le spectateur pourra y voir l’indice de ce qui se passe « dessous » et « dessus » un crâne. C’est ce que Mathias Gokalp développe avec brio pendant 1heure30, à savoir les dessous d’une entreprise et ses semblants.
 
Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli / Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
Cette citation de Boileau évoquant la règle des trois unités, pourrait à bien des égards s’appliquer au film :
- Unité de lieu : une soirée chic dans un château. Raffinements, petits fours, musique et chants (Sommations irrespectueuses de V. Hugo, excusez du peu) par le directeur du laboratoire pharmaceutique lui-même - Pascal Greggory, voix suave, beau visage – s’éleve ce soir-là par le chant - à la dignité du sublime.
- Unité de temps : une soirée un peu arrosée ; arrivée des invités, conversations, cérémonies, péripéties, chutes des apparences. En trois actes. Rideau.
- Unité d’action : La soirée chic - soirée d’entreprise - est de la poudre aux yeux pour le futur repreneur, mais les salariés, sur leur trente-et-un, l’ignorent. Dindons de la farce, tout au plus savent-ils qu’il y a ce soir-là un exercice de coaching, évaluation de leurs performances. Une « mise en situation cocktail » comme on dit, vocabulaire benchmarking à l’appui, et raffinement du raffinement, faite par de « vrais » acteurs. Extraordinaire Jean-Pierre Darroussin qui nous glisse en aparté : « Je joue la comédie pour leur apprendre à s’exprimer, à être plus performant ; mais je préfèrerais jouer le roi Lear au Français ! »
 
La structure narrative fait la singularité de ce film et, avec la qualité de l’interprétation, ce qui retiendra le plus le spectateur.
Exercice de style à la Queneau, selon trois points de vue, dont chacun ne diffèrent que par quelques détails, quelques menus décalages. Le spectateur s’en trouve intrigué, « attrapé » : a-t-il bien vu ? ne s’est-il pas trompé ? Il n’est pas le seul !
En effet, au cours du film même, dont nous ne révélerons pas ici les différents revirements ou subterfuges, monte par bribes la rumeur sur le rachat de l’entreprise et le plan de licenciement. Nous voyons alors évoluer patron (cynique ou enjôleur), cadres (stressés, félons ou désabusés), délégué du personnel (révolté et aux abois), aux prises avec un jeu de dupes cruel. En témoigne la séquence ou Denis Podalydès en délégué du personnel se fait piéger par l’acteur-coach : « Vous ne devriez pas céder si rapidement. Il y en a toujours lors d’une redistribution des compétences qui en profitent pour se placer - dit Darroussin au délégué - ou pour faire le coup de la pitié ; il faut savoir rester ferme ». Air ahuri de Podalydès, défait, au bord de la crise d’asthme.
Fin des semblants et bas les masques.
Bas les masques ? A l’exception du balayeur lequel saura endosser la persona qui convient pour se sortir d’affaire. Car dans ces circonstances, il faut bien constater que l’habit fait le moine, comme le balai fait le balayeur…
Pour cette brève présentation, c’est la belle envolée de Jean-Pierre Darroussin citant Shakespeare dans Macbeth qui conviendra comme conclusion : «  Life is a tale told by an idiot, full of sound and fury signifying nothing »2.
 
1 Gokalp M., Rien de personnel, septembre 2009.
2 W. Shakespeare, Macbeth, Acte V, scène V : « La vie est une fable raconté par un idiot, pleine de bruits et de fureurs et qui ne signifie rien »
 
Pour un point de vue complémentaire sur ce film, cf. texte de René Fiori, Chroniques lacaniennes, 18 février 2010
 
Tags associés à cet article: duperie, semblant, souffrance au travail, sublime

samedi 6 mars 2010

Sacrifice, lien sacrificiel - Huguette Béchade

 Huguette Béchade, psychanalyste, membre ECF

 
Il va s'agir de distinguer trois ordres de problématique : jouissance et désir, cause du désir et objet du désir, jouissance en deça et jouissance au-delà du phallique. Ces trois thèmes nous donnent quelques repères au niveau de ce qui se joue dans notre société dite post-moderne, dans laquelle ce qui est sacrifié c'est le désir et le sujet de l'énonciation. Quelle possibilité est laissée à chacun de " rejoindre la subjectivité de son époque " ? Comment, de nos jours, l'impératif de jouissance, surmoïque et séducteur de nos maîtres modernes s'emploie-t-il à ce que chacun succombe à leurs tentations? Passer d'une jouissance sacrificielle à la possibilité d'un désir , telle est la question posée par notre société.
D’Antigone à Jean Moulin, quelques cailloux blancs sauvent la face de l'Humanité. Si ceux-là émergent si résolus « c’est dans la mesure où la communauté s’y refuse », dévoile implacablement Lacan.
 
Relisons le texte de Sophocle.
Le garde, apeuré, craint pour son intégrité : "  je n’ai pas mérité qu’on me fasse des ennuis". " le coupable t'a touché au coeur, moi je n’offense que tes oreilles ", dit-il à Créon qu’il vient avertir de sa découverte du cadavre de Polynice sur lequel " quelqu'un a répandu de la terre sèche, conformément aux rites", " pas enterré, non, mais recouvert de poussière, juste de quoi éviter le sacrilège ", précise-t-il. Voyez ! il sait, le garde. Il sait, le peuple, quelles sont les limites à ne pas dépasser dans le champ des lois non écrites, celles des dieux. Le peuple sait, la communauté sait toujours … mais …" se refuse ".
Quelle est la question ici posée : ceux-là ont-ils consenti à la jouissance obscure du sacrifice, ou bien ceux-là ont-ils, y compris jusqu’à la mort, refusé de "céder sur leur désir" ?
                                  
