lundi 23 février 2009
Crack - Nathalie Georges
Nathalie Georges Lambrichs, psychanalyste, membre ECF
Tristan Jordis vient de publier son premier livre, sous un titre adéquat à la chose dont il s’agit : Crack*.
« Le narrateur, qui veut faire un film sur la substance qui donne son nom au livre, prend ses informations là où celle-ci se vend et se consomme. Procès-verbal tout en finesse des contacts pris, éphémères ou durables, caméra au poing ou à l’épaule, et de leurs effets, sur chacune et chacun, narrateur compris ».
Style
Je commence par vous donner un échantillon de son écriture, presque au hasard, (p.155) : « Il est 22h. Tandis que les voitures éblouissent nerveusement les passants de la rue La Chapelle, les métros aériens aux néons aseptisés sillonnent le boulevard Barbès d’est en ouest ». Dans cette langue apparaît peu à peu le portrait de l’auteur en jeune homme, tout juste sorti de son école de journaliste reporter d’images, « caméra à l’épaule, paré pour l’action », comme il se décrit d’entrée de jeu. Le livre est le récit du film qu’il veut faire à Paris, là où se vend, se consume et s’inhale la substance qui donne son nom au livre, et ses dérivés.
Trame
Parce que le film qu’il veut faire est la trame de ce livre, Tristan Jordis réussit à nous emmener avec lui, plan après plan dans ces lieux que, chaque jour et chaque nuit de notre vie nous avons toujours tout fait pour éviter, soit que nous n’en voulions rien savoir (ou alors sur un mode morbide), ou que nous croyions pouvoir y faire quelque chose en nous « coltinant la misère humaine » en échange de numéraire ou pire, à titre gratuit).
L’auteur narrateur, ici, n’a que les ressources de la parole pour s’introduire dans ce « milieu » qui le repousse par principe, et ce sont ses rencontres qui le propulsent, le baladent, proches de l’éjecter mais non, il parvient à y faire tache en tache qu’il est, ne l’ignorant pas, simple tache authentique, sans fard surfait.
C’est un livre sur la dignité humaine et son prix. Ici « tu sais même plus si t’es fou ou pas, c’est très bizarre » (p.212).
« La confiance ? Tu crois quoi, on est des tox ! C’est la galette d’abord. Une fois assuré, tu peux faire des cadeaux, sinon t’es en chasse, mon pote ! La confiance dans les affaires, c’est pas gratuit, tu la payes comptant, mon pote, et elle s’arrête avec l’opération » (p.196). Pourtant, « là, il faut avoir confiance, tout le temps, ne jamais lâcher, devenir un élément apaisant, parce qu’à rester passif on attire l’attention, augmentant les risques d’un passage à l’agression » (p. 204).
Ce livre décrypte avec obstination et rigueur ce qui s’énonce, s’agite et s’agit en chaque protagoniste consommateur de crack rencontré : « Je ne décide pas des pensées, elles arrivent comme ça en bloc [...] plus je secoue les mots [...] plus ils parlent, c’est comme au poste de police, plus tu tortures... » (p.326). Voyez le chapitre « réflexion sur les mots », bien à sa place, c’est-à-dire presque à la fin de l’épopée. « À tout moment c’est le temps. Il y a pas de vide, là » (p.328).
Logique
Avant d’entendre ces paroles de Souleymane, vous aurez accueilli dans votre mémoire au moins quelques-unes des personnes dont les paroles forment la chaîne de ce livre. Ainsi, Haïti (p.201) : « demain, des gens (vous, moi) passeront en voiture ou à pied, indifférents à ce lieu où se côtoient les destins tordus de la nuit » (p.202). Vous serez passé, aux deux tiers du livre, par un « Interlude », où s’énoncent quelques hypothèses sur la substance elle-même, qui valent ce qu’elles valent, découlant d’une méditation sur les fruits des noces de la folie et de la perspicacité.
C’est l’envers de l’envers de Paris, ce qui ex-siste à Paris et se trouve saisi dans ce livre qui se sait néant et trace de néant, mais néanmoins écrit tout contre le désir de néant. « J’ai l’impression d’être une bête de zoo, ou de m’être perdu à l’intérieur alors que toutes les cages sont ouvertes », dit le narrateur (p. 205).
Courage
Tristan Jordis ? Un réfractaire qui s’est enrôlé au service de son désir de savoir, avec discrétion et persévérance, ces vertus du journaliste qu’aucune école n’enseigne.
