samedi 30 mai 2009
Obésité - Sylvette Perazzi
Sylvette Perazzi, psychanalyste, membre ECf
L’obésité est devenue un véritable phénomène de société, présentée par la presse comme un fléau des temps modernes.
Elle touche plus de 20% de la population, a plus que doublé depuis 91, occasionne 300 000 décès par an et on prévoit pour 2030 une « planète obèse ».
Il existe depuis 1970, une association nommée RIPOSTE, qui réunit des médecins de toutes les disciplines concernées par le surpoids et 170 experts répartis sur les 5 continents. Ils ont tous le même but : résister à la progression de l’obésité !
Des mesures sont ainsi prises aux USA où le taux d’obèses est le plus élevé (un tiers de la population), réglementant les fast-food, supprimant les bonbons des caisses des supermarchés, interdisant les desserts gras dans certains restaurants et les publicités télévisées pour les produits trop sucrés. La prévention s’adresse en priorité aux enfants, qu’il faudrait surveiller avant 5 ans.
La France n’est pas en reste car si l’existence de vrais repas et la tradition de convivialité la protège, une « taxe obésité » avait été envisagée par Bercy. Des programmes tels « epode » (ensemble prévenons l’obésité des enfants) ont vu le jour sur le modèle du Québec où une coalition sur la problématique du poids demande des mesures semblables à celles prises contre le tabac.
On en arrive à définir l’obésité comme « l'état d'une personne possédant une masse adipeuse plus importante que la moyenne des individus. » Le nombre des obèses augmentant, le poids de la moyenne des individus aussi, le chiffre correspondant à l’obésité devrait varier dans le même sens. Donc, plus il y aura d’obèses, plus il faudra d’augmentation de l’indice de masse corporelle pour être qualifié de gros !
Durant l’année 2008, de très nombreux articles sont parus sur le sujet ; on peut les regrouper suivant trois grands axes :
1. Les médicaments :
Ils ont surtout fait la une par le retrait progressif de la plupart d’entre eux du fait de leur inefficacité voire leur réelle dangerosité.
2. Les maladies intercurrentes :
Maladies classiques comme le diabète, l’hypertension ou l’asthme, plus étonnantes telle l’otite associée à une préférence pour le gras ( !!!) Certaines seraient même améliorées par l’obésité telle l’insuffisance rénale dont le délai de survie est augmenté, ou le cancer du sein dont l’évolution est plus favorable.
3. La recherche, toute dans la même lignée :
qu’elle envisage l’obésité comme une addiction,
recherche une mutation génétique : le gène PCSK1 a été étudié mais les chercheurs eux-mêmes estiment qu’il y en aurait de nombreux autres ;
teste sur la souris une substance intervenant dans la mémoire de longue durée ;
utilise une substance anti-épileptique qui trompe le cerveau, lui faisant croire que la personne est rassasiée…
D’autres origines sont évoquées aussi diverses que l’infection, les polluants chimiques, ou le manque de sommeil.
S’il est un caractère commun à tous ces articles, c’est de présupposer que l’obésité est un COMPORTEMENT, plus ou moins perçu comme déviant ou addictif qu’il faudrait MODIFIER.
Pourtant de ces études ressortent aussi des éléments d’une autre facture : la proportion d’obèses n’a pas augmenté aux USA et ce, « sans aucune raison scientifique ». On a aussi constaté que les parents sous-estiment le poids de leurs enfants et consultent rarement pour ce motif ; les enfants eux-mêmes « ne se voient pas gros » : sur 14% d’élèves gros selon le calcul de leur indice de masse corporelle, seuls 1,6 % s’estimait tels. Il y aurait donc une erreur de perception du poids corporel. La prétendue « objectivité » scientifique de l’abord comportementaliste est là mise à mal.
Que peut alors apporter un éclairage psychanalytique ?
Dans les années 60, un analyste viennois émigré aux Etats-Unis, Edmund Bergler, écrit La Névrose de base. Lacan, dans la leçon du 10 mai 1967 du Séminaire inédit "La logique du fantasme", en recommande la lecture, son auteur ne « manquant ni de talent, ni de pénétration analytique ». Bergler indique qu’une des raisons de l’incapacité à maigrir est le profond sentiment d’injustice que ressentent les patients. La note clinique est très pertinente et il ajoute d’ailleurs que cela les empêche de considérer leur problème de poids comme une difficulté physique à résoudre, ce que l’obésité doit pourtant rester.
