Psychanalyse et politique, le blog

Articles du mois de juin 2009

samedi 27 juin 2009

le discours de la science, son masque ironique - rené Fiori

 

 

René Fiori, membre de l'Envers de Paris
 
La sélection hebdomadaire des numéros du New York Times offerte par Le Monde du 30 mai 2009 titrait en Une «  The coming Superbrain », « L’arrivée du Supercerveau « .Cet article nous indique que la dissolution de l’étanchéité entre l’imaginaire de la Science-fiction et les réalisations du discours de la science est accomplie.
Mais son cœur est l’anticipation d’un événement, déduction pensée par des ingénieurs en IA (pour Intelligence Artificielle) aux Etats-Unis conjointement à certains auteurs de Science-fiction, a savoir la survenue de ce qui est dénommé The Singularity. Cette prévision a donné lieu, en 2004, à la création d’un Institute of Singularity et autres Universités.
Le progrès technologique va induire des changements rapides dus au fait que, robots, machines et ordinateurs en tous genres, vont pouvoir faire mieux encore et de plus en plus vite, ce que l’homme ne peut réaliser que dans un temps chronologique distendu, à la mesure de ses possibilités. Et notamment en matière de puissance de calcul et de combinatoire mathématique Le couplage de cette puissance de calcul et des automates qui s’ensuivront - eux mêmes la décuplant en prenant en charge les calculs qui se nouveaux vont s’en trouvé accélérés, etc, va déterminer une accélération exponentielle.
Il est ainsi prévu que cette accélération, par l’autonomie qu’elle acquerra dans l’instauration de cette boucle, cristallisera une entité baptisée : « The singularity ». On trouve une version de cette conceptualisation dans un article de Verno Vinge du département de mathématiques de l’Université de San Diego et intitulé: The Singularity.
Une des conséquences est que cette accélération pourrait engendrer le franchissement d’un seuil, soit une rupture entre les productions et les créations de ces machines, et ce que pourrait en élaborer ou même imaginer l’homme. En d’autres termes, ce dernier pourrait se trouver dépaysé dans son propre monde, étranger aux productions de ces dernières. Ce seuil de rupture, point de disjonction irréversible, serait ainsi engendré par cette entité Intelligente cristallisée par cette accélération, et qu’on pourra même dire dotée d’auto-conscience, du fait des aptitudes des automates à rectifier et adapter leurs calculs en fonction de ce qu’eux-mêmes projetteraient de produire, après en avoir évaluer l’opportunité.
 