Il nous parle d’un certain courage, qui consiste non seulement à cesser d’ignorer la chose dont il aurait pu préférer croire qu’elle graviterait toujours en silence autour de son humanité impartageable, mais surtout à mettre au travail le nom de cette chose, au point d’en faire le principe de liens nouveaux et authentiques, qui ne sont pas sans avoir des affinités avec les rhizomes dont parlent Gilles Deleuze et Claire Parnet.
Ainsi, il nous enseigne comment il s’est laissé mener par ce désir jusqu’à un carrefour où, laissant son film faire long feu, il décide d’écrire « pour retranscrire » celles et ceux qu’il avait entendus. « Les dés sont jetés, écrit-il, et c’est tant mieux. Leur histoire sera la mienne. » (p.219).
Sa détermination à « voir plus clair sans se vanter » (p.332) fait du lecteur son obligé.
*Tristan Jordis, Crack, Paris, Seuil, août 2008
Posté
par [Dario Morales ]
à 03:57
vendredi 20 février 2009
La prestation de serment ratée d'Obama - Marlène Belilos
Marlène Belilos, psychanalyste, membre ECF
Ce 20 janvier 2009 Barack Obama descend gravement les marches du Palais des Congrès à Washington. Dans quelques instants il aura prononcé le serment qui fera de lui le 44ème président des Etats-Unis. La place, le mall est gardée de partout. Des millions d’yeux le regardent, par télévision interposée. Il écoute le juge John Roberts énoncer le texte qu’il doit répéter. Sa femme Michelle le couve des yeux.
« Moi, Barack Hussein Obama jure solennellement d’occuper…. Le poste de président, avec loyauté ». John Roberts s’est trompé. La formule exacte « Loyalement président ». Tout est en place, mais à ce moment le désordre s’introduit. Quelques secondes pas plus. En intervertissant la place de l’adjectif loyal, qui n’est pas n’importe lequel, il a provoqué le silence du 44ème président des Etats-Unis et l’a obligé à refaire sa prestation de serment dans l’intimité pour la valider.
Obama a attendu une poignée de secondes l’adjectif qui ne venait pas. L’hésitation d’Obama est devenue« trou de mémoire » ou encore la presse a salué « l’humanité » d’Obama. Quand on sait l’importance qu’Obama accorde au pouvoir des mots, soulignée encore par sa plume Jon Favreau, on comprend mieux ce léger suspens devant l’inversion de mots au moment de sa prestation de serment. Trop bon élève Obama ? Acte manqué de la part de John Roberts ?
Ennemi personnel d’Obama, a-t-il pensé qu’un noir ne puisse pas occuper loyalement le poste de président ? Comme tout acte manqué il a atteint son but. Obama aura été ainsi sermonné deux fois plutôt qu’une. Il aura refait son serment en catimini, dans un bureau.
L’inconscient s’était invité, les milliers de policiers qui gardaient les lieux n’avaient pu l’éviter.
Posté
par [Dario Morales ]
à 10:54
mardi 17 février 2009
Entre les mots, entre les hommes - Françoise Labridy
Françoise Labridy, psychanalyste, membre ECF
Les discours et les pratiques actuelles en se rigidifiant et en se réduisant à des normes acceptées et appliquées comme des exigences inéluctables, fonctionnent sur l'obéissance à une autorité extérieure posée comme idéale. Leurs raisons changent en fonction du moment de l'histoire : hygiène, pureté de la race, santé, sécurité, efficacité, économie, privatisation. S'y profile la possibilité de l'extension d'un pouvoir totalitaire renouvelé, s'il n'y a pas l'existence en contre-point, de débats politiques contradictoires, de controverses théoriques concernant les fondements nécessaires d'un lien social toujours à transformer afin qu'il reste vivable, à chaque moment de la civilisation.
De quel lieu la psychanalyse peut-elle intervenir dans le concert de ce qui ne fait pas monde ?
Lacan avait qualifié d 'art humain la position de certains psychiatres anglais orientés par la psychanalyse, pendant la guerre de 1940-45 : celle de préserver l'accès à cette « sensibilité des profondeurs humaines » comme une charge sociale dont ils n'avaient pas le privilège mais qui relevait de leur qualification d'analyste et de sa formation, ne méconnaissant pas le transfert et ses effets de pouvoir. Lacan s'inspirera en 1964, du travail de groupe qu'ils avaient inventé, où s'articulaient la dimension collective et le un par un, pour créer le dispositif du cartel, principe d'une élaboration soutenue entre quelques uns (de trois à cinq, plus un), comme principe de critique assidue de ce qui édulcore la psychanalyse. Ce à plusieurs remet à chacun la responsabilité du progrès de l'ensemble, subordonne le souci individuel de se faire valoir à la visée commune, instaure la possibilité de l'accueil de ce qui passe entre chacun, à leur insu.