Encore faut-il la distinguer des troubles des conduites alimentaires proprement dites qui ne sont pas dans un rapport aussi simpliste que l’équivalence obésité /boulimie ou obésité/ oralité. Il est des cas où il est manifeste que la dimension de refus et de rétention est majeure.
L’obésité n’est pas un simple trouble du comportement mais bien plutôt une difficulté du rapport du sujet à son propre corps. Ce dernier « échappe au contrôle » et met en échec les essais de maîtrise des patients par tel ou tel régime plus ou moins contraignant.
Dans certains cas d’hystérie féminine, l’image d’un corps obèse est une évidente atteinte narcissique, mais, traduisant le rapport du sujet avec la castration, elle peut être le signe du refus du féminin ; l’analyse devra alors écorner la position phallique qui la sous-tend.
La prise de poids peut aussi être un rempart contre le désir, le maintenant insatisfait ou l’annulant dans la névrose, protégeant contre des risques d’intrusion réelle dans la psychose. Dans ces derniers cas, il est d’ailleurs plus avisé de ne pas trop chercher à éliminer ces kilos quand ils prennent une valeur sinthomatique et peuvent circonscrire une jouissance par ailleurs volontiers envahissante.
Ces simples exemples soulignent l’indispensable traitement de l’obésité AU CAS PAR CAS, ce que semblent superbement ignorer tous les articles de presse publiés.
Posté
à 11:57
mercredi 20 mai 2009
L'actualité du style dans la psychose - Bruno Miani
Bruno Miani, psychanalyste, membre ECF
« L'art peut atteindre le rang du symptôme », ainsi répondait Lacan à ses auditeurs en 75 (1). Projet étonnant qui prend à rebours la thèse classique de la sublimation en psychanalyse qui soutient une distinction radicale entre l’issue artistique et la production symptomatique.
Pour m'éclairer sur un tel renversement, je suis revenu à la question du style, à laquelle Lacan dès 1966 avait référé ses propres Ecrits ; Ainsi, parodiant Buffon, Lacan pouvait dire en ouverture: « le style c'est l'homme même ».
Tout en précisant que si le style est commandé par l'Autre à qui s'adresse le sujet qui écrit, cela ne suffit pas à faire un style.
Dès 1966, Lacan propose une définition du style qui néglige le sujet pour se centrer sur l'objet comme condition de possibilité d'un style quand le sujet accepte de s'y soumettre en s'effaçant.
10 ans plus tard, l'avancée de Lacan le conduit à définir le symptôme comme ce qui peut « se rebrousser en effet de création ». Le symptôme n’est plus seulement le substitut d’une satisfaction empêchée, il devient aussi l'invention qui est propre au sujet.
C'est cette dimension créative du symptôme que je voudrais cerner à propos du style dans la psychose.
En effet, si la psychose est l'effet d'une forclusion, et si le sujet psychotique est celui qui rejette toute forme d'identification, alors cela implique nécessairement chez le psychotique l'invention et la création, là où précisément le sujet névrosé se soutenait de l'identification.
C’est déjà ce que remarquait Jacques-Alain Miller en 1987, quant il soulignait que: « La voie que Lacan indique pour le traitement de la psychose passe par ce trait qui est central chez Schreber et qui est le trait de création ».
Ce trait de création est l’effet d’un travail sur la langue où se profile le style qui en témoignera.
Comment se construit ce travail du style dans la schizophrénie ?
Partons d'une définition du style proposée par Roman Jakobson : il y a style dit-il, quand le message n'est plus adressé à l'Autre mais lorsqu'il est seulement « envisagé pour son propre compte ».
Il y a style quand la phrase devient à elle-même sa propre référence.
Donc, le style n'informe pas, il ne dit pas, mais il fait seulement signe d'une présence. Le style est donc ici volontairement pauvre, le style est cet appauvrissement décidé par le sujet qui s'y consacre.
Le style donc opère par restriction de tout ce qui dans la phrase pourrait faire équivoque. Or qu’est ce que l’équivoque ?