Dans sa conférence du 22 juin 1955, « Psychanalyse et cybernétique ou de la nature du langage », Jacques Lacan relève, à son époque, un bougé des lignes du côté de la science, frémissement qu’il perçoit ainsi: « quelque chose est passé dans le réel, et nous sommes à nous demander – peut-être pas très longtemps, mais des esprits non négligeables le font- si nous avons une machine qui pense ». Cette question, alors écliptique, a depuis donné lieu à ce concept de l’I.A : l’intelligence artificielle, dont on attend l’avènement dans le domaine de la technologie numérique sous la forme d’une « modélisation informatique des processus de pensée », ce qu’Alan Turing avait appelé « la machine esprit ».
C’est ce même Alan Mathison Turing (1912-1954), génial mathématicien qui, sur les brisées de C Shannon et Von Neumann connus l’un pour ses découvertes dans le domaine de l’information, l’autre dans celui de la cybernétique,  conçut un test censé convertir le lecteur à la conviction de l’existence de l’intelligence artificielle. Une théorie de théoriciens de tous horizons s’est à sa suite engouffrée pour valider ce concept, et dont l’une des branches les plus florissantes fut le cognitivisme.
Ce test met en scène un homme, une femme, et un interrogateur. Celui-ci- sans possibilité d’identifier ni visuellement, ni vocalement les deux premiers, doit déterminer leur sexe, à la manière dont ils répondent, par écrit, à ses questions. Puis, dans un second temps, l’un des deux, - on ne dit pas si c’est la femme ou l’homme -, est remplacé par un ordinateur qui fait  les réponses à sa place. C’est à partir de l’impossibilité de l’interrogateur de détecter cette substitution, que Turing pense démontrer l’existence de l’intelligence artificielle qui sait imiter parfaitement l’humain. Cette démonstration peut laisser pantois le lecteur. D’une part, du fait que sa modalité  se fasse par analogie, imitation, laissant de côté le raisonnement scientifique dont l’assise est la démonstration de l’ex-sistence d’un impossible, dont la nécessité s’éjecte d’un cheminement ou d’une combinatoire symbolique.
Et, en retour de ce glissement, quand il réalise, en s’aidant de la lecture du très argumenté livre de J Lassègue : Turing (mars 2003),  que pour l’éminent chercheur qu’était Turing, les caractères sexués se devaient d’être modelés, sinon absorbés dans une combinatoire du discours au point d’infiltrer ce dernier d’une logique différente suivant le sexe, logique qui reste cependant opaque.
Etre homme ou femme offrait, pour lui, une grande similitude avec la machine, c'est-à-dire tout en extériorité, modelant le moindre des prolongements du sujet, comportemental et langagier. Et surtout rapportable intégralement à une séquence symbolique décelable dans les énoncés. Ajoutons que ce test est encore en vogue pour ceux qui veulent faire valider cette notion.
L’évaporation du sujet, annoncée plus haut sous sa modalité d’éjection de son environnement, et ici dans sa déclinaison sexuée, n’est pas sans rapport, avec notre présent qui voit l’application méthodique de l’ingénierie moderne, informatique et protocolaire, aux grands ensembles sociaux, d’abord par l’économique puis maintenant par le politique, le tout alimentant un marché aux aguets. Synchroniquement, c’est un discours de la science qui «  a désormais pris le tour – ce n’est pas d’aujourd’hui, mais c’est en cours – de détruire la fiction du réel, au point que la question « Qu’est-ce que le réel ? » n’a plus que des réponses contradictoires, inconsistantes, en tous les cas incertaines» (1)
Cela trouve son origine dans les discours « défaits », « dévalorisés » comme ceux dans lesquels évoluaient la famille et la tradition en général, et « c’est le pur sujet de la science, le sujet dénaturé, le sujet tant et si bien universalisé qu’il est égaré quant à sa jouissance » (2), que rencontre la psychanalyse.
C’est un réel qui d’une part n’est plus assuré par les discours de la tradition, d’autre part, est entraîné dans un glissement de sa localisation qui brouille son identification. Qu’est ce que procréer ? Qu’est ce que travailler ? Qu’est ce qu’être homme ou femme ? Qu’est ce que sera l’humain quand de multiples inserts, électroniques et animaux, baliseront l’intérieur de son corps pour l’assister dans ses fonctions ? Le cinéma  préfigure actuellement ceux-ci lorsqu’il met en scène les cyborgs combinant l’humain et la machine, et dont l’exemple le plus abouti est le célèbre Terminator, aujourd’hui sur les écrans.
Ce réel qui n’en finit pas de se dissiper dans les moires des remaniements de la science a très tôt inspiré un genre romanesque : la science-fiction. Il apparaît aujourd’hui que ces récits, développés selon une nécessité qui trouvait son ombilic imaginaire dans un point situé à l’extérieur de l’actualité des discours, extériorité configurée à partir des possibles déduits du discours de la science, ont été, pour certains, l’anticipation ironique de ce qui se réalise aujourd’hui et que nous vivons, comme dans un état second, du fait de les avoir déjà lus. 
« Pour moi, disait Lacan, l’unique science vraie, sérieuse, à suivre, c’est la Science- fiction. L’Autre, celle qui est officielle, qui a ses autels dans les laboratoires avance à tâtons sans but et elle commence même à avoir peur de son ombre » (3).
Dans ce même entretien, Lacan ne lâchait pas la corde clinique, celle de l’impuissance inhérente au sujet, lorsque le journaliste pense déceler dans ses réponses son ton pessimiste : « …je ne suis pas pessimiste. Il n’arrivera rien. Pour la simple raison que l’homme est un bon à rien, même pas capable de se détruire ».
Reste le pouvoir de souffrir du même sujet. Une véritable pulsion. Que Freud a dégagée à partir de la réaction thérapeutique négative rencontrée dans certaines cures. Ce pouvoir de souffrir se dégage de la tonalité même de l’article que nous avons cité plus haut. Le ton d’oracle qui en émane, et qui est celui qui est généralement adopté par les scientifiques qui écrivent sur cet événement attendu, créant instituts et universités, est le versant rhétorique de la contenance que l’on se donne, alors qu’un mélange de jouissance et de terreur vous saisit intérieurement, ici à l’idée que l’homme puisse être effacé par ses productions technologiques,  et finir par vivre en marge d’un monde qui lui devient étranger. En effet pourquoi ne pas convenir de ralentir et tempérer tout ce processus ? N’assiste t on pas au consentement anticipé de ce qui va suivre ?
 
