lundi 27 juillet 2009
L’enfant et les objets de la civilisation - Elisabeth Leclerc-Razavet
Elisabeth Leclerc-Razavet, psychanalyste, membre ECF
En nous proposant de considérer que le choc des civilisations, c'est le choc des modes de jouir, Jacques-Alain Miller nous introduit directement à la question de la jouissance. Certes, chaque époque a ses objets. Mais à notre époque, le phénomène s'accélère et la production d'objets de toutes sortes prend les commandes. L'impératif est prégnant : Jouissons moderne! Toujours plus vite, toujours plus branché!...
Quel usage les enfants, cible privilégiée de cette hyperproduction, font-ils de ces objets modernes ?
La question de la jouissance - dans la pratique avec les enfants - se présente de plus en plus comme un droit à la satisfaction tous azimuts et prend facilement le pas sur le signifiant. Mais alors, comment le psychanalyste s'y prend-il dans cette clinique de la satisfaction ? Et qu'en est-il du désir ? Aujourd'hui, qu'en est-il du manque d'objet ? Du rapport à l'Autre ? De la castration ?
Le temps pour comprendre
Par les temps qui courent, quelque chose va trop vite! A nous de soutenir, en contrepoint, le " temps logique " de notre interrogation. A peine réalisé " l'instant de voir " que ces objets de la production ont envahi l'espace subjectif des enfants, prenons " le temps pour comprendre " : Quelle fonction ont ces objets de la civilisation? Quel usage en font les enfants ? Dans la névrose, dans la psychose. Donnent-ils lieu à de nouveaux symptômes ? A quelle angoisse viennent-ils suppléer ? Y a-t-il des "objets transitionnels " modernes ? Y a-t-il des phobies modernes ? Seule l'élaboration de ce temps pour comprendre peut faire évoluer notre pratique et ouvrir à du nouveau. Mais le nouveau ne se décrète pas..., il s'invente, au un par un.
Du nouveau
Le virage de 1970, celui qui se prend avec L'envers de la psychanalyse, bouleverse le rapport pour un sujet, entre le signifiant et la jouissance et ouvre des pistes précieuses pour interroger aujourd'hui notre pratique avec les enfants. Avec ce Séminaire, Lacan introduit que ce qui se véhicule dans la chaîne signifiante, c'est la jouissance1. C'est une révolution! Cela revient à dire que "l'être préalable " à la mise en marche du système signifiant est un être de jouissance. Et s'il y a une perte de jouissance - que nous connaissons bien - prix de la castration, quelque chose y répond : un supplément de jouissance, que Lacan nomme alors plus-de-jouir. L'accent va être clairement mis sur le corps affecté de jouissance, articulant de nouveaux symptômes, en tant qu'"évènements de corps". Dans notre monde moderne, l'infinitisation des objets de la production vient-elle consonner, chez les enfants que nous recevons, avec ce plus-de-jouir ? Cette question requiert d'être très attentifs à cette "jouisssance en +", afin de repérer où elle vient se loger, pour un sujet, et comment elle peut évacuer tout questionnement subjectif. J.-A.Miller, souligne que Lacan étend les objets plus-de-jouir aux objets de l'industrie, de la culture ou de la sublimation. Pour notre pratique, il importe de formuler ce qui justifie cette extension.
Lacan articule " l'insatiable exigence " du sujet à l'objet perdu de toujours et note que les voies qu'il prendra " pour sa récupération " offrent une variété infinie (à la différence des objets de la pulsion dont on fait la liste). Ainsi ce terme de "récupération" articule cette variété des objets modernes au plus-de-jouir qui prend corps de ce qui a été "de moi, coupé"2. Aujourd'hui, les variétés de récupération dépassent la fiction. Force est de constater que tout est fait pour boucher le manque. Mais qu'advient-il du sujet ?
La fonction du plus-de-jouir
Dans le Séminaire D'un Autre à l'autre, Lacan poursuit son dialogue avec la civilisation au moyen des objets du marché, en référence à la plus-value de Marx et nous livre une autre articulation décisive : "le plus-de-jouir, est fonction de la renonciation à la jouissance, sous l'effet du discours". Ce qui est nouveau, c'est qu'il y ait un discours qui articule cette renonciation et "y fait apparaître (...) la fonction du plus-de-jouir. C'est là l'essence du discours analytique".3 Ce trajet de la plus-value au plus-de-jouir vise à réintroduire le sujet. Avec l'appui du transfert, quel usage l'enfant fait-il de ces objets modernes ? En fait-il un négoce ? Ces objets deviennent-ils des objets d'échange ? Et sur quel fond de renonciation ?