A la fin de son enseignement, le dédoublement qu’opère Lacan entre langue et langage le conduit à mettre en relief ce qu'il appelle « lalangue », c'est à dire selon la définition qu'en donnera le linguiste Jean Claude Milner « ce qui est en toute langue, le registre qui la voue à l'équivoque".
Milner ajoute: « nous savons comment parvenir à lalangue: en déstratifiant, en confondant systématiquement son et sens, mention et usage, écriture et représenté ».
N'est ce pas exactement ce que fait par exemple James Joyce avec la langue?
Son oeuvre n'est-elle pas strictement une mise en ordre systématique de la langue?
Quand Joyce tord le signifiant pour l'infiltrer dans le signifié au point d'en saturer le sens, quand il obtient ainsi une écriture hors sens, il cherche à suppléer à ce qui n'a pas eu lieu pour lui, il crée la possibilité non d’un sens mais d’un ordonnancement rigoureux de la langue par l’écriture.
Joyce y parvient en bannissant l'équivoque signifiante grâce à l'exhaustion permanente de toutes les équivoques qui sont inclues dans le signifiant.
Son oeuvre ultime, Finnegans wakes témoigne de cette création par épuisement du signifiant. Cet ordre qui est particulier à l'écriture joycienne est le signe du rebroussement du symptôme en effet de création: le style obtenu offre à Joyce un passage possible du S1au S2 sans être encombré par le sens qui, à la différence du névrosé ne lui est d'aucun soutien.
Voici ce que Joyce répondait quand on l’interrogeait sur son travail: « J’ai travaillé toute la journée dit Joyce- Cela veut-il dire que vous avez beaucoup écrit?- Deux phrases dit Joyce-Vous cherchiez le mot juste?-Non dit Joyce. Les mots je les ai déjà. Ce que je cherche c'est la perfection dans l'ordre des mots de la phrase. Il y a un ordre qui convient parfaitement. Je crois l'avoir trouvé. Vous pouvez voir par vous même combien il y aurait d'autres façons de les arranger ».
Je résumerais ainsi: si une langue est toujours un mode singulier de faire équivoque, alors le style dans la psychose, est cet ordre rigoureux qui permet au sujet psychotique de faire obstacle à l'équivoque signifiante à laquelle le confronte en permanence sa psychose.
C'est à cette tâche que semble en effet se consacrer ce jeune patient, quand ses hallucinations verbales sont venues justement dénuder cette équivoque sexuelle de « lalangue » qui est incluse dans le langage.
A l'instar de Joyce qui se voulait fils de ses propres oeuvres, ce jeune homme m'avait déclaré d'emblée: « Je veux vivre à fond de ce que je crée ».
Il vivait donc en ville, mais il s'était retiré des circuits mondains ainsi que des activités professionnelles; Il occupait en toutes choses une place subalterne: une légère activité bénévole, peu de vie mondaine, quelques rares sorties et des rapports très distancés avec les femmes, tout cela faisait la parcimonie rigoureuse de son quotidien.
Cela lu permettait de se consacrer entièrement à ce qu'il considérait comme son art: peindre, écrire, chanter, jouer de la musique, tout cela l'occupait beaucoup car il plaçait ses activités sous l'égide d'une création continuelle où l'Autre avait peu de place ; en effet, s'il produisait beaucoup, il se produisait peu.
Ce jeune homme plutôt prudent avait donc été assailli par des voix hallucinées quand il s'était retrouvé délogé de la place très platonique qu'il s'était assuré depuis longtemps auprès d'une jeune femme qu'il savait sexuellement très occupée ailleurs.
Ces voix le préoccupaient parce qu'il devait répondre à celles d'entres elles qu'il appelait « les mauvaises voix »; Il avait ainsi baptisé certaines voix hallucinées qui portaient avec elles ce qu'il appelait une sorte de « double langage ». En effet, il disait que « la mauvaise voix » c'est la voix qui comporte ce qu'il nomme « l’équivoque », c'est-à-dire la présence du sexuel dans la voix qui s'adresse à lui : « équivoque » désigne ainsi chez ce jeune homme le retour du sexuel forclos sous la forme de la voix réelle.
"Equivoque" désigne aussi la dimension traumatique du signifiant auquel il s’affronte dans l'hallucination verbale. C'est donc par cette « équivoque verbale », c'est-à-dire par cette énonciation sexuelle, qu'il se sent visé par la voix, même s'il ignore ce qu'elle veut de lui. L’équivoque le met donc sans cesse en demeure d'avoir à lui répliquer.