(1) Miller J.-A., « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthiques », revue La cause freudienne, 35
(2) Miller J.-A, « L’éthique de la psychanalyse », conférence tenue la même année que la publication du séminaire de Lacan L’éthique de la psychanalyse.
(3) Lacan J., Entretien avec Emilio Granzotto, Le magazine littéraire, 428, 2004
 

jeudi 18 juin 2009

Tyrannies et féminité - Huguette Bechade

 

 

Huguette Bechade, psychanalyste, membre ECF
 
            Les discours modernes, discours de la science et discours capitaliste cherchent à induire chez chacun d’entre nous une appétence pour l’offre de jouissance qu’ils promettent. Le désir de chacun est mis hors-jeu par ces discours qui, de ce fait, opèrent alors non « sans un certain consentement », dit Lacan. Pour faire obstacle à cette massification voulue et provoquée par les tyrannies en cours - tyrannies des pouvoirs, tyrannies des marchés - quelle figure extrême Lacan pouvait-il évoquer, sinon Antigone? Antigone, exemplaire en cela, illustre bien la solitude en laquelle se trouve un sujet au désir à chaque fois forcément singulier
 
Lacan a construit une écriture logique de ce qui unit entre eux les humains, écriture logique qu’il a appelé Discours, éclairé par celui, particulier qui est le lien analytique, celui-ci de discours maintient ouvert l’espace de la subjectivité dans une époque où les discours modernes ont conduit - pas moins - à une désubjectivation de plus en plus poussée de chacun d’entre nous.
Discours modernes, le discours de la science et le discours capitaliste dépossèdent le sujet de son savoir inconscient et instaurent forclusion du sujet (c’est le pour-tous) et forclusion de la castration (Lacan dit que là est le « il existe un x non phi de x »).
L’éthique des discours modernes est un « que ça marche »calquée sur ce qu’instaure le discours du maître antique: ce dernier ne veut rien d’autre « que ça marche », proférant pour ceci 2 ou 3 signifiants auxquels chacun, y compris lui le maître, va s’aliéner. Dans le discours capitaliste qui est juste un circuit dont aucun point d’impossible ne permet de sortir, donc qui ne fait pas lien social, les signifiants du Marché sont en place de vérité-toute, le sujet n’est plus sujet divisé par ses signifiants, il est ainsi coupé de son savoir inconscient et le désir est exclu. Il est juste activé par les objets de l’invidia qui mènent le bal. Proie facile pour le Marché qui promet - c’est ça son fort - une retrouvaille avec la jouissance perdue du fait de l’entrée dans la langage et de l’instauration du lien social.
Au siècle dernier, les idéaux se sont effondrés, du côté du désir chacun se retrouve divisé, jamais comblé, seule la jouissance se présente pour le sujet avec un indice de vérité sur son être dont elle semble garantir l’unité, elle l’emporte tout entier (« là j’existe », ça va jusque là ). Ici le surmoi est à l’œuvre et déjà Freud nous avait signalé que lorsqu’on s’acharne dans cette voie, il devient de plus en plus féroce. Ce qui vient jusqu’à nous d’une façon lancinante par les médias et par nos pratiques ce sont bien des conduites de types incestueux, hors castration. Chacun reste aux prises avec sa seule volonté de jouissance, réduit lui-même à être objet pour la jouissance des marchés, la problématique du désir s’est absenté et c’est bien à l’intime de chacun qu’il est attenté. Plus ni désir ni savoir (soit la castration ) ne sont attendus de quiconque, bien au contraire le Marché quémande des sujets pressés de jouir. Rien d’étonnant alors à constater le retour du religieux sous toutes ses formes, d’une part chacun préférant un désir interdit à un désir forclos, d’autre part la religion restitue des signifiants-maîtres en place d’agent dans le discours.
 