Et nous, les psychanalystes, les praticiens orientés par l'enseignement de Lacan, comment opérons-nous ?
Nous savons que les enfants, courent encore beaucoup plus vite que nous. Pour entrer dans ce monde de l'enfant, va-t-il falloir "moderniser" nos outils ? Allons-nous arriver à être plus astucieux, plus inventifs, et à déjouer les fortifications que les enfants nous opposent ? N'oublions pas que si le sujet se constitue au lieu de l'Autre, le ver est dans le fruit dès la génération des parents : les "branchements", ça les connaît! Et ils ne souhaitent pas forcément être agent de la castration... même s'ils se plaignent de leurs enfants. Bref, arriverons-nous à produire une "renonciation à la jouissance" par le biais des objets du marché, et de ce fait, faire apparaître la fonction de ce plus-de-jouir ? Arriverons-nous à ce que le discours analytique fasse poids dans notre dialogue avec la civilisation : maintenir ouverte la place du sujet et du savoir singulier, faire de ce plus-de-jouir un agent qui ne soit pas bouchon d'angoisse ?
Notes
1 Miller J.-A., " Les six paradigmes de la jouissance ", La Cause freudienne n° 43, chapitre sur le cinquième paradigme.
2 Lacan J., Séminaire L'angoisse, p. 258.
3 Lacan J ., Séminaire D'un Autre à l'autre, p. 17
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à 01:01
jeudi 16 juillet 2009
Les SMS dans la vie amoureuse des femmes - Hélène Bonnaud
Hélène Bonnaud, psychanalyste, membre ECF
La clinique de l’amour a rencontré un nouvel objet dans le lien amoureux. Les SMS ont délogé les messages téléphoniques. À l’adolescence notamment, ce mode de lien se caractérise par une urgence extrême, un appel à l’Autre constant et la nécessité de sa réponse immédiate. De fait, l’exigence d’être toujours « connecté » n’est pas sans interroger cette nouvelle forme de l’échange amoureux.
Si on attendait les lettres de son amoureux jusqu’au milieu du XXe siècle, l’arrivée du téléphone puis des portables a totalement modifié les modalités de communication dans la vie amoureuse. La forme épistolaire semble avoir disparu de nos mœurs. Le téléphone a détrôné l’écriture. Peut-on considérer que les mails et les SMS sont les rejetons des lettres d’amour d’autrefois ? Il ne s’agit pas de correspondance proprement dite, mais d’une écriture qui porte les traces d’un dire. « L’écriture est une trace où se lit un effet de langage. C’est ce qui se passe quand vous gribouillez quelque chose »1, dit Lacan dans Encore.
Quelles sont donc les propriétés de cet objet SMS, entre voix et écriture, dans la vie amoureuse des femmes, puisque ce sont souvent elles qui évoquent, en analyse, la place qu’il occupe dans leur vie ?
Il y a tout d’abord la dimension de la parole. De quoi sont faits les SMS amoureux ? Ce sont des messages d’amour d’un style propre à chacun. En même temps, la nécessité de faire court – un nombre de signes ne peut être dépassé –, exige une écriture condensée. Une langue s’écrit, à partir des phonèmes des lettres, laissant au vestiaire la grammaire et l’orthographe. Les sons s’utilisent comme les empreintes sonores des signifiants et doivent se décrypter. Il faut penser ce langage à travers l’audition de ce qui s’entend. Il s’agit d’oraliser les consonnes pour rétablir le sens. Les procédés utilisés comme l’abréviation, la phonétique et le rébus typographique procèdent d’une compression des mots. Les messages sont donc des marqueurs de sens. Il n’est pas question d’invention singulière d’une langue proprement dite, la métaphore en est absente et le lapsus n’y a pas cours. Bien au contraire. S’il y a bien une jouissance qui s’insère à déformer la langue, elle n’en reste pas moins liée à servir la communication et à faire sens. Il ne s’agit pas d’une prévalence de l’équivoque mais d’une écriture qui doit se lire dans un codage simplifié. C’est l’envers de l’art de Joyce qui « a fini par imposer au langage même une sorte de brisure, de décomposition, qui fait qu’il n’y a plus d’identité phonatoire »2. La langue des SMS est une construction minimale, sans recherche d’effets linguistiques. Le langage n’y est pas torturé comme dans l’écriture des surréalistes, mais réduit. C’est la simplification qui force à jouer avec les phonèmes, et non la recherche de la polyphonie de la parole. Le sens phonatoire y est au contraire construit comme le bruit, la sonorité de la lettre libérée de sa carapace grammaticale. De ce fait, « je t’aime » s’écrit « JTM ». C’est une écriture concentrique. Je fais cependant l’hypothèse qu’écrire « JTM » n’a pas la même valeur que d’écrire « je t’aime » en toutes lettres. Cette écriture est symptomatique d’un nouveau mode de jouir des mots. L’effet sonore produit une jouissance qui s’affranchit des normes pour mieux servir le sens commun. Il y a donc une subversion de la norme qui peut être interprétée comme jubilation d’une écriture sonorisée.