La réplique consiste en une évacuation du sens sexuel.
Ainsi lors d'une partie de ballon quand il doit se saisir de la balle, une voix lui dit: »Tu vas la prendre », ce qui pourrait automatiquement signifier : « Tu vas (la) prendre (sexuellement)...la fille », ce qui l'oblige aussitôt à contrer l'équivoque en prenant la balle réelle.
Si la phrase s'interrompt sur le signifiant "prendre" c'est le signe que ce mot peut s’ouvrir à tous les sens et donc au sexuel. Cette équivoque lui fait donc signe que le “double langage ” pourrait s'infiltrer dans la langue même.
A ce moment, le mot entendu paraît lui échapper, le mot serait de l'Autre qui lui parle par les voix; Alors, l'équivoque leste la voix d’une charge libidinale qui la rend opaque. Cela nécessite donc sa réplique non au niveau du sens qui fait impasse pour lui, mais dans ce travail de bannissement réel de l'équivoque signifiante.
Ce jeune homme consacre donc l'essentiel de son temps à un véritable équarrissage de lalangue. Ce travail sur la langue se complète d'une limitation conjointe de ses activités ainsi que de ses intérêts personnels ou même de ses relations, elles aussi volontairement restreintes. Cette restriction généralisée n'est donc pas ici déficit mais affaire de style.
Le style lui permet de mettre en ordre sa vie en effectuant dans le langue cette opération de séparation entre le langage et lalangue ; Cette séparation lui permet en outre de cerner la place même de l'objet: il lui donne ainsi consistance tout en le préservant du sens imposé par les voix. Grâce à cette opération stylistique d'effacement de l'équivoque, il crée une forme. C’est donc un style en acte, un véritable work in progress, à condition de préciser que cette action est surtout « effacement », ce qui est, rappelons-le, la définition même du style.
(1) Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, le Sinthome (1975-1976). Cf. la leçon du 9/12/1975.
Posté
par [Dario Morales ]
à 09:18
dimanche 17 mai 2009
Addiction - Yvonne Lachaize-Oehmichen
Yvonne Lachaize-Oehmichen, psychanalyste, membre ECF
« La cocaïne bénéficie d’un véritable effet de mode, au point que les spécialistes évoquent désormais une épidémie » (I. Mandraud et C. Prieur – Le monde, lundi 3 mars 2008).
Faisons, alors, retour à ce livre Roman avec cocaïne, (Éd. P. Belfond, Paris, 1983), signé M. Aguéev. Qui était cet écrivain ? Le mystère reste entier. L’auteur russe aurait quitté son pays en 1917, lors de la révolution. Une première parution dans le début des années trente, restée presque ignorée, avait fait scandale. Son livre n’a réellement été publié et apprécié qu’en 1983.
Exemple d’une violence retournée contre soi-même, il s’agit, dans ce roman, de la descente dans l’enfer de la drogue d’un adolescent de seize ans : Vadim. Au départ bien doué, il se voit avocat célèbre. Par le biais de ses rêves, il y parvient sans problème ce qui l’incite à la crânerie et à l’indolence. Il est pauvre et seul fils d’une mère âgée dont il a la plus cruelle honte. Aucun père à l’horizon.
Trois temps principaux dans ce roman : le lycée ; Sonia ou l’amour déçu ; la drogue.
Au lycée, tête de classe avec trois autres élèves, Vadim souligne la duplicité dans laquelle ils se perdent, quand l’auteur lui fait dire : « Ayant les notes du meilleur nous avions auprès de la direction, la réputation du plus mauvais » (p.40). « Tourmenté par l’amertume du pauvre » (p.153), il ne peut suivre les modèles que lui proposent ses compagnons d’études, aussi va-t-il bluffer et en quête d’une « réputation d’enfant prodige érotique » (p.24), il s’oriente vers le pire.
