Trois nouvelles récentes auraient pu nous réjouir : la déclaration de Nicolas Sarkozy à la Sorbonne affirmant la fin de "la religion du chiffre", précédée il y a peu par le renoncement à l'évaluation des ministres reconnue comme inadaptée, enfin la remise par la Commission "ad hoc" du rapport concernant le remplacement du P.I.B. par un indice prenant en compte le bien-être de la population.Certes, on ne peut accueillir que favorablement ces informations qui semblent tenir compte d'idées qui nous sont chères.
Grâce à l'organisation des Forums par Jacques Alain Miller nous avons fait savoir, haut et fort notre opposition à la dictature du chiffre, à l'utopie de l'évaluation généralisée et au rejet de la prise en compte du sujet. Pourrions-nous y déceler le signe avant-coureur d'un changement ? Aurions-nous été entendus ? La courbe de montée en puissance de l'évaluation serait-elle en train de s'inverser ? Aurait-on abandonné une conception réductrice de l'être humain ?
Suite à l'émission "Ce soir ou jamais" du 18 septembre sur France 3, on ne peut que déchanter. Les interlocuteurs de Jacques Alain Miller, malgré leurs bonnes dispositions évidentes, semblent n'avoir rien entendu à ses objections. L'utilisation de la notion de « bien-être » introduit nécessairement la subjectivité, des exemples frappants ont d'ailleurs été évoqués : telle population en proie à une guerre civile s'estime plus heureuse que celle de Californie à la même époque… Mais là où le bât blesse c'est que les bonnes intentions ne suffisent pas. Nous avons appris avec Lacan à nous orienter sur une éthique des conséquences.
Comment va-t-on intégrer cette nouvelle donnée ? En la mesurant. L'échec est assuré, car jamais le quantitatif ne pourra résorber le qualitatif. Le singulier, le subjectif, ne peut s'inscrire dans le : "valable pour tous".
Jacques Alain Miller a fait valoir un deuxième facteur : cette force insidieuse parce qu'inconsciente qui émane de l'Idéal du Moi et à laquelle n'échappe pas cette nouvelle conception du bien-être. De la névrose à la psychose, à l'insu du sujet et sous diverses modalités, s'impose une autoévaluation source d'une "servitude volontaire".
Bien avant Freud la littérature nous a fourni des exemples de "bonheur dans le malheur", satisfaction paradoxale chez cet étrange animal parlant qu'est l'homme. Comment le faire entrer dans un indice ? La fin de notre combat n'est pas pour demain. La religion du chiffre n'est pas morte…
Clotilde Leguil est psychologue, philosophe. Elle vient de publier "Les amoureuses" au Seuil.
Alors que les économistes du XXIème siècle travaillent à définir un nouvel indice d’évaluation du bonheur des citoyens, certains artistes, comme David Lynch, font de l’angoisse de chacun un objet esthétique.
Les visions du cinéaste sont présentées à travers 70 lithographies sous le titre « I see Myself »*. Et lorsque les créatures de Lynch se regardent dans le miroir, ce n’est pas tant à la satisfaction narcissique qu’elles accèdent qu’à l’expérience de l’inquiétante étrangeté, celle où surgit dans le champ du visible un objet non spéculaire angoissant. Avec le cinéaste, on quitte donc le pays des merveilles pour découvrir le visage d’une Alice qui pense au suicide (Alice thinks about suicide), n’ayant peut-être pas rencontré de l’autre côté du miroir ce qu’elle pensait y trouver. Avec lui, le rêve d’une femme se voyant regardée par sa propre production onirique (Woman with dream) s’évoque en un cri silencieux, faisant écho à celui de Munch; et le souvenir d’enfance d’une poupée perdue fait surgir sur le visage d’une autre un sourire discordant (Woman with memory of doll). Dans la rue, ce sont les vitrines du grand magasin qui font l’objet d’une seconde exposition que Lynch a nommé « Machines, Abstraction and Women ». Devant l’une de ces vitrines devenues tableaux, on se souvient des jolies jambes de Marilyn Monroe découvertes par l’envol de sa robe blanche au-dessus de la bouche du métro. Mais on découvre en s’en souvenant une autre scène plus angoissante où les jambes se dévoilent certes, mais ce qu’il y a en dessous, c’est un abîme vertigineux entre deux tours new-yorkaises. Vertigo, comme l’envers de Sept ans de réflexion. Va-t-elle tomber dans ce vide ou pourra-t-elle y échapper ? Marilyn thinks about suicide… Tel un nouveau Tirésias, David Lynch semble avoir été femme dans une autre vie pour saisir ainsi l’angoisse féminine si souvent masquée par des images qui veulent nous faire croire dans un bonheur familier. Cette exposition, telle une pluie d’étoiles venue d’ailleurs, fait irruption au milieu de la ville, au sein de l’univers de la mode et du glamour, pour laisser apparaître une faille, celle qu’aucun objet ne pourra jamais combler. Il faut s’y rendre.