En face de l’offre des marchés qui oeuvrent ainsi à la massification de l’impératif de jouissance, comment ne pas évoquer la solitude d’un sujet désirant et pourquoi ne pas aller jusqu’à Antigone? «  Cette image d’Antigone …fait partie de notre morale qu’on le veuille ou non » dit Lacan. Comme tous les tyrans, Créon est un homme ordinaire, il règne sur la masse qui sait mais qui cède et ne se révolte pas. Aussi bien Freud que Lacan nous alertent sur la cause des catastrophes qui survient du fait qu’il y en a qui suivent, se délestant ainsi sur maîtres et tyrans de la responsabilité de la cause et de la culpabilité. Comment Antigone pourrait-elle éprouver de la culpabilité? Antigone n’est pas une demi-déesse comme voulait le dire le Chœur. Non, elle subit simplement un malheur égal à celui de tous ceux qui sont pris dans le jeu cruel des dieux, là où les artifices ne sont plus de mise. Antigone pleure ce qu’elle perd. Lorsqu’elle sait à quoi elle sera condamnée, mais déjà rayée du monde des vivants, elle peut se plaindre alors, et vit de là sa vie sous la forme de ce qui est perdu. De ce passage de Sophocle, maints commentateurs se sont étonnés, mais pas les psychanalystes : le pas-tout est en effet au-delà du phallique, à y être passé. L’acte d’Antigone se situe au-delà de toutes les satisfactions phalliques qu’elle a voulues et trouvées : sœur, fille, fiancée, ses enfants à venir.
Tyrannie des tyrans, tyrannies des marchés : injonction similaire, exigeant
le sacrifice du sujet .Les quatre quanteurs des formules de la sexuation portent sur la logique du langage, ils valent pour chacun, qu’il soit homme ou qu’elle soit femme. Le pour-tous est en chaque parlêtre la prise dans le signifiant, le pas-tout est en chaque parlêtre la part de retour du réel d’origine , après qu’il soit passé par toute symbolisation possible. C’est sur ce pas-tout qui se révèle en chacun de nous que l’on peut parier pour parer à l’injonction impérative.     
Et nous voici seul, à y être un par un, puisqu’il n’en existe pas un (e) qui ne soit pas pris ( e) dans la fonction phallique : ce qui nous fait 1+1+1+n…+n+1.
 
Revenons à Antigone car elle fait autorité mais pas seulement. Voyez la danse entre elle et Créon : dans la zone où elle se situe, au-delà de ce qui est le rapport de l’action au désir comme échec fondamental à le rejoindre, elle y entraîne son partenaire. Pas de conciliation possible à la fin, Créon y parle bien de lui-même comme d’un mort parmi les vivants, il a tout perdu, ses biens, ceux qui lui étaient chers. Le pas-tout en chacun de nous, chaque singularité de ce pas-tout ne ferait-il pas échec à ces maîtres, quelles pourraient en être les manifestations dans notre actualité? Comment, telle Antigone, y entraîner ces partenaires avides ?
 

