Psychanalyse et politique, le blog

Articles du mois de mars 2009

dimanche 29 mars 2009

L’évaluation : une idéologie du pouvoir - Jean Luc Monnier

 

Jean Luc Monnier, psychanalyste, membre ECF
 
Le mouvement qui nous rassemble aujourd’hui(1) fait écho à un autre mouvement amorcé il y a maintenant presque 6 ans dans notre champ, le champ psy. En octobre 2003, l’amendement Accoyer, du nom de son inspirateur, voté à la sauvette par une Assemblée « clairsemée » a prétendu faire passer la pratique des psys sous le joug de l’évaluation chiffrée. Un rapport, le rapport Cléry-Melin sur la psychiatrie, septembre 2003 et un rapport de l’Inserm type méta-analyse, en février 2004, sur l’évaluation des psychothérapies vinrent dans la foulée. Ils firent grand bruit tellement leur partie pris était évident, tellement ils faisaient la part belle aux thérapies cognitives, c’est-à-dire aux thérapies issues de la doctrine pavlovienne et skinnerienne, stimulus-réponse, pseudo-scientifiques, rayant du même coup la psychanalyse et les psychothérapies d’inspiration analytique de la carte. L’amendement fut amendé suite à une mobilisation sans précédent, et les décrets d’applications remis prudemment à plus tard.
 
Philippe Douste-Blazy, le ministre de la santé de l’époque ne voulait pas de cette réglementation et invité au septième Forum de la Mutualité, qui réunit plus de 1000 participants, il fit un discours critiquant l’expertise de l’Inserm dans ses prémisses et ses conclusions et à la suite de son intervention, la fit retirer du site du ministère de la santé : nous lui devons beaucoup.
C’est ainsi qu’entre 2003 et 2005, à l’instigation de Jacques-Alain Miller qui, le premier dans notre champ saisit le sens et l’ampleur du projet, neuf forums se tinrent à Paris et dix-sept dans toute la France auxquels assistèrent des milliers de personnes. L’amendement qui visait à définir les psychothérapies, à les réglementer selon les règles évaluatives modernes de rentabilité économique, faisant fi de toute objectivité, de toute responsabilité thérapeutique et même de tout sérieux scientifique.
Cette mobilisation du « Champ Psy », sans précédent, en rencontra d’autres car les champs de l’art, de la justice, de la recherche, de l’université étaient touchés par cette pratique délétère de l’Evaluation.
Le vacarme des psys s’il fut efficace à court et moyen terme dans le champ psy n’a pas éradiqué la menace puisqu’en juillet de l’année dernière un projet d’arrêté sur la formation des psychothérapeutes, sur fond d’évaluation managériale fut étouffé dans l’œuf grâce à une fuite opportune et une mobilisation immédiate et là encore de grande ampleur partout en France.
Nous en sommes là pour l’instant, nous c’est-à-dire les psychanalystes. Nous avons échappé jusqu’à aujourd’hui, dans notre pratique, à cette évaluation là. Cette évaluation quantitative qui réduit le patient à un ensemble d’items statistiquement mesurables et le psy à un opérateur technique.
 