Les psychanalystes n'échappent pas à la sclérose de leurs concepts et de leurs outils de travail, si ceux-ci ne sont pas vivifiés et transformés à partir d'une pratique analytique vivante en prise sur les questions du temps auxquelles les confrontent leurs analysants. Freud et Lacan, jusqu'à leur mort n'ont jamais lâché sur cette nécessité d'avoir à réinventer dans une parole inédite avec chaque nouvel analysant, les points d'appuis leur permettant de traverser l'angoisse d'avoir à vivre, avec ou sans raison de vivre. La psychanalyse est également soumise de l'extérieur à un ravalement de ses apports théoriques qui sont utilisés par les autres disciplines du champ social pour d'autres intérêts que ceux qui ont présidés à leur création dans les cures, notamment en toute méconnaissance du transfert. C'est ainsi qu'une vaste psychologisation de ses apports sous forme de connaissances impératives réductrices, contribue à la remplacer tout en la faisant disparaître, en détournant les humains du vif de leurs questions existentielles concernant la sexualité, la mort et l'amour dont la psychanalyse est un des lieux possibles de mise au point dans la plus grande singularité d'un désir.
Dans son dernier enseignement, Lacan prenait la mesure du changement de civilisation dans lequel nous entrions, avec l'offre démultipliée par les progrès scientifiques de la production d'objets variés permettant de satisfaire en masse un maximum d'individus. Il en déduisait le passage de la logique de gestion des masses par l'idéal mise en lumière par Freud à une autre beaucoup plus difficilement traitable, celle d'une logique de traitement des masses par la jouissance des objets de la science. Les objets manufacturés comblent, opacifient, embarrassent la recherche du désir pour chacun, ils contrarient la recherche d'une vérité dans une parole adressée à d'autres hommes. Pour Lacan, le fondement de la réalité sociale, c'est le langage, ce qui permet de ne plus se satisfaire de la figure imaginaire pour situer l'autorité, mais de considérer que chacun par l'usage de la langue et grâce à sa circulation vivante entre les hommes, peut arriver à construire ce qui fait autorité pour lui et commune mesure pour quelques uns. Le texte préparatoire à la Rencontre Européenne de Pipol IV, de Jacques-Alain Miller nous invite à travailler à Barcelone en juillet 2009 cette équivalence : la réalité psychique, la réalité sociale, le langage. L'invention de l'objet a, permet d'apercevoir comment les objets de la technoscience contribuent à venir boucher les orifices pulsionnels à partir desquels chacun d'entre nous trouve une jouissance de corps, en en multipliant les diversités à l'infini. Si l'insertion sociale se fait maintenant davantage par la consommation d'objets que par l'identification à l'idéal, l'usage répété d'objets virtuels crée des zones d'irréalité dont certains ne peuvent plus se séparer. L'angoisse ne disparaît pas, mais réapparaît ailleurs, dans des symptômes inédits.
Le discours scientifique ne permet pas de situer la juste place de l’angoisse pour un sujet, s'il empêche la dialectique possible au désir par un savoir prétendant à l'universalité. Le politique détourne également de l'angoisse en usant du savoir scientifique comme un « communément admis », faisant normalisation. Or l’angoisse témoigne de la vérité du réel pour les humains vivants et parlants, soit ce qui dans leurs expériences de vie et leur contexte d'histoire peut être impossible à symboliser pour eux. Alors l’angoisse s’éprouve, sans pouvoir se dire ; des « événements de corps » en témoignent (douleurs, spasmes, agitation, dégoûts...). Elle est trans-individuelle, et traverse les êtres parlants. Elle ne s’interprète pas, elle peut être ravivée, par des rencontres contingentes, elle avive en nous les douleurs de fantômes assoupis, de démons inassouvis, qui peuvent trouver passage à la réactivation de leurs cris ; elle est signe de ce qui résiste à se dire, à se parler, à faire sens, elle fait des humains des signes du réel. Elle peut coaguler des foules, faire basculer dans des idéologies honteuses attisant haine de soi par la haine de l'autre. Un totalitarisme de la satisfaction à tout prix, alors, monte sur scène, écrasant la recherche du désir, qui vit d'un manque à avoir et à être. Si dans une société, l'angoisse ne peut plus être acceptée dans sa valeur structurante de laisser faire place au désir par la circulation des mots de chaque sujet et à une irruption de la pulsion requérant une responsabilité dans ses actes ; alors peut se manifester une prise en masse du collectif par d'autres symptômes (paniques à grande échelles, généralisations phobiques, somatisations, hyper-activisme, fuite en avant, errance, refus, acting-out et passages à l'acte violents).
