vendredi 26 décembre 2008
Le débat initié par Jacques-Alain Miller
Depuis l'intervention de Jacques-Alain Miller aux journées de l'ECF 2008, que vous pouvez écouter en page d'accueil, un débat a été lancé dans l'ECF, sur l'articulation pertinente à faire aujourd'hui entre psychanalyse pure et psychanalyse appliquée. L'ensemble des interventions a été publié dans les "Entretiens d'actualité" et dans les compte-rendus de plusieurs conversations que vous trouverez sur le site forumpsy.org
jeudi 25 décembre 2008
Présentation de "Psychanalyse et actualité"
« Psychanalyse et actualité » accueille les réflexions sur les événements et nouveautés marquantes de l’actualité. Tout cela en donnant un sens à ce qui fait nouveau ou inédit ; à ce titre la liste n’est pas exhaustive, qu’il s’agisse des événements qui engagent l’état actuel de la psychanalyse dans la cité, sur les problèmes de plus en plus aigus qui peuvent se poser aujourd’hui aussi bien dans le champ de sa pratique que dans le champ qui touche la science, l’économie, la culture, l’art, etc. Il s’agit ici de mettre l’accent sur les contradictions, les points les plus saillants de l’automaton afin de montrer ce qui fait coupure et discontinuité.
Nous proposons que la diffusion de ces textes soit l’occasion de montrer la part active du psychanalyste hors de son cabinet. Un psychanalyste orienté par son appétence de savoir et de partage, poussé par un désir qui renouvelle sa propre ignorance.
dimanche 7 décembre 2008
Le bonheur ne s’achète ni ne se mesure - Monique Amirault
Monique Amirault, psychanalyste, membre de l'ECF
" Le bonheur est dans l’objet ", c’est là le titre (bien freudien) d’un article découvert au hasard d’un magazine, faisant part de cette bonne nouvelle : un " cultivateur d’idées rares ", comme il se nomme lui-même, aurait développé la culture du trèfle à quatre feuilles et grâce à une collaboration fructueuse avec l’INRA ( !), en maîtriserait aujourd’hui la production. Que n’y avons-nous pas pensé plus tôt ! Tellement plus poétique que les pilules ! Les pots de bonheur enfin à portée de (presque) tous trouveront donc bientôt leur place dans les rayons des supermarchés ou sur les sites internet. Le bonheur n’est plus dans le pré, ce bonheur feu follet, fugitif, espéré au hasard de la cueillette, de la bonne rencontre, toujours rêvé, déjà perdu. Il s’étalera bientôt, démultiplié à l’identique dans les serres de producteurs avisés et, en godets de 10 cm de diamètre, s’exportera dans le monde entier.
Au bonheur des consommateurs
Arrêt sur image : Une vieille femme sort d’un supermarché, portant un sac en plastique où s’inscrit cette publicité lumineuse: " Pas un jour sans se faire plaisir ", injonction ouvrant à une nouvelle modalité d’examen de conscience qui substitue à " ai-je bien agi conformément à ce que la morale exige ? " ou " ai-je bien agi conformément à mon désir ? ", la question " ai-je bien joui aujourd’hui ? Me suis-je fait assez plaisir ? ", Féroce pousse à la jouissance consommatrice.
D’ailleurs, dans la rue, le bonheur vous assaille de toutes parts au point d’ébranler votre confiance en vous. On croit halluciner : La revue du Lido Champs Elysées : " Bonheur ". La foire d’automne de Paris : " Au bonheur des consommateurs " !
Et c’est là que guettent l’angoisse, la dépression, cette " fatigue de soi " qui fait horreur à ceux qui se font responsable de notre santé mais qui nourrit le commerce des médicaments. Le droit à la tristesse, à l’angoisse, le droit à la perte du goût de la vie, le droit à manquer au commandement de se faire plaisir chaque jour, le droit à trouver une voie propre, par la parole, une réponse symptomatique à la déréliction logée au cœur du parlêtre, ces droits fondamentaux, constitutifs du sujet parlant, sont aujourd’hui bafoués, ainsi que ceux qui les soutiennent.