Il s’agit de comprendre ce qui a changé et qui fait que nous nous réunissons aujourd’hui pour dénoncer l’évaluation comme un mal qui gangrène les sociétés occidentales.
Nous avons mis en évidence qu’évaluer systématiquement et massivement l’action humaine selon des procédures standardisées et chiffrées avait insidieusement transformée une évidence en aberration. En effet, qu’il soit professeur, chercheur, soignant, thérapeute (…) psychanalyste, c’est précisément dans ce qui échappe au chiffrage, au reproductible, mais qui tient à l’invention, à la trouvaille, à l’enthousiasme, à l’initiative, que son action trouve son efficace. Dans ce sens, Christophe Dejours, psychiatre, psychanalyste, directeur de laboratoire au CNAM a mis en évidence que l’évaluation avec un grand E par ses procédures : la décomposition chiffrée des actions, le chiffrage des savoirs acquis, l’information exponentielle de questionnaires, écrase tout « facteur créatif » non soluble dans les statistiques et produit les mêmes aberrations systémiques et individuelles dans les secteurs industriels et de services.
Il s’ensuit plusieurs conséquences : celui qui « triche » se sent coupable, les professeurs se trouvent moins soutenus par leur administration, et les pouvoirs publics ont une vision erronée de la réalité. Même cause, mêmes conséquences dans l’administration où sont effectuées maintenant par les cadres des carottages at random dans les dossiers traités par les agents, et derrière leur dos, pour évaluer leur travail.
Nous sommes passés d’une pratique, diversifiée, adaptée, constructive de l’évaluation à une idéologie de pouvoir. Les conséquences sont évidentes pour tous, une bureaucratie d’expertise étend peu à peu son empire sur le champ social au sens large, qui entraîne chez les acteurs sociaux découragement, fatigue, amertume, sentiment d’inutilité, ressentiment. Toute une gamme d’affects et de comportements qui témoignent d’une impuissance généralisée. Les résultats sont inversement proportionnels à la contrainte ressentie, et la « machine sociale » se grippe.
Beaucoup d’acteurs sociaux, à tous les niveaux, y compris politique, s’accordent sur ce mal du siècle des sociétés occidentales : l’évaluation tend à la folie bureaucratique et totalitaire. Certains d’entre eux en accord avec nos idées, contactés par nous pour intervenir lors d’un meeting que nous avions organisé à Rennes au mois d’avril dernier ont décliné l’invitation parce qu’ils étaient eux-mêmes en cours d’évaluation et qu’ils ne voulaient pas se distinguer par peur d’en hypothéquer, sans trop bien savoir comment, les résultats.
Idéologie du pouvoir : mais n’y a-t-il pas à ce point à s’interroger sur la logique qui sous-tend cette fureur évaluative ? C’est-à-dire qu’à l’horizon se profile la survie des unités, des établissements, des emplois, bref de l’argent.
L’argent est dit-on, le nerf de la guerre, c’est aussi l’enjeu de l’évaluation censée être un outil de rationalisation des dépenses – publiques notamment – et d’économie budgétaire s’avère être un gouffre financier en monnaie sonnante et trébuchante, ce n’est plus un secret pour personne même s’il est difficile d’obtenir des chiffres précis.
Il faut donc considérer que l’évaluation comme symptôme du monde hypermoderne est un produit du malaise dans la civilisation, le produit d’une convergence objective, d’une « stratégie » plus ou moins acéphale de l’anomie secrétée par une nouvelle religion : la religion du chiffre. La recherche d’une certitude dans un monde où les anciens idéaux ont vacillé, met la science en position d’être la seule ancre qui reste. Le chiffre est alors élevé à la dignité de la certitude absolue, fétichisé, adoré, et surtout appelé au nom de la science « à la mise en ordre universelle du service des biens » comme s’exprimait Lacan dans son Séminaire L’éthique de la psychanalyse, dont l’une des incarnations majeures dans notre modernité est le marché.
Les conséquences sont désastreuses car l’évaluation telle qu’elle se pratique aujourd’hui, par sa standardisation, sa massification, la met de facto au service de la déréglementation tous azimuts. Evaluer veut dire à terme déréguler, externaliser, privatiser. C’est la première étape et c’est déjà une réponse.
L’évaluation ouvre le processus qui à terme établira que telle collectivité locale, telle association conventionnée à but non lucratif, tel service administratif est dans l’impossibilité financière d’assumer ses devoirs. A l’arrivée ces devoirs seront transférés au secteur privé qui s’empressera alors d’en majorer encore les coûts, mais il est vrai pour faire aussi payer l’usager devenu client. Nouveaux gisements dit-on : 4ème âge, service à la personne, soutien éducatif, police, préparation aux concours et bientôt l’armée, pensons à Blackwater, cette société militaire, dont les nombres de mercenaires supplétifs et hors de prix de l’armée américaine en Irak dépassaient les effectifs de l’armée anglaise dans le même pays.
Le saut idéologique que nous avons repéré prend ici tout son sens, l’évaluation est une stratégie nocive et délétère devenue une clé essentielle qui engage le processus de déréglementation, de dérégulation au service d’un libéralisme sauvage.
Cela explique la transversalité du principe évaluatif, ni droite ni gauche, les adeptes sont dans tous les camps, car tous les camps ont fait allégeance aux « chiffres ». Les résistances se font jour transversalement. Le point d’ancrage se fonde au-delà des partis dans l’intelligence de chacun à anticiper le « désastre » que sera une société entièrement standardisée.
Là où se généralise la croyance en un monde meilleur égalitaire, où les biens seraient utilisés au mieux, car rationalisés, partagés équitablement selon des procédures toujours plus scientifiques, grâce aux techniques de plus en plus sophistiquées, on s’aperçoit avec horreur que c’est le contraire qui se produit, toujours plus d’inégalités, toujours plus de pauvres et toujours plus de richesse pour certains.
 