Le deuxième point concerne le temps. Il n’y a plus de laps. C’est l’instantané qui domine. L’échange de SMS provoque une accélération de l’urgence, une précipitation de l’attente. Celle-ci fait symptôme. Les femmes supportent très mal le délai, l’absence de réponse immédiate à leur demande d’amour. Elles font équivaloir le manque de réponse à un manque d’amour. La demande s’incarne dans la présence qui doit être permanente. Sitôt satisfaite, elle s’évanouit. Les preuves d’amour passent par ce dialogue qui défile tout au long de la journée. La connexion à l’être aimé doit être continue. Cette exigence de rapidité manifeste la fragilité symbolique des messages. Ils ne valent pas grand-chose sur le plan du contenu, leur sens est marqué d’une grande pauvreté : c’est leur manifestation qui vaut. Précipité du prêt-à-jouir. Le modèle du stimulus, qui provoque un acte dans l’immédiateté, en est l’expression. Nous y reconnaissons celle du besoin, quand la répétition réitère la rencontre avec une jouissance impérative. Proche du harcèlement, cette position marque le pas d’une demande sans limite et fait le lit de l’interprétation d’une rupture du lien là où le signe manque.
Ainsi, l’usage des SMS fait caisse de résonance à la demande d’être connecté à l’Autre de façon incessante. Cette irruption d’une écriture, qui surgit à tout instant dans le portable de chacun, favorise l’illimité d’une jouissance qui sert à absorber la présence de l’autre. Il s’agit d’une clinique de la connexion qui peut prendre la forme d’un symptôme compulsif, mettant à jour un rapport de branchement à l’autre qui ne fait qu’exacerber la particularité du rapport à l’Autre toujours insatisfait ou impossible. C’est aussi la fragilité du lien qui s’en déduit, comme une menace qui perturbe le présent, rendant les signes de l’amour réduits à quelques lettres, présence / absence où l’Autre manque toujours.
1 Lacan J., Le séminaire, livre XI, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 110.
2 Lacan J., Le séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 97.
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par [Dario Morales ]
à 10:51
samedi 11 juillet 2009
Note sur le traumatisme - Michèle Astier
Michèle Astier, psychanalyste, membre ECF
L’année 1995 a vu la création de la première cellule d’aide psychologique en France, suite à l’attentat de la station St-Michel du RER, à Paris. Les CUMP (Cellules d’Urgence Médico-Psychologiques) font maintenant partie des dispositifs mobilisés auprès des victimes de catastrophe pour prévenir la survenue du Syndrome de Stress Post Traumatique. Le SSPT a été substitué par les concepteurs du DSM à la névrose traumatique, selon l’idée forte que tout évènement tragique, dans un temps un , engendre nécessairement des troubles psychiques dans un temps deux. L’usage de ces dispositifs de prévention tend à se généraliser en même temps que passe dans le discours courant l’idée que tout évènement tragique est potentiellement traumatique, particulièrement pour les enfants. Ces conceptions nous ramènent à un temps pré-analytique, à rebours de la découverte freudienne alors que Freud a développé tout au long de son œuvre la complexité de la cause traumatique des symptômes.En effet, il y a plus cent ans, interrogeant les symptômes névrotiques, Freud reprenait la cause traumatique de Charcot. Il constatait que, le plus souvent, il y avait « non point un unique incident traumatisant, mais plusieurs traumatismes partiels ». D’autres fois, « ce sont des circonstances d’apparence anodine qui […] ont été élevées à la dignité de traumatismes »1. Il précisait en même temps le caractère traumatique desdits évènements : leur lien avec une « sexualité pré-pubertaire », souvenir infantile refoulé qui n’opère qu’après-coup 2.Le champ clinique ouvert par la psychanalyse naissante ne relève pas d’une temporalité linéaire et nécessaire depuis le fait jusqu’au trouble psychique, mais une contingence lisible dans l’après-coup. C’est a posteriori, à partir du symptôme, qu’on peut repérer en toute rigueur ce qui fut réellement traumatique dans chaque cas. Freud soulignait que ce n’est pas tant le caractère dramatique ou monstrueux de l’évènement qui fait le trauma que le fait qu’il ait été « élevé à la dignité du traumatisme » par le sujet lui-même.