L’envers du décor : le bonheur n’est pas le désir
Que de fois les analystes n’entendent-ils pas dire : " je suis déprimé et pourtant j’ai tout pour être heureux " ou encore " A chaque fois que je parviens à être heureux, à obtenir ce que j’espérais tant, je gâche tout ". A l’envers de l’image du bonheur-consommation, que trouve-t-on ? On trouve le désir, qui est manque, et le symptôme, qui en répond. L’analyste, disait Jacques Lacan dans les années 1970, est dans un moment de mue ; il est là comme un symptôme. On découvre aujourd’hui que cette mue est peut-être terminée, que la chrysalide se fait papillon aux couleurs de ce que Jacques-Alain Miller a fait valoir comme " l’infraction symptômale ". Mais nous voyons se précipiter les chasseurs de papillons révélant leur haine intraitable pour le vivant et leur préférence pour les papillons épinglés sur des planches.
Promesse de désir
Les catégories du DSM, le forçage à la cognition, les savoirs du récent Guide sur la dépression, se seraient avérés non seulement inutiles, décalés, mais dangereux pour de nombreux sujets que nous rencontrons. Si le traitement de l’information est un concept congruent à l’objet machine, il ne peut en aucun cas l’être pour l’humain, cet être parlant singulier, car si chacun a quelque chance de trouver réponse à ce qui fait symptôme dans la rencontre avec le réel, c’est à la condition d’un lieu où la vérité singulière peut se déployer, l’inouï être entendu, l’impossible accueilli, le pire supporté, l’invention encouragée.
S’il faut la plupart du temps en passer par la fiction, ce n’est certes pas celle du storytelling, cette doctrine de propagande qui consiste à raconter des histoires et à susciter des émotions afin d’évacuer les questions à traiter et de détourner l’attention par une captation imaginaire.
Le statut de l’histoire en psychanalyse est radicalement à l’opposé d’une telle utilisation. Le sujet y est appelé à retrouver la trame qu’il a lui-même tissée à partir de ce qui lui a été offert, à en débrouiller les fils, à y reconnaître sa jouissance captive, à s’en séparer et, s’il peut réduire son destin à l’os d’une bonne histoire, cette histoire n’est rien d’autre que la sienne, celle qui lui a été nécessaire pour rationaliser l’impossible et donner une forme épique, comme le dit Lacan, à ce qui opère de la structure. Reste le symptôme et son usage renouvelé dans le lien social. Il n’y a pas là promesse de bonheur mais de désir éveillé et d’ouverture à la contingence.
dimanche 7 décembre 2008
L’homme politique et le "psy" - Pierre Ebtinger
Pierre Ebtinger, psychanalyste, membre de l'ECF
Il y a au moins un point commun entre l’homme politique et le psy : ils ont l’un et l’autre à répondre du malaise dans la civilisation. L’un au niveau de la communauté, l’autre au niveau de l’individu, l’un avec l’appareil législatif, l’autre avec son art ou sa technique thérapeutique, l’un pour le bien de tous, l’autre pour le bien d’un seul. Dès lors que la question du Bien est en jeu, l’approche scientifique ou rationnelle ne suffit plus. Un point de vue éthique est indispensable sous peine de voir se mettre en place une de ses machines monstrueuses dont les régimes totalitaires savent se faire une spécialité. L’intégration de cette dimension éthique n’est pas affaire de compétence, mais de position morale de celui qui décide. N’est-ce pas là le point fondamental qui est proposé lorsqu’il est fait appel au choix du citoyen ?
Et voici un autre point commun entre l’homme politique et le psy : il est choisi par celui qui s’en remet à lui. Dès lors que le bien de l’individu ou de la communauté est en jeu, le respect de la dimension éthique impose que l’opinion de celui-ci soit prise en compte. Oui, dès lors qu’un individu a dans la société une fonction par laquelle il exerce une influence sur le bien d’autrui, il s’impose que soit mis en place des dispositifs qui évitent que l’un exerce son emprise sur l’autre, car on sait bien que les plus terribles perversions ne sont pas incompatibles avec les plus hautes responsabilités et que l’on trouve parmi les pervers d’ardents défenseurs de la loi. Le premier de ses dispositifs de contrôle est que le " patient " garde la possibilité de choisir librement " l’agent ". Le second de ses dispositifs est que celui qui exerce cette responsabilité éthique soit soumis au contrôle de ses pairs.
Nul n’a jamais songé à imposer aux élus un diplôme de sciences politiques et nul candidat à une élection n’a jamais fait valoir ses diplômes pour recueillir des suffrages ! Et pourtant, les élus décident du sort de la nation et des individus, et sont responsables du sort de millions de personnes ! Mais cela fonctionne plutôt bien dans les pays démocratiques, quoi qu’on en dise, car les instituions démocratiques assurent précisément le contrôle des élus et les obligent à la publicité de leur action.