Lacan parlait de la montée au zénith de l’objet a, c’est-à-dire de l’accessibilité pour le plus grand nombre aux objets de consommation standardisés supposés apporter le bonheur mais qui en fait creuse l’insatisfaction et disloquent petit à petit le lien social. L’isolement qui en résulte pour chaque individu encombré de ses objets/gadgets, explique en partie pourquoi il consent toujours plus facilement à l’évaluation. L’accélération du processus est patente et sans réel contrôle. Il est de notre devoir d’avoir une prise sur cette course folle en analysant la modernité et ses conséquences sur les hommes et le lien social, en rassemblant les forces de proposition « anti-chiffres », en construisant des lieux alternatifs pour que les sujets de l’hypermodernité puissent adresser une parole ayant des chances d’être entendue par quelqu’un et non vaporisée dans le cyberspace.
De ce point de vue la psychanalyse a un rôle à jouer en démontrant par ses résultats, à partir de son expérience, selon des procédures qui conviennent à sa pratique, que l’homme n’est pas réductible à la somme de ses comportements, ni à sa biologie, ni aux produits qu’il fabrique ou qu’il échange. Elle a à démontrer de la même façon que le savoir sur l’homme et de l’homme n’est jamais clos ni transparent et que les tentatives pour le réduire aux chiffres ne sont que la forme moderne d’une croyance qui, parce qu’elle s’ignore comme telle, devient une certitude qu’à l’occasion la canaille fait fructifier.
Elle apprend aussi que l’homme se rebelle contre cette aventure qui signe sa singularité mais aussi sa solitude d’être-pour-la-mort disait Heidegger. Alors il cherche une garantie, un Autre, avec un grand A, sur qui il peut se reposer, se décharger du poids de ses actes, de son existence et de son horizon : la mort. Cet Autre là a changé de visage selon les époques. La religion, le roi, les partis, les syndicats, le père, le nom du père remplissaient cet office avec plus ou moins d’efficacité : remarquons que l’homme s’est toujours donné beaucoup de mal pour faire vivre cet Autre. et que plus ce dernier se fait évasif plus la croyance en son existence s’approche paradoxalement d’un point de certitude que l’homme s’emploie à soutenir par de monstrueux sacrifices(2). La tâche de la psychanalyse est de rendre ce savoir lisible au plus grand nombre, sans quoi le chiffre comme certitude dans un monde incertain et vacillant conduira l’homme toujours plus loin vers le pire.
 
 (1) Mouvement Math en lutte, "l'Université hors d'elle". Cette invitation s'inscrit dans le fil des liens que nous avons tissés avec un certain nombre de partenaires lors du premier "forum" contre l'évaluation en fév. 2005.
 
(2) Référence aux « Dieux Obscurs » évoqués par J. Lacan dans le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.
 
 
*Extrait d'une intervention lors de la Journée l’Université Hors d’elle,  Université de Rennes I, Samedi 7 mars 2009
 
 

 

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jeudi 19 mars 2009

A propos du dépistage précoce de l'autisme - Délia Steinmann

 

 Délia Steinmann, psychanalyste, membre de l'ECF
 
Soleil, soleil !... Faute éclatante !
Toi qui masques la mort, Soleil,
Sous l’azur et l’or d’une tente
Où les fleurs tiennent leur conseil ;
Par d’impénétrables délices,
Toi, le plus fier de mes complices,
Et de mes pièges le plus haut,
Tu gardes le cœur de connaître
Que l’univers n’est qu’un défaut
Dans la pureté du Non-être !