* Les visions de David Lynch, aux Galeries Lafayette, Paris, jusqu'au 3 octobre 2009
Twitter, impuissance et diableries : l'inquiétante étrangeté aujourd'hui - François Sauvagnat
François Sauvagnat, psychanalyste, membre ECF
Freud, dans son étude sur le Moïse de Michel-Ange, s'était appuyé sur la méthodologie de Morelli, pour saisir ce que pouvait être la saisie du génie de l'artiste à l'ère du bertillonnage. Lacan, en s'appuyant sur la Lettre volée d'Edgar Poe, avait permis de penser ce qu'était devenu le sujet de l'inconscient à l'âge de la cybernétique. Il s'agit ici de mettre en évidence quelques effets subjectifs provoqués par la généralisation de l'usage de récepteurs portables et des technologies appropriées, à l'aube de la bionique.
A un moment crucial de refondation de la théorie psychanalytique, à l'orée des années 1950, J Lacan avait choisi de penser la cybernétique avec Poe comme il allait, quelques années plus tard, repenser l'éthique analytique en articulant la raison pratique de Kant avec la maxime de Sade.
Le bizarre de Poe s'articulait répétitivement comme exploration de l'impuissance (sens étymologique du terme scots Uncanny, qui le rapproche donc du terme françaisd'origine germanique émoi) des mass-media de son temps, de la presse journalière de large diffusion, et de la notion de sens commun qu'elle supposait. La théorie de l'autonomie de la chaîne signifiante proposée par J Lacan n'était pas, comme certains milieux philosophico-littéraires l'ont prétendu, une lecture phallocentriste de Poe, mais une application de la théorie de l'Uncanny de Poe à la cybernétique. On peut résumer la conception que se fait Poe l'action policière par la formule : aller chercher les choses là où elles se trouvent. L'espace privé est conçu comme entouré d'une limite que le pouvoir policier saura franchir (la police fera fouiller le ministre), notamment en la sondant. Poe en démontre l'impuissance, au regard d'un autre type d'espace, celui de la lettre.
On peut dire que Freud, pour sa part, avait trouvé son Poe dans Giovanni Morelli qui était un peu au bertillonnage ce que Poe était au surgissement de la presse quotidienne à fort tirage (Der Schreckliche Morelli, comme disait Jakob Burckhardt), avec évidemment, comme héros complémentaires le quatuor des promoteurs du sublime par le comique, Jean-Paul Richter, JN Nestroy, FT Vischer et Heinrich Heine.
L'option freudienne se caractérise par la mise en évidence d'une nomination qui ne se laisse pas réduire aux indices exploitables,mais qui au contraire se présente comme protestation, défense, résistances, jusqu'aux thèses de la pulsion de mort et de la réaction thérapeutique négative. L'espace des formations de l'inconscient se présentait alors comme descriptible une fois mise en place l' "arène du transfert", que Lacan allait qualifier dans les années 1950 de "solidarité discrète".
La cybernétique, telle qu'elle a été mise en forme lors des conférences Macy à la fin de la 2e guerre mondiale, se voulait mise à disposition d'un nouvel instrument de pouvoir à la fois biologique, industriel et politique. Elle supposait que toute forme vivante se laisse décrypter comme information -- que le vivant, comme l'organisationnel, soit du langage intégral. Or le propos de J Lacan impliquait précisément que ce nom secret qu'est le symptôme n'était "pas à lire", et que le langage faisait trou et non pas continuité, que le déchiffrement concernait des anagrammes et non pas des messages, et que derrière le "sens sexuel", il y avait le non-rapport sexuel, qui précisément ne peut s'écrire.