Si la transparence est la meilleure garantie de la démocratie et des libertés individuelles, elle est aussi la meilleure garantie des métiers psy. En effet, la compétence du psy ne se juge pas à ses diplômes, mais à son aptitude à dire qui il est et à rendre compte de ce qu’il fait d’une manière intelligible pour tous.
Ceci n’entrave nullement son indépendance et, contrairement aux apparences, c’est ce que comporte l’aphorisme de Lacan aussi connu que mal compris : " le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même ". Cette phrase ne signifie pas que le psychanalyste ait de compte à rendre à personne, bien au contraire. Elle pointe la nécessaire invention inhérente à l’acte analytique. Il est bien évident que cette " invention ", cette intervention qui tombe juste, ne peut pas être l’application d’un savoir, mais le fruit unique, instantané et éphémère d’une formation répétée, continue et constante.
Or il n’y a d’invention possible que chez celui qui ne se contente pas d’un savoir acquis, qui n’applique pas seulement une technique bien rodée, mais qui sait vraiment l’insuffisance de son savoir. Il se reconnait au fait qu’il ne cesse de se former et de travailler avec d’autres, qu’il expose ce qu’il fait dans son travail car il admet qu’il est critiquable, qu’il enseigne à partir de ce qu’il apprend et non pour asseoir une position de maître, qu’il publie pour prendre part à un débat et non pour sa gloire.
Si l’action du psy nécessite une part d’invention dont il est seul à pouvoir être l’auteur, il ne peut authentiquement mener cette action qu’en ayant une place au sein d’un groupe de collègues dont il admet et sollicite le contrôle. La décision politique requiert également une part d’invention que l’appareil démocratique protège de l’arbitraire. Dans une société démocratique, les principes du contrôle de l’acte du psy ne peuvent qu’être homogènes aux principes du contrôle de l’acte politique.
dimanche 7 décembre 2008
La psychanalyse apporte un démenti aux TCC - Hélène Deltombe
Hélène Deltombe, psychanalyste, membre de l'ECF
La psychanalyse est la forme de lien social qui permet de mettre à jour le plus opaque, de dire le plus intime, le plus conflictuel. C’est dans le dispositif analytique que le sujet peut se confronter à l’indicible, à l’angoisse devant l’énigmatique, à l’inquiétante étrangeté, à la jouissance obscure. La psychanalyse prend l’humain au sérieux, elle reconnaît la difficulté de vivre, elle conduit à sortir de l’impasse du trop de jouissance pour assumer le manque. Elle ne méconnaît pas l’importance du symptôme qui constitue l’armature du sujet et prend en charge une part de sa jouissance. Elle est traitement du symptôme sans prétendre réduire un symptôme à néant. Au contraire. Jacques Lacan donne les clés de la mise en valeur de la part d’irréductible du symptôme, ce sur quoi le sujet trouve un appui dans l’existence, ce dans quoi il puise son style propre.
Les TCC se situent dans une tout autre perspective, témoignant d’une méconnaissance des acquis cliniques et théoriques de la psychanalyse : ces thérapies se donnent la réputation de proposer un traitement rapide, efficace, avec la promesse d’un résultat tangible, sous la forme de l’éradication d’un symptôme. C’est ne pas reconnaître ce qui est en jeu : des forces psychiques qui ont contribué à la formation du symptôme et veillent à son maintien. C’est ne pas vouloir prendre en compte le fait qu’un symptôme sur lequel une pression est exercée pour le faire disparaître, ne peut que réapparaître sous une autre forme, car les enjeux psychiques inconscients n’ont aucune raison d’avoir perdu de leur puissance.
Par contre, l’association libre dans le dispositif analytique permet de se laisser prendre par les surprises de la parole et par le surgissement des formations de l’inconscient, ce qui permet de découvrir les attaches signifiantes d’un symptôme ainsi que la jouissance qu’il maintient clandestinement, jouissance que l’individu n’est pas prêt à lâcher facilement.
L’engouement pour les TCC vient de leur proposition de supprimer les symptômes. C’est une offre fallacieuse car, sous couvert de soulager d’un symptôme, c’est seulement un comportement qui est modifié par la contrainte : le patient doit prendre conscience de son inadaptation et faire l’effort de se conformer à la norme qu’on lui indique.