Que le désir et le sujet de l’énonciation soient sacrifiés pour le triomphe des Marchés n’apparaît tout d’abord pas comme un sacrifice puisqu’ils s’échangent contre la jouissance des biens de consommation, laquelle jouissance donne, dans un premier temps nostalgique, accès à un retour promis, qui serait cette fois-ci enfin possible, à la jouissance qui a été perdue du fait de l’entrée dans la civilisation.
Ces jouissances sont une première fois d’abord trouvées par hasard et dès lors recherchées et attendues. " Comme c’est chaque fois le cas dans le domaine de la libido, l’homme se montre incapable de renoncer à la satisfaction dont il a jouit une fois ", découvre Freud. UNE FOIS ! L’inoubliable de cette jouissance éprouvée comme trace dans le corps est un point d’appel pour la répétition et il inaugure toutes les addictions.
L’une fois, la première fois … de même lorsque quelque part de par le monde un homme fait à un autre homme quelque chose de terrible, cette fois-là n’est pas " une fois " mais la première fois d’une série. La phrase, pensée, " plus jamais ça " est un voile qui cache ce savoir là.
L’être pullule de ces traces isolées, égarées, qui pourront à l’occasion être réactivées car aucune parole ne peut annuler l’éprouvé de cette jouissance, seule une jouissance de plus grande intensité - phénomène addictif - peut la remplacer avec l'horizon inassouvissable qui la spécifie, ou alors c’est une jouissance phallique appropriée qui le pourra peut-être, jouissance phallique qui est " satisfaction véritable " dit Lacan quelques mois avant sa mort.
Nous serons alors ici passé d’une jouissance en deçà du phallique - celle sur le renoncement de laquelle s’édifie le langage et le lien social, soit la civilisation - à une jouissance au-delà du phallique qui peut être jouissance du signifiant, de ce signifiant qui découpe le corps.
 
Revenons à la jouissance sacrificielle. Nous ne parlerons ici que du sacrifice ordinaire constituant un objet comme lequel peut se traiter un sujet pour la satisfaction voulue d’un partenaire ou d'un tenant-lieu de partenaire. Entre la satisfaction attendue et celle qui sera obtenue se creuse un écart déficitaire de la seconde par rapport à la première et c'est cet écart qui cause le désir du sujet. Lequel n'a plus alors qu'à s'identifier à l'objet pulsionnel privilégié que son expérience lui a appris à être, objet soit désiré soit demandé, et dont il croit que celui-ci va combler cet écart impossible à combler.
L'avidité des Marchés s'appuie sur cette constante pour exiger et obtenir le sacrifice du sujet qui devient alors lui-même objet-déchet produit par la Volonté de Jouissance qui est au coeur du discours capitaliste. Mais Lacan note bien que sa pratique lui a appris que cette jouissance, toujours, s'accompagne d'angoisse. Toujours.
Pour distinguer désir et jouissance, appuyons-nous sur le dernier objet topologique de Lacan, les Noeuds Borroméens : les jouissances sont constituées de deux consistances seulement alors que pour causer le désir, les trois consistances sont requises. C'est par ce qu'il appelle " l'interprétation poétique" (constituée par les trois consistances à la fois : un aspect imaginaire qui est le sens, un aspect symbolique qui est une signification et un aspect réel qui est un trou d'où peut s'originer un Che Vuoi ? ) que Lacan, par cette interprétation, analytique, ramène la cure au centre du noeud, là où s'édifie le désir 1.
La question de l'objet sacrificiel est la question centrale de la cure psychanalytique. Lorsque l'objet ( celui auquel s'est identifié ici le sujet, comme nous en avons parlé plus haut ) monte sur la scène analytique, il n'y apparaît que saisi au niveau de la fonction qu'il y occupe dans le transfert. C'est un ensemble étroitement conjugué, objet et fonction donnés ensemble d'un coup, une fois. Cette seule fois suffit pour établir un savoir sur l'échange possible d'un sujet qui se sacrifie en un " objet-bouchon " pour obturer le trou dans la structure, afin que l'(A) autre soit comblé.
C'est à l'aide de ce savoir - acquis dans l'expérience - que le sacrifice, parce que désormais il apparaît vain, devient dès lors impossible à s'établir, et que place est faite pour le dit " désir indestructible " appelé ainsi par Freud. Ceci est repris par Lacan qui ajoute que toute culpabilité ne provient que du fait d'avoir " cédé sur le désir "2.
Nous n'irons pas jusqu'à ce qui serait une obscénité à évoquer le " courageux regard " espéré par Lacan pour un temps d'un monstrueux désastre, mais n'y a-t-il pas déjà l'équivalent d'un certain " instant de voir " décidé  comme engagement dans un processus pour faire obstacle à cette " conséquence du remaniement des groupes sociaux par la science" qui est à l'oeuvre de nos jours.
 
1. Interprétation que Lacan explique dans Le Séminaire XXIV, leçon du 15 mars 1977, interprétation poétique dans laquelle sont présentes de ce fait aussi coupure et équivoque, constituées par le désir de l'analyste.
2. Revoir plus haut la démonstration sur les Noeuds Borroméens : une jouissance est constituée par deux consistances , seul le désir est constitué par les trois consistances .
Tags associés à cet article: corps, désir, jouissance, répétition, sacrifice, savoir

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