 

 

 

Tags associés à cet article: désir, jouissance, satisfaction phallique, singularité

vendredi 12 juin 2009

Les repentirs de l'Intranquille - Christiane Terrisse

 

 

Christiane Terrisse, psychanalyste, membre ECF

 

Le peintre Gérard Garouste vient de publier, aux éditions l’Iconoclaste, L’intranquille, sous-titré : Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou. Cette trilogie pour un seul homme énumère les trois registres lacaniens : ancrage symbolique de la filiation, foisonnement imaginaire de la peinture, réel de la folie.
 
L’auteur secondé par Judith Pérignon, journaliste et écrivain, veut  transmettre le résultat de ses recherches sur ses origines familiales, sur leur rapport à ses crises de délire et sur la place de la peinture. Un an après la mort de son père et l’épitaphe adressée à ses fils : « votre grand-père faisait partie des petits salopards » il publie ce livre, inventaire des actes de ce père qui « lui reste sur les bras », ce père qui « n’avait pas pu faire héros. Alors il avait fait salaud. Son éducation de bon catholique l’y préparais ». L’antisémitisme basique d’Henri Garouste en fait pendant la guerre un spoliateur sans scrupules des biens juifs, condamné en 1945, un an avant la naissance de son fils unique qu’il voudra entraîner « vers sa honte, ses haines…tu sais mon fils, on est con de père en fils ».
Ce fils qui se disait : « dommage que je ne sois pas juif », épousera Elisabeth, fille de commerçants juifs communistes, elle lui donnera deux garçons qui auraient pendant le guerre été exterminés et, bien plus tard, apprendra l’hébreu pour lire la Torah.
Mais sa future paternité amènera le premier épisode délirant, l’hospitalisation et l’interprétation du psychiatre « Vous voyez, ce n’est pas la naissance de votre fils qui vous pose problème, mais sa conception », et la transmission du nom. L’auteur insiste sur la nécessité de se délester de son alliance, de son identité « Je m’appelle Zobie », (néologisme entre zob, job), de l’argent de ses parents, du désir de sa femme « tu vas être peintre », écho de la prédiction de sa mère « quand on dessine comme toi, on s’en sort toujours ».
Le père demeure cependant le seul point de référence dont il attend une image forte alors qu’il n’était qu’un « un mélange de force physique et de bêtise… Je voulais le séduire là où il ne m’attendait pas… devenir peintre, faire des instants rares de mon enfance l’essentiel de mes jours, et de mon éducation un dangereux mensonge ». Face à l’imposture paternelle il érigera les livres, Dante et sa Divine Comédie, Cervantés et son Don Quichotte, La Bible, le Talmud et peindra « une œuvre en forme de circonstance atténuante …(pour être) le ver dans le fruit ».
Si « La peinture est (son) instrument », l’écriture de l’Intranquille, à la fois dénonciation et reconstruction, témoignage et document clinique, opère la passe du privé au public, et transmet ce qui a été compris par l’analyse et par le questionnement des textes fondateurs : « ma tête s’est ouverte, elle est vidée d’un noir mirage, par la peinture et ici par les mots ».
 La mort réelle du père permet le passage à l’écrit de la solution sinthomatique inventée par l’auteur pour, tout en cédant à ses fils sa place dans la lignée, inscrira dans sa peinture ces « repentirs (qui) apparaîtront quand je ne serai plus là, ainsi je parlerai encore…(ils) me font penser au lapsus, à l’acte manqué…j’en ai glissé sous les couleurs, autant qu’il y en a dans la vie » ; Les 600 tableaux, non datés, échappent ainsi à la chronologie et recèlent le secret d’une œuvre qui nous regarde. Les repentirs (c’est ainsi qu’on appelle les corrections des peintres) du fils en lieu et place de l’absence de repentir du père, concernent tous ceux pour qui l’ombre portée de la seconde guerre mondiale suggère la question « Qu’as fait mon père ? » et plus intimement « qu’aurais-je fait à sa place ? »
Depuis lors l’art n’est plus comme le disait Freud, consolateur » mais « tout sauf consolant », il invite avec Gérard Wajmann à « ouvrir l’œil et à regarder le siècle ». Dans ce projet L’intranquille a sa place. La psychanalyse aussi.
Tags associés à cet article: père, sinthome, texte fondateur, écriture

mardi 2 juin 2009

The Pleasure of Being…. Robbed - Catherine Bonningue

 