Vadim est toujours partagé entre deux désirs « comme le parfum et la puanteur : ils ne se détruisaient pas, ils se soulignaient l’un l’autre » (p.80). Il en était de même avec les femmes. Jamais il n’aurait ressenti de désir charnel, mais une sorte de fièvre parfois qui le faisait errer dans les rues de Moscou. Il était alors en quête, surtout pas d’une prostituée qui ne pouvait être une complice car elle dénierait « la possibilité de recevoir gratis », à savoir qu’il lui fallait penser pour réaliser sa sexualité que c’était elle qui lui imposait ce devoir. Il se veut instrument de la jouissance de l’autre, pour mieux en triompher. Non, il ne cherchait pas un sourire d’invite mais un regard comme le sien, « un regard cinglant de bourreau — un regard comme un contact d’organes sexuels {…} comme si une heure auparavant, nous avions tué ensemble un enfant {…} par ce regard tout était dit » (p.88). Ainsi pouvait se révéler une sensualité brutale, hostile, sans la nécessité que quoi que ce soit se dise, une sexualité narcissique, où se logeait « une lutte secrète et perverse avec ses étapes et sa victoire » (p.118).
Mais tout se bouscule quand il rencontre Sonia, femme mariée, qui va lui envoyer des fleurs. Elle est séduite, il est amoureux ce qui le rend impuissant : « n’éprouvant que de l’amour, je feignais la sensualité » (p.127). C’est là le clivage que Freud soulignait dans la sexualité masculine entre amour et désir, où se reconnaît « la non congruence des courants tendres et sensuels », ce qui lui fait préciser que « là où ils aiment, ils ne désirent pas et là où ils désirent, ils ne peuvent aimer » (« Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », La vie sexuelle PUF, 1969).
Le retour du mari de Sonia et la vue de leur lit défait, réveille en Vadim une frénésie sexuelle, qu’elle ne tolère pas : « Adieu, ma chimère », lui écrit-elle, je préfère mon mari.
Vadim ne retrouve sa sexualité que dans la rivalité du rapport au miroir, sur l’axe a…a, tout comme Hamlet, face à Laerte qui, au cimetière, lui montre l’image d’un deuil véritable, dans le rapport à l’objet perdu que représente sa sœur Ophélie, il peut alors, dans le mimétisme, adopter cette même attitude. Hamlet, qui est, pour Jacques Lacan, « la tragédie du désir » nous dessine la panne d’un obsessionnel de fiction face à l’acte à poser.
« Ce jeu avec l’heure de la rencontre domine essentiellement le rapport de l’obsessionnel », nous disait Lacan (Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, inédit, 8 avril 1959). Vadim, tout comme Hamlet, « nous démontre de la névrose », car il n’est pas névrosé ou psychotique mais personnage de roman. À l’inverse d’Œdipe, Vadim barguigne devant l’acte à poser. Mais, devant le lit défait s’est écroulée l’idole et la putain a surgi, l’idole à ne pas toucher de l’inceste qui faisait de Sonia le seul « être humain », parmi la cohue des femmes.
Cette capture de l’amour l’avait d’abord fait disparaître lui, puis elle, quand les choses s’étaient retournées. Vadim est maintenant seul avec ses fantasmes de revanche, personne ne l’appelle plus et le cafard s’installe. Il est abandonné. Toujours sur l’axe a…a’ du narcissisme, il part dans des rêveries où il renverse les situations de la réalité, dans des fantasmes pervers où il se voit royal et méprisant donnant l’aumône au riche Stein devenu un misérable loqueteux.
Il se morfond jusqu’au jour où Zonder l’appelle pour lui proposer une prisoche. Il découvre l’extase après les prises de cocaïne avec « la sensation physique du bonheur », et c’est l’escalade du toujours plus afin de retrouver les illuminations du début dont il se ressentait le maître. Les retombées, cependant, sont terribles : « un abattement mortel » (p.198) s’empare de lui qu’il faut fuir en répétant le geste. Il vole la broche de sa mère et c’est déjà une sorte de meurtre qu’il achève dans des hallucinations où il la voit qui se serait pendue. Faute de séparation, c’est du meurtre de la mère dont il est question.
La cocaïne ne lui procure plus l’exaltation du début mais irritation et délire avec des hallucinations où ce qui est refusé du symbolique fait retour dans le réel.
Il est conduit au suicide par empoisonnement.