Comment les analystes peuvent-ils avertir du retour toujours possible des puissances sombres du surmoi afin que le dénominateur commun ne soit pas la haine ? Comment peuvent-ils contribuer dans le champ social à l'élaboration du « un par un », à travers une commune mesure qui reste humaine ? Préserver un avenir qui ne soit ni Dieu, ni diable, ni l'exercice d'une tyrannie, requiert de situer un lieu vide, où puisse s'inventer encore et encore la liberté des expériences humaines comme histoire vivante. Chaque homme est l'exclus d'une humanité en puissance à cause de cette jouissance pulsionnelle en excès dont il a à s'éloigner, il peut devenir le bannis de sa propre histoire, si on lui impose de nier « la part maudite » de son passé et s'il ne peut pas reconnaître sa part de négritude dans l'étrangeté de l'autre. La jouissance en trop, celle qui détruit, et opprime sans plus aucun discernement, peut aussi fédérer les hommes de manière inouïe, les « bannis disparates » peuvent en traversant les douleurs imposées par l'histoire trouver un dépassement vers l'universel par approfondissement de leur singularité. L’expérience ultime de l'analyse pousse à une autre radicalité de la singularité, solitude du non-commun, du non-monde : «S' il n'y a pas de tous, mais des épars désassortis. », l'improvisation de quelques uns peut trouver dans l'impasse d'une situation la force vive de nouvelles interventions.
Au petit matin de 2009, attendant la lumière de l'aube, nous avons vu se déployer les jeux de la folie guerrière et l'insolence des tueries rejaillir. Se laisser sidérer, fasciner, ravager par les plaies, ou ouvrir un espace vide où des fraternités âpres auront à cheminer pour que ne s'écrase pas la vie des désirs ? Février 2009, la crise économique se déploie dans un désarroi social, mais fait se rencontrer dans des conversations inédites ceux qui ne se côtoyaient pas, la contingence ouvre à un passage pour se retrouver et parler, circulation du discours, ou les plus de jouir de la langue viennent se substituer aux S1 du maître et à l'objet de consommation. Quel Autre pays des hommes peut se construire lorsque chaque homme peut y parler pour dire ce qu'il veut vivre.
Mots clés : solitude, universel, réel, singulier, parlêtre
Posté
par [Dario Morales ]
à 11:35
lundi 9 février 2009
Souffrance à rééduquer ? - Dominique Fabre Gaudry
Dominique Fabre-Gaudry, psychanalyste, ECF
Depuis quelques années sont apparus une série de catégories des troubles (dyslexies, dyspraxies, dyscalculies,…) qui viennent réduire les souffrances de l’enfant à un dysfonctionnement à rééduquer. Dans le Séminaire, L’éthique de la psychanalyse, Lacan remarquait que les « psychanalystes de l’enfant » sont souvent amenés à « empiéter sur le domaine de l’éducation et à opérer dans la dimension d’une orthopédie, dans un sens étymologique ». Il référait cette orientation à l’éthique d’Aristote qui est une « science du caractère » : une formation du caractère par « habitudes, dressage, éducation ». « La vertu morale […] est le produit de l’habitude ». A cette orientation il opposait « les traumas et leur persistance » c’est à dire « un repérage […] par rapport au réel »(1).