Psychanalyse et TCC n’ont pas du tout la même conception de la parole. Si tout traitement commence par l’accueil des plaintes du patient à partir de faits qu’il évoque douloureusement, la façon d’accueillir ces plaintes diffère. Avec les TCC, les faits exposés par les patients sont pris au pied de la lettre au lieu d’être interprétés, et le thérapeute y épingle immédiatement un symptôme qu’il rapporte à des comportements à rectifier. Le psychanalyste, lui, interroge, par son silence même, le sens de ces plaintes, et permet au patient de découvrir que les faits qu’il rapporte le sont en des termes qui ne sont jamais limpides, qu’ils recèlent pour lui plusieurs significations possibles, qu’ils sont un point d’appel de ce qui pourra se dévoiler du sujet par association libre. Jacques Lacan, dans son Séminaire Le sinthome, propose de réfléchir à ce qu’on appelle communément un fait pour aller au-delà des apparences : " Qu’est-ce qu’un fait ? C’est justement lui [le parlêtre] qui le fait. Il n’y a de fait que du fait que le parlêtre le dise. Il n’y a pas d’autres faits que ceux que le parlêtre reconnaît comme tels en les disant. Il n’y a de fait que d’artifice " (Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, mars 2005, p. 66).
Il s’agit d’interroger les faits, c’est ce que se propose la psychanalyse, conduisant à découvrir qu’ils sont essentiellement représentatifs de la réalité psychique. À travers les faits évoqués, se dessine la position du sujet dans l’existence, il y dit son fantasme tout en le nourrissant. Les faits ne comptent pas tant pour eux-mêmes que pour l’appui qu’ils donnent pour permettre au sujet de dire quelque chose de lui-même, mensonge ou vérité. Le psychanalyste ne se laisse pas enfermer dans les faits, il interroge plutôt les signifiants concernés par ces faits, ce qui permet au sujet de les découvrir selon les chaînes signifiantes qui régissent son existence, de retrouver des vérités oubliées et d’édifier un savoir.
Le symptôme recèle toujours une énigme qu’on ne pourra jamais élucider si on veut le faire disparaître sans en avoir attrapé ce qu’il signifie et ce qu’il nourrit. Ce qui est entrave dans le symptôme ne peut pas se dissoudre par des techniques comportementales, car " nous n’avons que ça, l’équivoque, comme arme contre le symptôme " (…) En effet, c’est uniquement par l’équivoque que l’interprétation opère " (Ibid., p. 17).
dimanche 7 décembre 2008
De la maladie mentale au handicap mental, quelle place pour le sujet ? - Dominique Haarscher
Dominique Haarscher, psychanalyste membre de l'ECF
Comment se fait-il que des Centres de jour pour personnes dites " handicapées mentales " accueillent de plus en plus de sujets dont le rapport à l'Autre est particulièrement problématique : trop turbulents, incapables de s'inscrire dans une logique d'apprentissage ou de travail ou pas assez autonomes pour être acceptés dans les centres dits thérapeutiques ? Transparaît alors la seule qualification effective du handicap, celle d'être " social " à savoir de concerner tous les sujets qui sont mis en marge du fait de ne pouvoir satisfaire aux exigences minimales en termes d'utilité et de compétence, sans oublier les comportements associés, qui définissent la normalité contemporaine à partir d'une lecture prioritairement économique.
A l'heure actuelle, le terme de handicap mental recouvre un ensemble de plus en plus vaste de " troubles " divers dont la caractéristique commune est d'être en-dehors de la normalité et par là de participer à l'entreprise contemporaine de négation de la subjectivité. Au binôme " normal-pathologique " critiqué de longue date tant par les sociologues que par les cliniciens se substitue un autre binôme tout aussi problématique, celui de " santé mentale-handicap mental ". La maladie mentale tend insidieusement à être résorbée dans le handicap mental défini avant tout à partir des habilités cognitives et adaptatives.
Pour introduire ce rapprochement, commençons par un petit rappel sur l'étymologie du terme de handicap. Il date de 1827, c'est un mot d'origine anglaise : hand in cap (la main dans le chapeau). Le premier sens de ce terme était de donner un handicap aux meilleurs chevaux pour égaliser les chances de gagner une course. Par analogie c'est un désavantage donné à un concurrent pour que les chances soient égales. Ce n'est qu'en 1950, qu'on trouve le sens de déficience mentale ou physique, dans le sens actuel. De là découle toute l'idéologie prédominante à la fin du siècle passé sur le handicap. Le quotient intellectuel élaboré par Binet en 1905 pour sélectionner les élèves dans leur parcours scolaire fait naître un seuil intellectuel au-dessous duquel on devient handicapé (léger, modéré ou profond). Et à partir de ce moment-là, on pourrait dire qu'au lieu " d'avoir un handicap ", les enfants, puis les adultes, qui n'atteignent pas la " cote " de la normalité - la moyenne - deviennent alors des handicapés. Autrement dit, ils " sont handicapés ". N'est-ce pas le début d'une nouvelle forme de ségrégation que l'on tente aujourd'hui de camoufler sous l'appellation de " personne en situation de handicap ". ?