Grand Soleil, qui sonnes l’éveil
À l’être, et de feux l’accompagnes,
Toi qui l’enfermes d’un sommeil
Trompeusement peint de campagnes,
Fauteur des fantômes joyeux
Qui rendent sujette des yeux
La présence obscure de l’âme,
Toujours le mensonge m’a plu
Que tu répands sur l’absolu,
Ô roi des ombres fait de flamme !
 
                                  Paul Valéry
Extrait de  « Ébauche d’un serpent »,
 
 
- « Si… alors » : une parodie de la vérité.
Le processus engagé au nom de la « prévention » ou du « diagnostic précoce » n’est pas sans risques, dans la mesure où, au nom du savoir, il attribue un prédicat au sujet examiné.
Ainsi, la structure de l’expérience d’évaluation du trouble de l’enfant est homogène à celle de l’expertise : elle s’appuie sur un usage particulier, un véritable forçage, du syllogisme catégorique. La formalisation aristotélicienne pose que celui-ci produit, par déduction, une relation entre un sujet et un prédicat ou, plus précisément, attribue un prédicat au sujet (1). Dans sa forme moderne, cette attribution obéit à un schéma du type :
 
Si tout M est P
Et tout S est M
Alors tout S est P
 
Dans ce contexte, il est essentiel de signaler que : a) il y a une condition au départ, qui veut dire « s’il est vrai que tout M est P » ; b) M et S sont des termes universels, c'est-à-dire qu’en aucun cas ils ne désignent des entités singulières (ou individuelles). Ce modèle est donc apte à aborder les problèmes en termes de population ou d’ensemble d’individus.
Le forçage en vue de l’évaluation ou de l’expertise d’une personne repose sur l’annulation de ces deux nécessités de l’attribution. Ainsi, « tout M est P » énonce un savoir préalable, posé en terme de vérité et non pas de condition. En l’occurrence, les différents items du DSM IV posent au départ les caractéristiques des enfants souffrant du trouble autistique en terme de vérité, par exemple :
 
« Tous les enfants présentant des altérations qualitatives des interactions sociales (M) sont autistes (P) »
 
Cette attribution de P à M se répète tout au long des items, dont la pluralité est indispensable à l’établissement du diagnostic. Le second pas, ou la seconde dérogation aux conditions de l’attribution, consiste à remplacer un universel par une singularité (en l’occurrence l’enfant évalué) :
 
                   « L’enfant évalué (S) présente des altérations qualitatives des interactions sociales (M) »
 
Ce forçage conduit à « déduire » que l’on peut attribuer le prédicat au sujet considéré :
 
« L’enfant évalué (S) est autiste (P) »
 
Cette attribution, dont le point de départ était un énoncé posé en termes de vérité universelle, lie le prédicat au sujet de façon telle que ce dernier vaut pour une vérification de ce qui avait été posé au départ.
Quelle est la nature de cet énoncé qui, en qualifiant le sujet, a le pouvoir de parodier la vérité ? C’est une phrase qui, tout en élidant l’énonciateur, énonce le mode suivant lequel l’objet est pris. Elle répond donc à la structure de ce que le Dr Lacan a écrit $<>a, et formalisé comme l’écriture du fantasme. Dans cette perspective, le DSM IV est un catalogue des fantasmes des évaluateurs. Y sont posées de diverses versions d’un enfant qui, dépourvu de toute sorte de réalité, n’est référé qu’à une norme à laquelle correspond l’enfant qui n’existe pas. Les critères comme « altération qualitative » (des interactions sociales par exemple), sont les indices des adhérences fantasmatiques supposant l’universalité de la jouissanceposée au début et désavouée comme telle.
Comme tout fantasme, ce catalogue sert à penser dans la fixité d’une perspective dont le principal danger est la prétention à l’universalisation. S’il est dit que son usage en terme de population est nécessaire à la réflexion sur les moyens utiles à l’étude de problèmes de santé publique, son application à l’individu correspond à un forçage logique qui, en attribuant un prédicat à l’enfant, le transforme en objet d’une jouissance anonyme.
Loin de cette perspective, la prise en charge orientée par la psychanalyse accompagne l’enfant dans la construction d’un monde où sa place est possible.
 