Aujourd’hui, force est de constater que l’orthopédie est l’orientation dominante dans le champ de la psychiatrie de l’enfant. Une collègue du CMP vient de recevoir un garçon de dix ans, avec un diagnostic de « dyspraxie visuo-spatiale » et une indication de « rééducation avec ergothérapeute ». Dans le dossier qui nous est transmis, trois pages d’une succession de résultats de tests et pas un propos de ce garçon ! L’intention se lit clairement quand la psychologue écrit : « J’ai noté quelques réactions immatures, il avait tendance à vouloir jouer. Il avait aussi envie de raconter des faits personnels, j’ai, néanmoins, réussi, très facilement à le recadrer ». Foin d’un enfant qui joue et qui parle ! On peut lire sur le site internet consacré à la dyspraxie visuo-spatiale : « Il est important d’expliquer ces troubles aux enfants et à leur entourage : ils souffrent d’une pathologie que l’on peut nommer et dont ils ne sont pas responsables, ni eux, ni leur famille ». La boucle est bouclée : le symptôme est réduit au silence et la responsabilité du sujet et son implication dans son symptôme sont évacuées.
Pour la psychanalyse, le symptôme d’un parlêtre est une réponse de l’inconscient à un réel et « l’inconscient est un savoir, un savoir-faire avec lalangue »(2).[1] Pour l’illustrer, deux vignettes : une de ma pratique, une de Freud.
Stéphane est né avec une malformation de l’intestin et a subi dix-sept interventions chirurgicales au cours des deux premières années de sa vie. Quand je le rencontre, à neuf ans, il alterne de longues périodes d’apathie, entrecoupées d’exploits soudains et intempestifs où il se met en danger. Il a aujourd’hui onze ans et s’est inscrit à un atelier de théâtre. Son dernier rôle - un torero – l’a beaucoup angoissé. « J’ai joué un… », il ne trouve pas le mot et poursuit : « C’était quand le taureau fonçait vers moi, vers mon ventre, pourtant je savais que les cornes étaient en carton, qu’il n’y avait pas de danger ». Il trouve alors le mot manquant : « J’ai joué un trouillero ». Aussitôt, il s’aperçoit que ce mot, un néologisme, n’est pas le bon. Néanmoins, il sait y reconnaître deux signifiants – trouille et héros – majeurs dans la conduite de sa vie. Cette invention langagière qui condense trouille et torero inclut aussi le trou réel du traumatisme qu’il vient border.
Dans une lettre à Fliess (29-12-1997)(3), Freud évoque M.E., un patient adulte qui a présenté « à l’âge de dix ans un accès d’anxiété au moment où il essayait d’attraper un coléoptère noir (Käfer) qui ne se laissait pas faire ». Freud note que la signification de cet accès demeurait obscure. Or, le patient « traitant du chapitre « perplexité » rapporte une conversation entre sa grand-mère et sa tante » à propos de sa mère, déjà morte à cette époque, conversation d’où « il fallait conclure qu’elle avait longtemps hésité avant de se décider ». Le patient interrompt tout à coup son récit pour reparler du coléoptère Käfer dont il a, depuis des mois, cessé de faire mention et ensuite des coccinelles (en allemand, Marienkäfer) (la mère du patient s’appelait Marie). Le patient éclate alors de rire mais, d’après Freud, interprète faussement sa gaîté à partir du nom savant que les zoologues donnent aux coccinelles. Cependant, la séance suivante, dès le début, il raconte qu’ « il s’est rappelé la signification du Käfer. C’était que faire ? (en français), soit perplexité ».Freud ajoute qu’on peut qualifier une femme de « gentil Käfer » et que la bonne de M. E., objet de ses premières amours, était française et qu’il avait appris le français avant l’allemand.
Voilà démontré le gai savoir de l’inconscient ! Tout est dans ces quelques lignes : l’inconscient structuré comme un langage, pris dans son « motérialisme »(4), l’inconscient qui se donne dans la surprise, la cause sexuelle et le symptôme qui témoigne chez le parlêtre de la rencontre entre lalangue et le corps.
(1) Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 21.
(2) Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 127.
(3) Freud S., La naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1973, p.213-4.
(4) Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme ».
tags associés à cet article : corps, lalangue, parlêtre
Posté
par [Dario Morales ]
à 08:54
jeudi 5 février 2009
Un sujet d'actualité : le bonheur - Pauline Prost
Pauline Prost, psychanalyste, ECF
A celui qui lui demandait s'il était heureux, le général de Gaulle répondait "Vous vous foutez de moi!".Ce robuste bon sens n'empêche pas la question de rebondir, dans la doxa, de manière insistante, diversement inspirée par la platitude des questionnaires – les plus heureux ont soixante cinq ans –, ou le recours à la tradition, philosophique ou religieuse, de Bouddha à Soeur Emmanuelle, en passant par Jésus, Mahomet, Schopenhauer, Kant ou Spinoza. (Le Nouvel Observateur du 24 Décembre 2008, dossier spécial, ou Philosophie Magazine, n°25, Février2009). La visite guidée à travers ce catalogue des pensées, véritable magasin de la sagesse immémoriale, offre quelques courts-circuits, des raccourcis en forme de tête- à- queues, peinant à mettre en orbite un terme aussi nébuleux.