On peut considérer que ces thèses de limitation ont largement été confirmées parl'époque récente. D'où la renonciation au rêve de la lecture intégrale, par un Big Brother ou autre Echelonde l'ensemble des phénomènes du monde. On sait que l'impuissance ainsi repéréea eu des effets d'inquiétante étrangeté. Tout pouvoir se présente actuellement comme "facade de verre" et glace sans tain. Le terroriste est peut-être davantage repéré actuellement comme celui qui échappe à la maîtrise de la communicationque par sa stricte dangerosité; quelques journalistes en font régulièrement les frais. Une forte tendance pousse ainsi les modes traditionnels d'information à se comporter comme continuation des "facades de verre"officielles (le pouvoir est essentiellement le pouvoir de "maîtriser sa comunication"), alors que le rôle plus risqué d'investigation est beaucoup plus fréquemment assumé par Internet, média volontiers sans visage, ce qui lui donne une coloration souvent "diabolique" (du grec diabolos, accusateur, calomniateur)-- le phénomène de reductio ad hitlerum("loi de Godwin") invariablement trouvé sur les sites de débats est évidemment facilité par l'usage de l'anonymat.
Mais d'autre part, puisque tout ne s'avère pas déchiffrable - l'échec constant, depuis un siècle, déjà annoncé par Freud, des détecteurs de mensonges en a été un signe avant coureur -, la réponse, avant d'avoir les moyens depasser à la bionique, a été dans l'appareillage obligatoire. Concrètement, tout individu se voit équipé, à moindres frais, par abonnement, d'un appareil qui le rend communicant, jusque si possible dans sa vie pulsionnelle, et permet de le localiser. C'est d'ailleurs une règle actuelle de la stratégie militaire: dans les attaques des systèmes de transmission, brouillez tout sauf les signaux des téléphones portables.
De la même façon que traditionnellement la police a une double action, la détection et détention d'une part, l'infiltration et la provocation de l'autre (on sait que F ranz Alexander définissait le surmoi sadique comme un "agent provocateur"), la localisation géographique des téléphones portables est maintenant une pratique de routine et Facebook est devenu un instrument banal d'enquête de proximité; on a pu argumenter -- soit pour s'en glorifier, soit pour le dénoncer -- que les "révolutions colorées" récentes avaient permis de rassembler, grâce à des "informations" bien ciblées projetées sur des groupes de Twitter (littéralement: le gazouillis) des milliers de manifestants.
Ces appareils sont en quelque sorte la réalisation d'une thèse d'Averroes, telle qu'elle a été transmise par Moïse de Narbone (Ma'amar be-éfsharut ha-devequt, Commentaire de l'épitre sur la possibilité de la conjonction): ce que le philosophe andalou avait énoncé comme condition de possibilité de la conjonction de l'imaginaire individuel avec l'entendement divin était l'intellect hylique. Mais ce dernier n'est pas en soi suffisant (la cybernétique comme lecture directe du "langage du vivant" a échoué.), il faut qu'il absorbe les qualités de l'intellect agent (...qu'il acquière par abonnement un téléphone portable de dernière génération!). La psychanalyse n'a jamais hésité à tenircompte des spéculations théologiques, en mettant en évidence leurs applications les plus pratiques. Mais il faut également y ajouter que bien entendu la conjonction concerne l'âme, c'est à dire, selon Aristote, ce qui permet de faire corps.
Comme l'a bien vu Michel Foucault, les enjeux actuels de la biopolitique-- ce qui fera la différence entre Freud et Lacan - concerne les modalités de la construction du corps, ce qu'Aristore appelait l'âme.
On sait que dans les domaines de la santé et le domaine universitaire, la "certification" est appelée en Europe "excellence", terme surgi au décours du procès du "bon docteur" Schipman, un médecin de famille britannique qui avait expédié dans l'autre monde plus d'une centaine de ses patients. Autrement dit, être excellent, c'est ...pouvoir prouver que l'on n'est pas un meurtrier en série, ce qui en dit long sur le "toujours plus d'évaluation" auquel nous sommes contraints. L'étrangement inquiétant d'aujourd'hui -la mise à disposition des limites et du fonctionnement du corps, que ce soit par les technologies de l'information ou par la chirurgie -- fait valoir, plus que la figure de l'escroc (personnage clef des réflexions d'Edgar Poe), celle du meurtrier en série, du pédophile et du terroriste. La monomanie thématique des séries télévisées en témoigne largement, qui ne nous laisse guère le choix qu'entre les exploits du commissaire x, de l'inspecteur y, les équipées du coroner z - quand il ne s'agit pas de chasse aux terroristes par quelque Jack Bauer, grand justificateur de l'urgence de la torture -, entrelardés des galipettes de chirurgiens esthétiques.