(1)Le professeur Dominique Sainte Rose, inspecteur de l’Académie de Grenoble pour l’enseignement de la philosophie, a développé ce point dans sa conférence « Regards sur l’enfant : projection, protection, prédiction, prévention », à Grenoble, 18 octobre 2008. Actes de la Journée « Prévenir n’est pas prédire », Journée « La Véranda a 20 ans ».
 
 
 
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samedi 14 mars 2009

Fous dangereux : on demande un sujet supposé savoir - Catherine Stef

 

Catherine Stef, psychanalyste, membre de l'ECF
 
La réponse sociale (à la souffrance psychique), ne laisse plus beaucoup de place au hasard, à la contingence. Avec son pragmatisme simplificateur, avec son horreur du vide, avec l’arrogante certitude conférée par un pseudo savoir statistique, la réponse sociale s’oriente et opère par la classification et par la ségrégation. Un monde d’où l’on exclut le réel et la singularité, est un monde sans contingence, un monde violent.
 
 La clinique : de la contingence et retour
Ils ont 15 ans. Tous les trois ont été hospitalisés dans une unité psychiatrique pour adolescents, à un moment où une question a fait violemment irruption dans leur vie.
 
Le premier pense tout le temps, il essaye de trouver des solutions aux problèmes de l’humanité. Il décide de devenir adulte, pour tourner la page.Il   mange beaucoup, pour grandir et pour grossir, pour en imposer, pour que son corps le protège, pour se faire un corps. Mais ça ne marche pas. Depuis qu’il a rencontré Julie, il s’écrit sur le corps, avec un cutter : d’un coté du bras : je veux mourir, de l’autre, Julie pour toujours. Il veut la sauver, et se sauver lui-même. Mais quelque chose l’a poussé trop loin. Il fait des crises d’angoisse, quotidiennement, il veut mourir, il ne va plus au lycée. Il devient renfermé, il a peur de devenir agressif.
 
Le second est de plus en plus renfermé sur lui-même et agressif avec ses proches. Il s’est battu plusieurs fois avec son père. Il ne sait pas comment devenir un homme. Il a décidé de rester célibataire, parce que les filles sont compliquées. Depuis qu’il n’a plus de copine, c’est la violence qu’il essaye de comprendre. Il regarde les séries à la télé : NCIS, Cold case….il devient spécialiste en criminologie. Il est aussi le premier de la classe en histoire. Cette année ils font le 20ème siècle. Le prof leur a parlé de la deuxième guerre mondiale, en leur disant que les nazis étaient des fous dangereux. Il se demande ce que c’est que la folie. Et comment on reconnaît un homme dangereux. Il est de plus en plus angoissé. Et voudrait arrêter de grandir. Il a peur de devenir un homme dangereux..
 
Le troisième vient d’être est en examen pour agression sexuelle, qui sera peut-être qualifiée viol. Quand il a emménagé dans son nouveau quartier, avec sa mère et son beau-père, il avait 14 ans, il ne s’aimait pas beaucoup, il ne se trouvait pas beau. Il était seul et inhibé. La fille des voisins, 9 ans, venait de temps en temps à la maison avec ses parents. Il a vu qu’elle l’aimait bien. Ils sont allés jouer dans sa chambre. Cela a duré quelques mois. Jusqu’à ce que la mère de la petite fille vienne trouver ses parents, et porte plainte. Depuis, il est placé dans un centre éducatif en attente du jugement. On lui a dit qu’il pouvait aller en prison.
 
Ces cas ne sont pas extraordinaires. Trois parmi des dizaines de cas cliniques rencontrés au CMP ou en hospitalisation. Trois cas d’adolescents très différents, et en même temps très semblables, répartis entre névrose et psychose, ordinaires. Ils sont de notre temps.
 