Etonnons-nous du paradoxe qui fait d'une notion signifiant littéralement bonne rencontre, évènement fugace, inattendu et transitoire, le modèle d'un état stable, dont on puisse jouir dans la durée, avec bien-être, confort, sécurité. Le ressort en est caché dans un rapport au Temps, et au Lieu, qui falsifie et dénature la référence constante à la sagesse antique. Le mirage d'éternité, horizon implicite de la demande de bonheur, suggère un temps immobile, une statique de la Jouissance, alors que pour les Anciens, l'Eternité désigne le mouvement circulaire, éternel retour du même, qui n'est pas antinomique au Temps, mais à la vie. Le mouvement céleste est aveugle et impassible. "Les planètes n'ont pas de bouche" dit Lacan, parce qu'elles ignorent le manque et le désir.
De même, "Le séjour où la joie s'éternise" (Dante) est un Lieu insituable qui, du "Jardin des délices" à la "Cité idéale", des "Iles de l'Utopie" aux "sphères suspendues "de Dante, nous rappellent ce que ces relectures "new-age" semblent oublier: que l'au-delà du temps et de l'espace, dont les coordonnées déterminent le vivant, ne réside que dans l'échappée du fantasme, fascination aliénante d'une image, fixité mortifiante d'un tableau..
Loin de cette capture par l'imaginaire, la Sagesse, qui repose sur un savoir, et non sur les affects, ne cherche pas le Bien-être, mais la Liberté, contre la peur, l'ignorance, la servitude: sous le nom de Philosophie, elle a toujours mené le combat contre les signifiants-maîtres, religieux ou politiques, prenant appui sur la science, jusqu'à ce que celle-ci la trahisse, et, en devenant à son tour le signifiant-maître , fasse d'elle un "nouveau" recours, mais à quel prix?
Méditation/ médication: le nouveau bouddhisme.
Mobilisés par les neuro-sciences, les exercices spirituels de la plus haute tradition subissent une étrange inversion. Les groupes de méditation diversement "zen" connaissent un grand succès, mais, s'efforçant d'en ranimer les trésors initiatiques en la réduisant à une technique de gestion de la psyché, ils en inversent le sens: ce qui était une ascèse visant l'effacement de l"ego", le franchissement des barrières du moi, l'abolition des limites du désir, en résonance avec le Tout de l'univers, devient une technique du repli sur soi, à l'écoute de son corps, attentif à développer son "potentiel" d'émotions positives, de bien-être inédit, de jouissances enfouies., allant jusqu'à préconiser l'altruisme, car "le souci d'autrui déclenche un pic de félicité dans mon propre cerveau"
De même, les grandes oeuvres philosophiques s'annoncent, sous la rubrique de "philothérapie", comme remèdes, antidotes, poisons, vaccins, indications et contre-indications, au gré des caractères et des malaises propres à chacun.
La philosophie sur ordonnance.
Comment interpréter cet appel à la philosophie? Est-ce un succédané de religion, une religion laïque? Mais la philosophie est antinomique à toute croyance: elle cultive le doute, l'inquiétude, le paradoxe, elle dérange et ne promet aucun confort.
Sans doute a-t-elle eu, dans l'histoire, la fonction et la mission de ménager la place du sujet dans le corpus du savoir scientifique, espérant retrouver, à la faveur d'un savoir rationnel, un lien harmonieux de l'homme et de la nature, un mirage de rapport sexuel;
Mais la science moderne n'autorise pas ces retrouvailles, elle ne laisse aucune place au sujet, c'est pourquoi le sujet de la science est aussi celui de l'Inconscient. La pêche miraculeuse dans l'immense vivier des doctrines et des sagesses ne laisse surnager, à marée basse, que des conseils pratiques, des stratégies rusées aidant à se glisser dans les interstices et les zones aveugles du monde technicisé, pour en extraire, par effraction, des bribes de sens et des enclaves de "plus-de-jouir": coaching, autohypnose ou "rigologie", panoplies euphorisantes au service d'un profit minimal:"se poser, respirer, regarder le ciel et sourire en pensant: je suis vivant"
Posté
par [Dario Morales]
à 10:33