Freud a tenté une conceptualisation à partir de la neurologie de son temps, mais sa tentative a tourné court lorsque, avec la clinique, il a buté sur la question de la vérité. C’est alors la logique qui l’a emporté sur le frayage des neurones. Le cas d’Emma vient illustrer ce proton pseudo, ce syllogisme, « premier mensonge » 3 d’ordre sexuel, qui échappe à la connexion des neurones : « c’est la décharge affective qui constitue […] l’élément perturbateur ». Un réel fait irruption qui ne peut faire sens de ne pouvoir s’inscrire au registre de la vérité, d’où son caractère de fausseté. Comme l’a souligné Jacques-Alain Miller, dans son cours du 18 mars 2009, le traumatisme est ce qui échoue à faire vérité. Il est du registre de l’indicible, il n’est pas articulable 4. Freud découvre que l’interprétation psychanalytique établit la connexion manquante, lève le refoulement et dénoue le symptôme – effet thérapeutique rapide. La connexion manquante est une « connexion verbale », selon ses propres termes, et non de synapses.
Mais très vite les choses se compliquent lorsque la réalité de l’évènement élevé à la dignité de traumatisme n’est pas avérée, renforçant l’idée de mensonge, de tromperie. C’est la théorie du fantasme qui prend alors le relais, puis ce sera la théorie de la pulsion. Freud se trouve contraint d’abandonner sa neurotica, comme il l’écrit à Fliess le 21 septembre 1897. C’est la sexualité infantile elle-même qui est traumatique, de par l’intérêt que l’enfant lui porte. Ce que vérifiera le petit Hans : n’est-ce pas sur ce fond de sexualité qu’il déclenchera une phobie sévère après avoir rêvé que sa maman n’était plus là pour faire câlin 5 ?
Freud devra ensuite considérer un au-delà du sens sexuel, un hors-sens, qu’il saisit dans la compulsion à la répétition, particulièrement avec la névrose traumatique. Celle-ci l’amènera à prendre en compte, à partir de 1920, une dimension de la pulsion au-delà du principe de plaisir 6, lui-même réglé par le sexuel et le phallus. Le traumatisme qui produit des symptômes est aussi bien celui qui engendre une satisfaction paradoxale, une jouissance autre que sexuelle et liée à la mort, pulsion de mort.
Lacan, revenant à Freud, ne cèdera jamais sur le fait que le traumatisme est affaire de signifiant, « signifiant énigmatique »7 par excellence, logé à l’intérieur de la langue, là où elle se brise, point d’impossible, « troumatisme ». Dans son tout dernier enseignement, il mettra l’accent sur ce qui ne se résout pas, un irréductible auquel chacun se trouve devoir inventer une solution à l’instar de Joyce qui « symptraumatise quelque chose »8 avec son œuvre.
Ces quelques notes éclairent en quoi certaines pratiques de debriefing sont problématiques quand elles visent à empêcher la formation de symptômes. Elles ne peuvent alors que renforcer un point de jouissance qui laisse l’être humain dans le plus grand désarroi. Les psychanalystes, à cet égard, font preuve du tact que leur formation et leur pratique leur enseignent. Plutôt que viser la non apparition du trouble et l’oubli de l’évènement, ils proposent une mise en forme signifiante qui loge cet impossible en rendant leur dignité au symptôme et à la part traumatique que comporte la rencontre de chacun avec ce qui fait trou dans la langue.