A partir de ce constat, nous entrevoyons mieux l'amalgame insidieux qui se fait entre handicap mental et maladie mentale. Alain Ehrenberg dans son texte " Les changements de la relation normal-pathologique. A propos de la souffrance psychique et de la santé mentale " fait une analyse de cette question. La référence au handicap y est liée à la chronicité de la maladie mentale qui implique une réduction de l'adaptation aux normes quotidiennes. Et par conséquent le handicap redéfinit le pathologique sur le plan de la temporalité puisqu'à l'aspect curatif vont s'ajouter diverses formes d'accompagnement. " Le handicap, dit-il, est une manière de placer dans une même catégorie l'ensemble des difficultés sociales, psychologiques et médicales en fonction d'un critère relationnel qui mesure le degré de socialisation de la personne ". Dans les deux cas nous avons un déficit de santé mentale. Ainsi, la référence à la santé mentale introduit maintenant un déficit de socialisation et alors la maladie mentale devient un état déficitaire d'un état normal qui serait un état dans lequel le rapport à l'Autre ne pose pas de problème. (sic !)
Déficit objectif ou clinique du sujet ?
Nous entrevoyons bien qu'entre une clinique du déficit et une clinique qui tient compte du sujet, il y a un hiatus. Si l'on réduit le handicap mental et la maladie mentale à un déficit d'adaptations sociales, psychologiques, cognitives et intellectuelles alors on croit pouvoir remplir des grilles d'évaluation : on se réfère à une clinique objectivable mais qui ne reflète rien ni du sujet à qui on a affaire, ni du travail fait avec lui. Si l'on intègre la dimension du sujet, de son rapport au langage, à l'Autre et à la jouissance, on a plutôt l'idée que le ratage, " le déficit ", fait partie de l'humanité et le souci premier n'est pas de rendre conforme tout ce qui cloche. La satisfaction complète est impossible et le rapport à l'Autre s'effectue toujours dans une certaine boiterie. Et donc, puisque l'harmonie est un leurre il s'agit d'accompagner chacun à inventer des solutions qui lui soient propres en terme de lien social. Qu'il s'agisse d'autisme, de schizophrénie ou de trisomie, peu importe, pour le clinicien dans la cité, il s'agit de mettre à l'avant plan le pari du sujet et d'inventer des modalités de traitement du réel, de ce qui constitue l'étrangeté du monde pour le sujet.
En ce qui concerne la dimension déficitaire indéniable pour certaines personnes, il est de notre devoir de citoyen valide de les aider, au sens le plus commun du terme (comme on aide un aveugle à traverser la rue). Mais cela n'empêche nullement de considérer un sujet qui tente de bricoler quelque chose malgré/avec cette déficience et de nous offrir comme partenaire de sa construction aussi minime soit-elle.
Or, le sujet, lui, nous pourrions dire qu'il est de toute manière handicapé...du langage. Comme tout un chacun, quelque soit sa structure clinique, il bute sur le réel de la jouissance problématique pour tout parlêtre. Nous sommes tous handicapés du langage ; le " parasite langagier " concerne en effet tout être humain.
D'autre part, en ce qui concerne le concept de santé mentale actuellement, on a vu qu'il introduisait une dimension de déficit du côté de la socialisation. L'état normal serait celui dans lequel le rapport à l'Autre n'est pas problématique d'un point de vue externe; dès lors, toute pathologie mentale devient déficitaire et il n'y a qu'un pas pour faire de toute maladie mentale un handicap socio-mental, celui-ci étant par définition indépendant de toute responsabilité ou choix subjectif. De ce fait, l'évaluation sans subjectivité participe du renforcement de la ségrégation et concourt comme discours à éloigner les institutions de leur travail clinique et de la socialisation qu'elles peuvent favoriser pour les personnes qu'elles accueillent. Enfin, est-ce que le terme de santé mentale ne devrait pas être tout simplement éradiqué dans la mesure où sa définition même objecte à la singularité de chacun ?