Ce roman de formation nous confronte à la déchéance d’un jeune homme auquel tout semblait sourire. Faute de la castration, c’est l’un ou l’autre qu’il faut démolir. La drogue est devenue un partenaire narcissique d’abord à son service pour se révéler ensuite un objet persécuteur. Avec la drogue plus aucun lien passant par l’Autre du discours n’a d’utilité. La drogue débarrasse de l’Autre, seul subsiste le rapport au pire de la jouissance, qui fait retour à la haine première du lust-ich contre le monde entier qui s’oppose et à « la gourmandise » du surmoi (Jacques Lacan, « Télévision », Autres Écrits, Paris : Éd. Seuil, 2001, p. 530) qui ne cesse de dire « Encore ». Freud, dans son texte « Le moi et le ça », la situait avant l’identification au père qui permet de dire oui à la castration qu’apporte le langage. Est en cause le meurtre en soi de l’Autre, aussi bien meurtre de la mère quand le Nom-du-Père est forclos, ce que la drogue a révélé, et qui ne peut conduire qu’au débordement de jouissance et finalement au suicide.
Posté
par [Dario Morales ]
à 11:03
jeudi 7 mai 2009
la LRU et ses dangers - Sophie Marret
Sophie Marret, psychanalyste, membre ECF
La Loi relative aux Libertés et Responsabilité des Universités et le cortège de réformes qui l’accompagnent sont en train de consacrer l’évolution de l’Université vers l’entreprise et son insertion dans l’économie de marché, ce qui contribue à infléchir la conception du savoir vers sa réduction à une marchandise, sous l’influence des idéaux cognitivistes, perspective qui n’est pas sans dangers pour la psychanalyse, notamment pour la diffusion de ses concepts.
Les signataires de la déclaration de Bologne, en 1999, s’engageaient à « apporter une dimension intellectuelle, sociale et technologique à la construction européenne ; former les citoyens du 21ème siècle autour des valeurs partagées par l’ensemble de l’Europe, faciliter la libre circulation des étudiants et des enseignants ; élever le niveau de l’enseignement supérieur européen pour lui donner ses chances au niveau mondial »1. Toutefois, Christophe Charle souligne combien, dès 2000, avec l’adoption de la stratégie de Lisbonne, « les finalités ont complètement changé » : « Loin de donner un supplément d’âme culturel et civique à l’Europe, c’est plutôt l’enseignement supérieur qui se trouve soumis aux principes généraux, économiques, voire économicistes de l’Europe des Six initiale »2. Cette réorganisation des systèmes universitaires en « Mac Universités » sur le modèle néo-libéral et gestionnaire, s’inspire du succès anglo-saxon à attirer des étudiants asiatiques (nouveau marché), sans s’interroger sur la part que prend la domination de la langue anglaise dans cette « réussite »3. On assiste à une accentuation de visées professionnalisantes qui s’accompagnent d’une simplification des parcours en vue de l’obtention rapide d’un diplôme. « Les disciplines académiques traditionnelles sont de plus en plus concurrencées par de nouvelles disciplines définies, non par des méthodes ou des traditions intellectuelles, mais par des objets ou des domaines d’intervention et en prise directe sur la demande sociale, économique ou professionnelle »4. « L’idée générale derrière les projets éducatifs de l’Union européenne, explique Chris Lorenz, est donc économique et s’apparente au travail de standardisation des économies nationales : il s’agit d’augmenter la compétitivité en réduisant les coûts »5, Les enseignants et les chercheurs sont dès lors sommés de rendre des preuves de leur « rentabilité ». Il résulte de cette évolution un déclin des sciences théoriques et fondamentales. « L’économie capitaliste ne tire plus sa légitimité idéologique de la science, comme c’était le cas à l’ère du « capitalisme tardif », selon les analyses de Jürgen Habermas : désormais la science elle-même est sommée de se justifier d’un point de vue économique »6. Pour lutter, les disciplines traditionnelles se vêtent de parures douteusement professionnelles. Chris Lorenz constate : « ce qui constituait autrefois un droit des citoyens garanti par la loi – l’enseignement supérieur – est transformé en bien marchand sans qu’aucun débat politique n’ait lieu au niveau national »7. Christophe Charle souligne néanmoins combien pareil système ne peut qu’aboutir à une impasse économique : au renforcement des écarts en termes d’accès au travail, à l’augmentation des droits d’inscription du fait d’une autonomisation des universités reposant sur un désengagement de l’état au profit des fonds privés, à l’exclusion accentuée des couches sociales les plus pauvres, à l’appauvrissement du savoir et de la recherche au profit de la bureaucratisation de l’enseignement. Ce tournant est au cœur du combat actuel des universitaires contre la LRU qui consacre cette évolution, fondée sur des idéaux cognitivistes.