L'enjeu de la psychanalyse est donc d'irréaliser ce crime-là: de maintenir un espace dans lequel le symptôme puisse trouver une autre articulation que celle dictée par la panique provoquée par l'impuissance de la "prophétie cybernétique".
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Références:
Lacan J: La Lettre volée, in Ecrits, Paris, Seuil 1966.
Lacan J: L'Identification, Séminaire non publié, 1960-1961.
Sauvagnat F:"Pulsion de mort et culpabilité: les psychanalystes dans le deuxième conflit mondial", inLes philosophes et la deuxième guerre mondiale, Presses Universitaires de Vincennes.(1992).
Sauvagnat F: "Der schreckliche Morelli".La réception de la méthode Morelli par ses contemporains. in: Ligeia, n°13-14, juin 1994, p. 55-66.
Sauvagnat F:Ligtornenes etik. Heines vitser og deres indflydelse paa psykoanalysen, [L’ethique des cors aux pieds. Les mots d’esprit de H Heine et leur influence sur la psychanalyse],Drift,Tidsskrift for psykoanalyse (Copenhague) Nr1, 2006, p. 51-73.
« L’ennuyeux, c’est que la génération de 68, ce n’est que pour une fois, écrit Jacques-Alain Miller dans le Journal des Journées N°13. Et la rencontre avec le Lacan de chair et d’os, c’est Nevermore - jusqu’au Jugement dernier. L’inconscient, qui ne connaît pas le temps, a du mal, on l’a vu, à se faire à cette idée. »
C’est certain, l’inconscient a bien du mal à se résigner à la mort de Lacan. Et, à titre d’exemple, j’apporte ce rêve, et son après-coup, onze ans plus tard.
C’était en 1985. Je devais prendre l’avion pour me entamer ce qui devait être mon avant-dernière analyse. La veille, je fis le rêve suivant.
Je suis chez Lacan, dans la salle d’attente. Il y a aussi quelques analystes connus, et, bien sûr, Gloria. C’est pour un premier entretien. Finalement, je me retrouve en face de Lacan, et je lui dis : « Je compte retourner vivre à Buenos Aires, mais j’ai des doutes ». Lacan me répond avec le sourire, en appuyant sur les mots : « Mais ceci est un diagnostic de structure ! » J’ajoute : « Oui, mais en plus, j’ai été une disparue, una desaparecida ». Lacan, la mine grave : « Ah ! ça, c’est autre chose ». Il se lève, et coupe la séance. Je me réveille angoissée.
A cette date, Lacan était mort depuis quatre ans. Je n’avais jamais mis les pieds dans son cabinet, et ne l’avais vu en personne qu’à la première Rencontre du Champ freudien, à Caracas, en 1980.
Le lendemain, je rencontre ma nouvelle analyste, et je lui raconte ce rêve, en mettant un grand accent sur le « diagnostic de structure » que me faisait Lacan, qui « répondait » ainsi à une interrogation qui m’accompagnait depuis mes vingt ans, quand j’avais entrepris une première analyse. « Ça reste à voir », me répond-t-elle, avec une moue de dédain.
1996 : c’est ma dernière analyse, je fais un autre rêve.
Je suis dans un appartement avec un homme. On entend le bruit de l’ascenseur qui monte. On va nous découvrir. Nous reculons jusqu’à atteindre un balcon. Il n’y a plus où se cacher. La porte s’ouvre. Fin du rêve.
« Qui monte ? », demande l’analyste. « C’est son épouse, dis-je, mais elle porte mon imperméable ». L’analyste coupe la séance.
A la sortie, je me dis : qui monte ? mais c’est l’Autre. Seulement, il est ravalé à n’être que mon semblable. Je rapporte cette conclusion à mon analyste, qui m’en félicite.
Le « Qui monte ? » me permit d’obtenir ce « diagnostic de structure » qui restait pour moi en suspens depuis tant d’années, suspens qui m’avait précisément conduite à me résigner à n’être qu’une « hystérique sans symptômes ». Il me fut ainsi possible de cerner et de nommer le tourment que m’infligeaient mes pensées, et l’angoisse que suscitaient en moi les « capitaines cruels » avec lesquels je frayais tous les jours.
Si je me réfère à ces deux rêves aujourd’hui, c’est en raison de l’importance qu’eut dans mon analyse le fait de formaliser le symptôme et de situer la structure clinique (si démodée !). D’où d’ineffaçables effets de formation.