 

Catherine Bonningue, psychanalyste, membre ECF
 
 
            Du jeune Josh Safdie, révélation new-yorkaise, au témoignage vibrant de Garouste, en passant par Ramon de Dominique Fernandez – Lacan ne fut-il pas vivement intéressé par De la personnalité de Ramon Fernandez, quand il écrivit sa thèse –, et cet auteur suédois qui fut dans sa jeunesse étiqueté schizophrène que nous a fait connaître la Comédie française… Autant de plaisirs offerts à la méditation du psychanalyste.
 
         Empruntons le titre du premier long-métrage du très jeune cinéaste new-yorkais Josh Safdie, qui donnera un fil à notre pensée. Dans The Pleasure of Being Robbed (récemment sur les écrans parisiens, et présenté à Cannes en 2009), une jeune femme, Éléonore, semble courir à la recherche de son être, dans un New York plus vrai que nature. Elle vole. Mais, à la différence des héroïnes kleptomanes de Au Bonheur des dames d’Émile Zola, toutes à la jouissance, nouvelle à l’époque, d’une procuration d’un plus-de-jouir, elle vole des objets dont elle ne jouira pas, ou seulement de façon médiée. Elle vole la « surprise » de cet aisé new-yorkais pour sa petite fille : un sac fermé, sans emballage-cadeau. Passons sur le plaisir alors, au début du film, de voler sans se faire prendre. Émerge de la Chose volée un chien tout à la folie de la liberté retrouvée. Elle lui ouvre la porte de sa chambre, comme un enfant rend la liberté à un oiseau en cage. Puis quatre chatons, moins empressés, apparaissent, qui retiennent quelques instants de plus l’intérêt d’Éléonore. Elle s’endort, satisfaite. Nouvelle version du « voler rien » de Lacan. Se découvrant un peu plus à sa victime, elle fouille un sac à main rempli de billets de banque, pour emprunter les clés de voiture, et aussi certes la carte de crédit. Elle ne peut en jouir, puisqu’elle ne sait pas conduire. Elle use de la carte pour acheter un objet valant un dollar et quelque, tout en informant, sans être crue, que c’est une carte volée. C’est un vieil ami rencontré par hasard qui l’aidera à trouver la voiture qui va avec la clef, et lui apprendra à conduire. Puis elle se fait prendre la main dans le sac à main, qu’elle fouille de façon ostensible, d’une jeune mère de famille, dans un parc où, par ailleurs, un père invite gentiment son fils à transgresser, pour le bonheur de son caméscope. La police intervient. Mais elle n’a rien volé… Elle reprend son errance. Le film se termine, nous laissant méditer sur the pleasure of being robbed. Mais qui est volé ? Qui en tire du plaisir ? Est certainement volée pour le plaisir celle qui vole, dérobe, dé-robée qu’elle est, tout comme la Lol V. Stein de Marguerite Duras.
            La psychanalyse a produit son lot de psychologues, psychiatres, psychothérapeutes, proposant une offre de parole tous azimuts. Le psychanalyste est confronté aux effets de ces offres nouvelles et pourrait se sentir délogé d’une place privilégiée qu’il a longtemps occupée. Il sera cependant attentif au manque de repères qu’ont beaucoup de ces nouveaux officiers de la parole, qui attendent parfois beaucoup de l’éclairage du psychanalyste qu’ils vont croiser, embarrassés qu’ils peuvent être des effets inattendus qu’ils produisent. Cette toute jeune fille, invitée à parler par un psychologue dans un contexte d’aide aux devoirs aux élèves de 6ème au collège, ne se met-elle pas à parler d’un viol. C’est d’emblée repéré comme fabulation par la psychologue qui anime le groupe de parole, mais qu’en faire ? La réponse du psychanalyste interpellé ne peut être dans ce cas que : cessez de la faire parler. Et la psychologue d’accepter l’interprétation. Ainsi, le psychanalyste n’a pas à céder au pleasure of being robbed, soit à se laisser voler la place qu’il s’est faite dans le monde, préférant plutôt un ne pas céder sur son désir d’analyste, qui peut équivaloir parfois à supporter le symptôme, le ce qui ne va pas, ce qui ne tourne pas rond, et préférer le silence à la parlotte.