En effet, en 1973, Talcott Parsons et Gerald M. Platt, sociologues, d’orientation cognitiviste, rédigeaient un ouvrage résultant d’une étude commandée par une association issue de l’Académie des Arts et des Sciences américaine dans lesquels ils préconisaient une orientation de l’Université qu’il est frappant et inquiétant de voir s’appliquer en France aujourd’hui. Tenant le savoir (que l’anglais ne distingue pas de la connaissance) pour un « objet culturel qui inclut un système cognitif »8, et considérant « la valeur essentielle de l’université est la rationalité cognitive »9, ils estiment : « Pourquoi, si les facultés des arts et des sciences, produisent des services aux étudiants de la première année au doctorat, ne seraient-elles pas considérées comme des sortes d’usines, reliées à leur clients par un marché fondé sur une offre de services d’enseignement. Pourquoi ses produits ne seraient-ils pas rendus aux consommateurs qui paieraient pour l’acquisition de ceux-ci, sans que soit maintenue la relation de solidarité particulière actuelle entre producteurs et consommateurs ? », la connaissance est alors définie par ces auteurs comme un bien de consommation10. Nulle naïveté, nulle fiction en ces lignes, il faut y lire l’expression claire de ce qui se dessine aujourd’hui avec la mise en concurrence des universités, l’appel à l’investissement privé pour leur financement, le principe de concurrence et de rendement, en termes de recherche, appliqué aux enseignants, les normes d’évaluations de la recherche fondées sur les idéaux cognitivistes. En participent notamment l’évaluation des publications par un système de classement de revues produit par l’Agence d’Evaluation de la Recherche Scientifique, dont les membres sont nommés par des instances largement commandées par le gouvernement et les milieux économiques et qui déterminent les carrières des enseignants. Conjuguée à la LRU, si vous ne publiez pas dans les bonnes revues, vous êtes un mauvais chercheur, donc vous verrez vos heures d’enseignement augmenter, l’enseignement devient punition, vous verrez vos équipes de recherche refusées à l’accréditation et enfin fermer les masters dont l’existence dépendent de celles-ci. Ces critères reposent sur une évaluation strictement quantitative, et risquent d’entraîner l’exclusion de champs disciplinaires entiers ou d’orientations théoriques spécifiques, la psychanalyse par exemple.
La conception du savoir en jeu pour la psychanalyse se situe aux antipodes du modèle dominant prônant la marchandisation d’une connaissance rationnelle et utilitaire. Par ailleurs, si Lacan donne le savoir textuel et la logique comme socle de la formation des analystes, c’est précisément parce qu’ils permettent de toucher le trou dans le savoir, recouvert par la connaissance. Diminuer la part de ces enseignements dans la formation des enseignants (comme on le propose actuellement), avec une incidence sur la conception des cursus universitaires (largement orientés par les concours d’enseignement), fait enfin courir un risque aux enseignants, aux élèves, au sujet, aux psychanalystes (fermant une voie d’accès au savoir textuel qui peut conduire vers la psychanalyse et contribuer à la formation des analystes).
(1) Christophe Charle, « Universités françaises et universités européennes face au défi de Bologne », in Les ravages de la « modernisation » universitaire en Europe, C ; Charle et C. Soulié (dir.), Paris : éditions Syllepse, 2007.
(2) Ibid., p. 11-12.
(3) Chris Lorenz, « « L’économie de la connaissance », le nouveau management public et les politiques de l’enseignement supérieur dans l’Union Européenne », in Les ravages de la « modernisation » universitaire en Europe, p. 38.
(4) Christophe Charle, « Universités françaises et universités européennes face au défi de Bologne », in Les ravages de la « modernisation » universitaire en Europe, p. 13.
(5)Chris Lorenz, « « L’économie de la connaissance », le nouveau management public et les politiques de l’enseignement supérieur dans l’Union Européenne », in Les ravages de la « modernisation » universitaire en Europe, p. 43.
(6) Ibid., p. 34.