Ceci, bien entendu, n’épuise pas la seconde partie de cette inoubliable séance avec « Lacan l’inconscient ». Ni l’élément traumatique qui fait retour dans le second rêve, avec le bruit de l’ascenseur et le « on va nous découvrir ». Mais ça, c’est une autre paire de manches. -
Traduit par J. A. Miller
- una desaparecida : on appelait desaparecido/a une personne enlevée sans laisser de traces par les sbires de la dictature de Videla en Argentine.
- démodée : en français dans le texte.
Un dialogue de Platon, une interprétation remontant au moyen-âge d’un verset biblique, les visitons-nous à présent comme des pièces de musée, ou peuvent-ils être pour nous d’une actualité vivante ? S’il est possible de faire valoir une telle question, n’est-il pas sensible aussitôt qu’elle nous est posée d’urgence pour un texte comme celui de Lacan ? Aussi sommes-nous conduits à nous demander : à quelle condition un texte reste-t-il vivant et actuel ? Je réponds rapidement : à la double condition d’être lu (étudié) et de passer dans une pratique qui ait une incidence sur le nombre. Mais on voit aisément que ces deux conditions en supposent une troisième qui relève de la pratique même du texte. (N’est-ce pas, par exemple, la raison pour laquelle Lacan avait pris comme mot d’ordre, durant toute une période, ce qu’il avait appelé un retour à Freud qui était un retour au texte de Freud ?) Je ne m’intéresse maintenant qu’à cette dernière condition, c’est-à-dire aux modalités de son actualisation.
Je lis au chapitre XIII du Séminaire de Jacques Lacan D’un Autre à l’autre (séance du 5 mars 1969, page 209) : « On est, là comme ailleurs, un peu pressé. La hâte a sa fonction, je l’ai déjà énoncé, en logique. Encore ne l’ai-je énoncé que pour montrer les pièges mentaux, j’irai jusqu’à les qualifier ainsi, dans lesquels elle précipite. » Hasard des lectures : j’ai vu ces jours derniers deux notations analogues dont aussitôt l’écho me revient.
Dans sa Leçon inaugurale au Collège de France, Anne Cheng se fait, « par opposition à l’urgence et à l’instantanéité de l’information » caractéristiques du contexte globalisé dans lequel nous sommes à présent entraînés, « l’apologiste, sinon de la lenteur, du moins du temps qu’il faut à la compréhension, à la réflexion et à la maturation ». Je lis ailleurs qu’une interprétation de la faute d’Adam assigne celle-ci à l’impatience : il aurait eu de toute façon, si seulement il avait su attendre, le droit de manger de l’arbre de la connaissance. C’était en effet, nous dit R. Joseph Gikatila, cabbaliste espagnol qui vivait et étudiait au tournant du 13e et du 14e siècle, un jeune arbre dont il n’est pas permis (selon la loi) de consommer les fruits pendant les trois premières années.
Le temps qu’il faut est aussi partie prenante dans le mythe platonicien de la Caverne : ne nous décrit-on pas, à la sortie de celle-ci, une ascension lente et difficile (qui correspond bien à ce que Pierre Hadot nous a appris à saisir comme « exercice spirituel »), non l’avènement d’une information instantanée (qui correspondra bien plutôt au spectacle que nous offrent la persistance et l’arrogance de la doxa) ?
Chacune de ces notations concerne le savoir et le désir de savoir, et chacune d’elles nous présente la tentation du court-circuit qui va vers le « piège mental ». Celui-ci, à ce qu’il semble, met donc en fonction principalement la satisfaction rapidement obtenue. Comment caractériser celle-ci ?
Dans la même séance du Séminaire D’un Autre à l’autre, on lit côte à côte deux définitions du réel qui ne se conjoignent pas aisément (page 212) : « La jouissance est ici un absolu, c’est le réel, et tel que je l’ai défini comme ce qui revient toujours à la même place » – ce sont deux points : l’absolu, et ce qui revient à la même place. Le retour du Même est un absolu, mais cet absolu, précisément parce qu’il est un absolu, ne se dissout pas dans une place (une place, parce qu’elle est toujours relative à un système de places, est en effet contradictoire avec un absolu). La formulation de Lacan présente donc une difficulté. Celle-ci est proche, d’ailleurs, de la difficulté que comporte d’opposer et de conjoindre semblant et sinthome. Voilà bien une opposition éclairante et productive. Mais, une fois qu’elle a été énoncée (cette fois singulière qui a fait événement), si nous en reprenons la formule, nous n’oublions pas dans la hâte la part d’opacité qu’elle tient de son réel, sous peine de nous précipiter dans les pièges mentaux dont nous parle Lacan. Evidemment, cela pourrait être vrai, en psychanalyse, de tous nos concepts.