La prise en charge thérapeutique
Dans ces cas, n’est pas très compliquée, une fois clarifié ce qui est en jeu. Ce qui est en jeu est de l’ordre de la singularité de chacun. Et concerne la réponse sociale qui a plutôt tendance à s’y opposer : politique des choses plutôt qu’orientation éthique. Pour accéder à la singularité, il faut un espace et du temps. Il faut créer les conditions d’une rencontre telle que quelque chose d’inédit puisse advenir. Quelque chose qui pourra être reconnu au delà de la répétition, de la norme, du conforme.
Ces prises en charge thérapeutiques demandent un engagement qui ne soit pas du semblant, et la garantie pour le jeune sujet supposé (demander un) savoir, qu’on ne le laissera pas tomber sitôt sa demande énoncée. Il y faut un désir décidé : celui du psychanalyste, en tant qu’il a pu être mis en fonction dans ce qu’on appelle la pratique de secteur psychiatrique : pratique ambulatoire fondée sur la disponibilité, la souplesse, la possibilité d’invention, et pratique en institution, une unité d’hospitalisation à l’hôpital psychiatrique, en l’occurrence.
 
Un monde sans réel
Contre la ségrégation des classes dangereuses, il y a l’autre voie, celle de la psychanalyse, y compris dans ses applications institutionnelles, en psychiatrie notamment, qui ont fait leurs preuves ….qui est de maintenir la possibilité d’une rencontre qui rende à l’angoisse sa valeur singulière, c’est à dire son rapport à ce qui la cause, pour un sujet : les filles, la sexualité, la paternité, l’amour, la jouissance, la mort …..
Arracher la contingence à la norme. L’angoisse est le signe que l’objet se trouve là. C’est donc là qu’il faut interposer l’offre de parole et de rencontre. La psychiatrie peut s’en saisir, ou au contraire laisser filer et dériver sens joui et jouis sens, en se rangeant du coté du contrôle et de l’expertise.
Pour ces trois jeunes sujets, le risque est grand, si nous laissons les choses aller ainsi, qu’ils se retrouvent un jour, classés fou dangereux, délinquant récidiviste ou pervers pédophile….
 
 

mercredi 4 mars 2009

Le plan autisme 2008 / 2010 – Marie Josée Raybaud

 

 
Marie Josée Raybaud, psychanalyste, membre ECF
 
 
Le gouvernement vient de faire paraître le second plan autisme qui définit sa politique dans le domaine de la prise en charge des personnes autistes (1).
 
Il se présente comme un catalogue assez complet de ce qu’il y a à faire : « diagnostiquer et orienter, accueillir, soutenir, accompagner, former, recenser les actions, faire de la recherche ». Ce plan met en place ce que serait un réseau entre les différentes structures administratives concernées. Il propose de donner une place spécifique à la personne autiste, une place parmi les autres, dans le cadre de l’éducation, du travail, du logement.
 