            Ce début de vingt-et-unième siècle semble propice aux témoignages de plus en plus lucides de sujets aux prises avec la folie. La pièce de Lars Norén, Pur, mise en scène par lui-même au Théâtre du Vieux-Colombier, nous présentifie ce qu’un sujet étiqueté un temps schizophrène peut traduire dans l’art du théâtre. Norén par cette représentation a l’art de rendre le spectateur schizé en son tréfonds et le plonge dans un abîme de réflexions sur son peu d’être, être qui ferait consistance, dans ce monde. Ou encore le livre récemment paru aux éditions de L’iconoclaste de Gérard Garouste, L’intranquille, qui témoigne de l’effort de bien-dire, réussi à la perfection, sur ces trois fonctions qu’il assume dans la vie, et qu’il repère comme fondamentales et liées : fils, peintre, fou. Nous avons affaire ici à de l’inédit, une sorte d’expérience post-freudienne de la folie, folie non pas maîtrisée, mais acceptée, subjectivée, dirons-nous, quelle que soit la douleur d’exister exprimée. On y use, dans le cas de Garouste, de la psychanalyse avec modération ; elle n’est qu’une part dans une tentative de solution, essentielle sans doute. Elle a permis au sujet de saisir sa trilogie dramatique.
            Ce que nous dit Garouste le fils nous paraît bien loin et en même temps proche de l’effort d’un Dominique Fernandez, qui tente dans son livre Ramon, paru aussi récemment, une analyse plus contournée, mais impeccable, de son rapport à ce père qu’il a si peu connu. La faute du père — les raisins verts qu’ont mangés les parents font grincer les dents de leurs enfants, comme le rappelle Lacan — est ici triturée jusqu’à ce qu’elle rende tout son suc, bien au-delà d’une collaboration pendant la guerre, plutôt d’avoir reculé, selon son fils, à assumer une orientation homo sexuée.
            Un récent numéro de l’hebdomadaire Marianne a fait résonner à nos oreilles un mot d’aujourd’hui qui nous était encore peu familier : la dépatrimonialisation. Une série d’articles nous propose une réflexion sur notre rapport actuel à notre patrimoine et à ce qu’est, justement, un patrimoine. La définition de ce terme change dans notre société, notre société qualifiée de liquide par Zygmunt Bauman, cité par Jacques-Alain Miller à son cours l’an dernier. Le patrimoine, à l’image du déclin paternel, de l’état solide est passé à l’état liquide. Un point sur lequel s’interroge Françoise Waquet qui vient de publier Les enfants de Socrate. Son dialogue avec Éric Laurent, dans le cadre d’une Soirée de la Bibliothèque de l’École de la Cause freudienne, portait sur ce point d’une transmission d’un savoir sur un mode paternel et sur son éventuelle disparition dans un temps proche.
            Quel est notre mode de transmission dans la psychanalyse ? Le transfert, bien sûr. Le savoir, plus classiquement. Le vif de l’interprétation, encore. Mais il ne s’y agit pas de dépatrimonialiser, d’effacer le patrimoine d’un père auquel on ne veut plus croire, mais bien plutôt de préserver ce patrimoine, et tout en pouvant s’en passer, comme nous y a invité Lacan, pour mieux s’en servir.
Tags associés à cet article: folie, père, vol, être

---