1 Freud et Breuer, Etudes sur l’hystérie, PUF, p. 3.
2 La naissance de la psychanalyse, PUF, p. 36.1 Freud S., « Esquisse d’une psychologie scientifique »,
3 Ibid., p. 363 et suivantes.
4 Miller J.-A., Choses de finesse en psychanalyse, Cours 2008-2009, inédit.
5 Freud S., Cinq psychanalyses, PUF, p. 106.
6 Freud S., « Au-delà du principe de plaisir » in Essais de psychanalyse, PBP.
7 Lacan J., « L’instance de la lettre », Ecrits, Seuil, p. 518.
8 Lacan J., « Joyce le symptôme », Le Séminaire Livre XXIII, Le Sinthome, Seuil, p. 162.
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par [Dario Morales ]
à 12:15
mercredi 1 juillet 2009
Les partenaires du sujet - Chantal Bonneau
Chantal Bonneau, psychanalyste, membre ECF
Un œil envahit l’écran, immense, impératif et exigeant. Sur la pupille une ombre féminine esquissée glisse. L’image nous saisit, nous déconcerte où poser notre regard ? Ainsi commence le dernier film d’Almodóvar : Abrazos rotos, (Etreintes brisées). Fascination de l’image dans la saisie du regard mort qui fait le fil rouge du film. L’amour n’est jamais une histoire simple et Almodovar déroule pour nous l’écheveau des embrouilles du corps et du sexe là où la parole peut mentir nous offrant, en un raccourci saisissant, un aperçu des relations qu’un sujet entretient avec ses partenaires.
J. Lacan nous a donné une théorie du sujet qui s’élabore tout au long de son enseignement et que J. A. Miller va compléter avec la théorie du partenaire. Il ne se contente pas de l’énoncer, il le martèle :
« Le sujet lacanien est impensable sans le partenaire. » 1.
Pendant l’année 1996-1997, Jacques-Alain Miller et Eric Laurent ont traité cette question du partenaire dans leur cours d’orientation lacanienne 2.
Qu’est-ce qu’un partenaire ? La définition la plus simple est celle que J.A.Miller donne. Le partenaire : c’est celui avec lequel on joue sa partie. Il la complète avec cet ajout : le partenaire c’est ce qui ferait terme du rapport qu’il n’y a pas. C’est un signifiant qui échappe à la sclérose de la pensée. Dans son cours du 4 mars 2009, J.A. Miller prononçait cette phrase que l’on voudrait faire sienne :
« Je me tiens sur un bord, sur le bord de mon ignorance…à la pointe de ce qui m’interroge, moi. Et je constate que ce que je dis prend irrésistiblement la tournure d’un dialogue avec Lacan…Je vois bien que c’est lui mon partenaire. » 3.
L’expérience analytique permet la rencontre inédite des partenaires du sujet. Ceux sur lesquels il s’appuie et ceux qui le divisent. Le partenaire-pensée qui émerge du champ de la philosophie, dont Descartes est une figure emblématique, est un partenaire sur lequel le sujet s’appuie. Mais le partenaire-Dieu par ses deux faces, celle du Dieu de Descartes, le Dieu de la science et du savoir qui ne saurait mentir et celle du Dieu du désir, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, Dieu du courroux, marque aussi la vie d’un sujet.
Le premier partenaire du sujet inventé par Lacan, c’est le partenaire-image. Il fait suite aux travaux de Freud sur le narcissisme (Pour introduire au narcissisme, 1914) et se trouve particulièrement développé dans l’article des Ecrits, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je ». Dans ce texte, Lacan met l’accent sur l’incomplétude organique de l’infans en raison de la prématuration spécifique de la naissance 4. Ainsi, dans le premier temps de son enseignement, pour Lacan, le partenaire du sujet est quelque chose de lui-même mais c’est aussi l’Autre qui montre le statut paradoxal de l’image dans le miroir. Moment dont les effets délétères se rencontrent dans la clinique de l’hystérie, de la névrose obsessionnelle mais qui vise toutefois à accompagner le sujet jusqu’à un : « tu es cela » qui signe la mise en fonction de la partie symbolique que l’analyse opère si le sujet y consent.