Quid du soin ? Certains termes ont disparu de cette langue administrative et d’autres apparaissent : par exemple ceux qui travaillent auprès de ces sujets sont des « aidants », d’ailleurs on ne dit pas « travailler auprès de » mais « accompagner ».
Ce rapport, donc écrit dans une langue administrative, évacue la dimension de souffrance psychique. L’autisme est une maladie, désignée par les termes de troubles envahissants du développement (TED), dont certaines personnes sont « porteuses ». La prise en charge des ces personnes porteuses de TED est construite sur le modèle de l’organisation en réseau, avec du personnel formé à ces maladies là : exemple faire un réseau pour les soins somatiques avec dentistes, médecins, personnel para-médical formé à la spécificité des TED.
Sans entrer dans le détail, car chaque mesure envisagée mérite un commentaire, l’idée forte qui soutient cette organisation en réseau spécialisé, c’est l’idée d’un consensus, d’un discours unique : exemple des formulations utilisées « corpus commun », « socle commun », «consensus scientifique », « base de connaissance commune », « culture commune ». L’idée forte d’un consensus est telle qu’il est envisagé de réaliser « un inventaire des données existantes et validées dans ce domaine » et cet inventaire serait cet idéal de « corpus commun » de référence unique. Alors comment faire du « un » avec la multiplicité des discours ? En éliminant certaines données non validées ou non validables. Quant à la recherche elle est aussi sous l’impératif du « un ». C’est ainsi qu’il est proposé que la recherche dans le domaine de l’autisme s’appuie, entre autre, sur « des modèles animaux à partir des gènes identifiés et d’établir des corrélations génotype/phénotype. » (p.11) Voilà le modèle idéal, la recherche qui articule génétique et phénotype. Et la formation du personnel « aidant » ? Là aussi, il faut une « formation labellisée » avec des « outils labellisés » qui permettent un module sur un socle commun de connaissance.
Une fois le réseau organisé, qui va recevoir les patients – pardon – les usagers ? Qui pose le diagnostic précoce comme il est préconisé ? Qui dans ce réseau aura la charge d’annoncer aux parents que leur enfant est autiste ? Des médecins généralistes, des médecins pédiatres, du personnel para-médical c'est-à-dire psychomotricien et orthophoniste, infirmier. Et qui va les former au diagnostic ? Au cours de leurs études, ils auront les outils nécessaires. Mais où seront les psychiatres ? Dans les réseaux de liaison entre les Centres Ressources et les Maisons du handicap. Et les psychologues ? Réservés au soutien et accompagnement des familles.
Alors ce plan autisme signe-t-il l’arrêt de mort de la psychiatrie et de la psychanalyse ? Et bien, pas vraiment, aussi paradoxal que cela puisse apparaître. Il me semble que si nous savons lire entre les lignes, si nous savons utiliser la langue de l’autre nous pourrons loger notre différence, avec tact et prudence certes. Car ce plan autisme n’est pas l’apologie des méthodes cognitivo-comportementales pour autant. Si la dimension éducative est essentielle dans la prise en charge des personnes autistes pour autant, la dimension psychothérapique est évoquée sans précision d’une orientation particulière. Il est même indiqué que les méthodes ou programmes encore peu répandus en France et souhaités par les familles soient expérimentalement appliquées aux personnes autistes, dans le respect de leur dignité et de leur intégrité. Cette expérimentation sera évaluée et encadrée par des cahiers de charge. Mais plus encore, il est prévu que « des modes de prise en charge des personnes avec autisme peuvent astreindre ces personnes à l’application de traitements de nature variée, pouvant être intensifs et prolongés, exclusifs de toute autre approche, intégrant au besoin un nombre important d’intervenants auprès d’elles. L’application de méthodes qui n’ont pas reçu de validation scientifique doit conduire à engager une réflexion éthique et juridique sur les droits fondamentaux, en vue de permettre d’affirmer l’intégrité morale et physique de la personne avec TED ou autisme, quelle que soit le degré de ses troubles et à toutes les étapes de sa vie. » Puis ce petit paragraphe est ajouté « Une réflexion doit être engagée sur les garanties dues aux personnes autistes ou avec TED pour le respect de leur intégrité, libertés et droits fondamentaux. Le rôle laissé aux familles dans le traitement de l’autisme, leur implication et les limites à cette implication est également à prendre en compte dans le cadre de cette réflexion.» (p.44).
Il me semble qu’il faut saluer cette perspective qui vise à protéger le sujet autiste des déchaînements de certaines méthodes d’hyper stimulation. Cette introduction d’une dimension éthique du sujet avec la possibilité d’un cadre juridique est importante. Même si par ailleurs, il ne faille pas trop en attendre. La réaction de certaines associations de parents, les plus radicales, n’a pas tardé. Il est question du lobby psychanalytique qui mettrait l’état sous influence. Ce n’est pas contre les parents, même les plus radicaux, que nous avons à mener une bataille, car ils sont aux prises avec le réel du symptôme, mais cette bataille est à mener auprès des gouvernants en sachant loger notre désir de la bonne manière dans les interstices d’un énième plan.
 
[1] Plan autisme 2008-2010 : construire une nouvelle étape de la politique des troubles envahissants du développement et en particulier de l’autisme. Cf le site : www.travail-solidarité.gouv.fr/actualite-presse/dossiers-presse/IMG/pdf/Plan_Autisme_derniere_version.pdf
 
 
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