(7) Chris Lorenz, « « L’économie de la connaissance », le nouveau management public et les politiques de l’enseignement supérieur dans l’Union Européenne », in Les ravages de la « modernisation » universitaire en Europe, p. 51.
(8) Talcott Parsons et Gerald M. Platt, The American University, Harvard University Press, 1973, p. 17.
(9) Ibid., p. 26.
(10) Ibid., p. 125-126.
Posté
par [Dario Morales ]
à 12:23
vendredi 1 mai 2009
Les sortilèges de l'objet a - Monique Amirault
Monique Amirault, psychanalyste, membre ECF
Le règne de la marchandisation utilise les ressorts les plus efficaces pour créer de nouveaux modes de jouir au centre desquels prend place l’objet marchand. Citons cette publicité télévisée pour une marque de voiture :
La première séquence présente un homme anonyme perdu au cœur d’une ville et dans les rayons d’une grande surface ; les images agressives et bruyantes se succèdent en se brouillant. Puis, le tableau change ; le silence s’installe, l’image de l’homme se détache, prend du relief : c’est celle d’un homme élégant, concentré sur ses pensées. Une voie off livre son monologue intérieur : « Pourquoi se contenter de si peu ? Plus de compromis. Ce sont les objets qui décident. Ce sont mes principes. Il est temps de les tenir ». S’inscrit alors sur l’écran, la marque d’une voitureet apparaît l’objet d’exception dans sa splendeur unique.
Voilà le courage et la noblesse logés, en toute lumière, dans la soumission volontaire au gadget – nouvelle modalité de servitude volontaire. Il s’agit de consentir à ce que l’objet de consommation décide de vous et de vos actes. Cet objet est directement produit pour être branché sur la jouissance, comme le mettait en valeur Jacques-Alain Miller au début de son cours 2007-2008, objet bouchon qui éloigne le sujet de l’objet a, le nôtre. Car c’est sur ce que suppose de vide la demande que se branche nôtre objet a, c’est-à-dire sur le désir.
Pour la psychanalyse, ce slogan publicitaire pourrait néanmoins ne pas être déplacé ; c’est en effet l’objet qui décide. Mais les sortilèges de la publicité marchande ne sont pas celles de l’inconscient et de l’objet a. Dans cet objet, inventé par Jacques Lacan, s’incarne le mode de jouir du sujet, à son insu, dans le fantasme ( S barré, poinçon a) dont il est la marionnette. Le sujet, d’être incarné, est soumis d’emblée à une perte, dans « une automutilation primordiale » a partir de quoi se produit l’objet a, qui n’en est pas pour autant le bouchon. C’est un objet d’une toute autre étoffe, objet hors corps de par l’opération du langage, mais pris sur le corps ; objet séparateur, qui joue seul sa partie, hors la chaîne signifiante. Il indique le point de manque et le lieu où se loge la jouissance résiduelle.
Pour la psychanalyse, ce slogan publicitaire pourrait néanmoins ne pas être déplacé ; c’est en effet l’objet qui décide. Mais les sortilèges de la publicité marchande ne sont pas celles de l’inconscient et de l’objet a. Dans cet objet, inventé par Jacques Lacan, s’incarne le mode de jouir du sujet, à son insu, dans le fantasme ( S barré, poinçon a) dont il est la marionnette. Le sujet, d’être incarné, est soumis d’emblée à une perte, dans « une automutilation primordiale » a partir de quoi se produit l’objet a, qui n’en est pas pour autant le bouchon. C’est un objet d’une toute autre étoffe, objet hors corps de par l’opération du langage, mais pris sur le corps ; objet séparateur, qui joue seul sa partie, hors la chaîne signifiante. Il indique le point de manque et le lieu où se loge la jouissance résiduelle.
« Il n’y a rien de plus dans le monde, dit Lacan dans La Troisième, que cet objet a, chiure ou regard, voix ou tétine, qui refend le sujet et le grime en ce déchet qui, lui, au corps, ex-siste ».
Dans la cure, ses sortilèges en sont dévoilés jusqu’au point où, la réduction opérée, le sujet peut se reconnaître, hors de ses déterminations signifiantes, dans cet objet qui le détermine. Il peut dire alors, à l’instar de l’écrivain Julien Gracq « je suis réduit à ma plus simple expression ».
Posté
par [Dario Morales ]
à 08:44