La promotion de la santé mentale des enfants et des adolescents est une question qui préoccupe le législateur depuis quelques années. Les circulaires de l’Éducation nationale, les expertises de l’INSERM, les rapports de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS), et autres plans d’action remis au ministère de la santé, vont tous dans le même sens : dépistage rapide, prévention standardisée, traitement surveillé.
Lors de la dernière « rencontre-débat » autour des expertises collectives de l’INSERM sur le thème «Santé des enfants et des adolescents » qui s’est déroulée le jeudi 4 juin 2009 à la Maison de la Chimie, nous avons pu constater combien leurs projets n’ont rien perdu de leur virulence, en dépit du tollé soulevé par le rapport nommé « Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent », critiqué par le comité national d’éthique. En témoigne la verve avec laquelle nos experts de l’INSERM ont réussi à réduire le débat de cette rencontre très près de zéro.
Dépistage précoce généralisé et systématique
Les chiffres alarmants fournis par les enquêtes épidémiologiques menées selon le principe de la case à cocher, justifieraient la mise en place de protocoles de dépistage précoce généralisé et systématique à 3 ans et à 6 ans. Ils seront conduits sous la houlette du médecin scolaire, qui, surchargé de travail, est enclin à établir des diagnostics rapides en comptant les cases cochées sans prendre le temps d’entendre l’originalité d’un symptôme. Des questionnaires du même acabit commencent également à être distribués aux parents. Quant aux enfants, on souhaite les faire cliquer devant l’écran ludique d’un logiciel d’évaluation de santé mentale conçu pour eux, le « Dominique interactif », made in Québec, qui, pour le moment, n’est utilisé qu’au stade de l’enquête.
Le personnel éducatif dans son ensemble est également appelé à participer au dépistage par l’attention qu’il doit produire aux signes de souffrance psychique émis par les élèves. Et comme chacun s’accorde à dire qu’il n’est pas assez formé, il lui sera donné des outils rapides et faciles à utiliser, du type « grille à cocher ».
Programmes de prévention, en classe
Le personnel n’aura pas seulement à dépister mais aussi à prévenir le trouble par l’application programmes comportementaux de prévention en classe (« Mieux vivre ensemble dès l’école maternelle », « I can do », « Les amis de Zippy »…) Il en existe des dizaines, tous conçus sur le même principe : problèmes simples, solutions simples, s’appuyant sur des standards moraux, et laissant peu de place aux expressions singulières. Sous les aspects d’une démarche évaluable, chiffrable, pseudo-scientifique, dont les termes hyper techniques assassinent les subtilités de la langue, on habitue le personnel éducatif, les parents et les enfants, doucement mais sûrement, à la domination de ces techniques normatives, avancées comme les plus modernes, efficaces, rapides, économiques.
Le contrôle des suivis et le renforcement des collaborations
Une fois le trouble dépisté, le médecin scolaire transmet aux parents un « avis » leur prescrivant de consulter un professionnel de santé en fonction du problème dépisté. La famille ou le professionnel consulté doivent avertir « par retour » que l'enfant a bien été vu par le système de soins. En cas de non-retour, il sera fait appel à un médiateur (membre du personnel de la CPAM), qui, muni d’un « ordre de mission », sera chargé de contacter la famille de l'enfant afin de vérifier les raisons du non-retour et de l'aider à accéder aux soins. Il est question d’informatiser les données à disposition du médiateur et de rénover les carnets de santé en introduisant un volet « santé mentale ».
Il est également question de renforcer les collaborations entre l’école et les Centres Médico-Psychologiques ou Centres Médico-Psycho-Pédagogiques, (CMP et CMPP) dont la collaboration est jugée insuffisante par les experts de l’INSERM qui enquêtent sur la question. On souhaiterait plus d’action de prévention de la part des soignants dans les écoles, et plus de transparence des suivis.
D’ailleurs, le pas suivant consiste à envoyer l’enfant non pas dans les CMP/CMPP où le personnel ne répond pas toujours au protocole de traitement recommandé par l’INSERM, mais dans des centres de référence en fonction du trouble dépisté (trouble hyperactif, trouble oppositionnel, trouble envahissant…) comme c’est déjà le cas pour les troubles dit dyslexiques. Ainsi, les chances pour que l’enfant rencontre un professionnel qui, au lieu de cocher des cases, s’intéresse à ce dont il parle, seront extrêmement réduites.