Le sujet est un être de paroles, il doit passer par le défilé des signifiants pour s’adresser à l’autre. Il est d’emblée divisé et aux prises avec l’énigme du désir de l’Autre. Quand, dans la vie, une boiterie apparaît c’est parfois vers un analyste qu’un sujet se dirige pour se plaindre de ce partenaire-dans-la-vie qui peut être une mère, un mari, un père, un patron. Il est pris dans la série des petits autres qui viennent marquer la particularité singulière de son rapport à la jouissance. Ce partenaire-langage dévoile le rapport, nécessairement incomplet, à la vérité. Tout ne peut pas se dire, la quête du sens fait de chaque signifiant, une rencontre dont Lacan a mis en évidence, dès son premier enseignement, les pouvoirs de la contingence. Je le cite :
« C’est par la marque de l’arbitraire propre à la lettre que s’explique l’extraordinaire contingence des accidents qui donnent à l’inconscient sa véritable figure. » 5.
C’est par l’effet de la parole et du langage que le partenaire-symbole peut exister. Là où le partenaire-image a montré ses limites pour que la partie puisse se jouer de la bonne façon, c’est l’analyste, en tant que partenaire, partenaire inédit, qui va venir, comme l’écrit J.A. Miller, traiter les difficultés qu’un sujet rencontre avec son partenaire-dans-la-vie. « On en appelle au partenaire-analyste, dit-il, pour se demander ce qu’on fait avec son partenaire-vital, comment on a pu songer à s’apparier à cette plaie ». Propos puissant qui souligne la nécessité pour un sujet, qu’il soit homme ou femme, de chercher, avec le partenaire-analyste, la façon d’introduire un partenaire supplémentaire dans la partie qui se joue.
Qu’est-ce que le psychanalyste à l’âge de la science ? Interroge Eric Laurent dans le n°1 de « Papers ». Il propose cette réponse :
« Le psychanalyste dénonce la nécessité de la référence et met à jour la contingence de la cause du désir et des formes de la substance jouissante. Pas d’autre référence que ce qui cloche et fait rupture dans la parole et son appareillage au discours ». Ce qui cloche et ce qui fait rupture tels pourraient être les syntagmes décrivant les bastions avancés de la forteresse du symptôme.
Quand le sexe ne permet pas à l’homme et à la femme d’être partenaires, seul le symptôme y pourvoit nous dit Lacan. Ce qui permet à Jacques Alain Miller de nous proposer de lire le couple comme : « un contrat illégal de symptômes » en l’opposant à la définition du contrat légal que représente le couple au regard de la loi. Ce qui se rapproche de la proposition de Lacan dans Encore :
« Ce qui provoque l’amour c’est la rencontre chez le partenaire, des symptômes et des affects de tout ce qui marque chez chacun les traces de son exil du rapport sexuel »
Ces affects et ces marques ont la particularité de présenter une réelle dissymétrie selon qu’ils touchent un homme ou une femme. La théorie du partenaire-symptôme met au devant de la scène ce qui relève de l’impossible, le rapport sexuel, le nécessaire soit le symptôme et le contingent à savoir la rencontre et l’amour.
Quand l’homme fait d’une femme l’objet de son fantasme elle peut être un symptôme pour lui, la logique de la sexuation en répond. En revanche, quand le partenaire d’une femme vient s’inscrire non pas dans la dimension du rapport au phallus mais dans son adresse au S de grand A barré, il s’inscrit alors sous l’angle du ravage.
Nous voyons l’écart irréductible qui inscrit la différence des symptômes pour les sujets féminins ou masculins. Si le rapport sexuel ne peut pas s’écrire, le symptôme, par sa nécessité, fait que le contrat illégal qu’il constitue pour le couple n’est pas près d’être dénoncé.
1 Miller J.A.,La théorie du partenaire, les effets de la sexuation dans le monde, Quarto, n°77, Bruxelles, 2002, p.11
2 Laurent E., Miller J.A., L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique, séminaire 1996 – 1997, inédit
3 Miller J.A., Choses de finesse, leçon X, cours d’orientation lacanienne, 4 mars 2009, inédit
4 Lacan J., Le stade du miroir comme formateur du Je, Ecrits, Paris, Le Seuil, 1966, p 96
5 Lacan J.,La psychanalyse et son enseignement, Ecrits, Paris, Le Seuil, 1966, p 448
Posté
par [Dario Morales ]
à 09:44