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Articles du 10 octobre 2009

samedi 10 octobre 2009

Avons-nous peur (...) de l'art contemporain ? - Jeanne Joucla

 Jeanne Joucla, psychanalyste, membre ECF

 Le Palais des Arts à Dinard, entre plage et marchands de glaces, a proposé cet été 20091 une sélection d’œuvres de l’immense collection de François Pinault.
Un événement que cet accrochage mis en scène par Caroline Bourgeois qui mettait à portée de regard, des œuvres qui d’ordinaire font les beaux jours du Palazzo Grassi et maintenant de la Pointe de la Douane à Venise (propriétés du collectionneur), mais aussi d’expositions prestigieuses de par le monde. Nous pouvions en effet voir à Dinard les grands noms de l’Arte povera, du Minimalisme et du Pop art entre autre : Paul Mc Carthy, Martial Raysse, Damien Hirst, Subodh Gupta, Yan Pei Ming, Claude Lévêque pour ne citer que quelques uns d’entre eux.
L’exposition était intitulée malicieusement « Qui a peur des artistes ? » Prétendait-t-elle bousculer les idées convenues dans la petite cité bretonne ? On peut le supposer de par le choix des œuvres maniant de façon judicieuse et éclairée la tonalité transgressive et la dimension ironique…
Mais en écho, ce titre invitait aussi chacun à répondre intimement à la question : doit-on avoir peur de l’art contemporain ? Si nous suivons Marie-Hélène Brousse qui y voit « une machine de guerre contre la psychologie au même titre que la psychanalyse » n’ayons pas peur de son « effet dynamitant sur les différentes versions du discours du maître […]»2. Elle voit d’ailleurs dans le parfum de scandale attaché à l’art contemporain, une fonction éthique 3.
En guise d’introduction provocatrice à la visite, le Mechanical Pig de Paul Mc Carthy, œuvre en silicone et fibre de verre branché sur un dispositif électrique, est un cochon endormi dont les flancs se soulèvent au rythme d’une respiration régulière : posture abandonnée… air bienheureux ...Oserions-nous dire une nouvelle figure de l’extase ? Osons car cette section est intitulée « Humilité et humour » !
Nous ne pourrons pas évidemment détailler la soixantaine d’œuvres présentes. Attardons-nous au circuit qui fut le nôtre et à ce qui nous a davantage retenu : Dan Flavin et sa lumière de néon qui modifie perspective et espace ; Yan Pei Ming et son immense Portrait de Giacometti, huile sur toile ; Pierre Soulages avec Peintures et sa lumineuse palette de noirs ; Martial Raysse et ses peintures et collages…Quatre portraits parmi les meilleurs, de Cindy Sherman.
Mais ce sera surtout l’étage intitulé « Peur de la mort » introduit par « l’enseigne » lumineuse de Claude Lévêque, Vous allez tous mourir, qui vient de façon intelligente et percutante dans la disposition des œuvres, mêler le sentiment religieux et celui de la vanité de notre existence, et ceci selon de multiples points de vue, du plus brutal au plus édulcoré. Damien Hirst est là bien sûr, avec son Kiss of death, mais aussi avec une très esthétique composition faite de papillons naturalisés, Believing ;Andres Serrano avec Blood cross ;etun bouleversant Autoportait à la morgue de Yan Pei Ming, aquarelle dont l’agencement des rouges donne à voir de façon miraculeuse l’absence de la vie.
Nous retiendrons aussi l’artiste indien Subodh Gupta, qui, avec A penny for belief, suit le fil de son inspiration qui noue les thèmes de la précarité et de la société de consommation comme on a pu le voir avec Very hungry God, immense tête de mort constituée d’ustensiles de cuisinequi trônait récemment devant le Palazzo Grassi à Venise. Nous verrons la note humoristique de A penny for belief dans sa présentation même à la sortie de l’exposition : le visiteur intrigué devant ces pièces de monnaie insérées dans de l’huile d’olive sur un plateau n’est-il pas tenté un instant de mettre la main au porte-monnaie ? Quelque chose comme « n’oubliez pas le guide ! »
 A cet étage des contemporaines « vanités »,deux œuvres provocatrices de Maurizio Cattelan  se répondaient : une photographie, Mother, deux mains en prière émergeant de la terre et La Nona Ora, représentant le pape Jean-Paul II terrassé par un météorite : si la première, tournée vers le ciel représente une imploration en direction de l’au-delà, la deuxième semble incarner la réponse brutale venue du ciel : « point de salut ». Mais c’est aussi un écho biblique au « Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » de la neuvième heure.
Si on excepte les papillons naturalisés de Damien Hirst, à Dinard il n’y a pas de monstrations de cadavres à cet étage des memento mori. Mais la réflexion sur cette question de la (re)présentation de la mort était récemment nourrie par une émission intitulée « Cadavres exécrables »4, dans laquelle Martin Quenehen faisait dialoguer critiques et artistes suite à l’exposition « Our body » interdite à Paris. Il apparaissait pourtant selon certains que plutôt qu’un attrait pour la morbidité on pouvait y voir - à la manière des embaumements, - une forme d’entretien du prolongement de la vie : voir la vie depuis la mort. Par ailleurs il n’était pas inutile d’y entendre et de se remettre en mémoire que la représentation de la mort comme objet d’art avait les plus anciennes références, depuis les momies jusqu’aux écorchés de Fragonard, en passant par les descentes de croix et les exercices clandestins de dissections auxquels excellaient les artistes de la Renaissance, - et que le parfum de scandale qui s’y attache n’est donc  pas spécifique à l’art contemporain. La différence étant tout de même de taille, dans le passage de la « représentation » de cadavres à leur « présentation » - convenons-en (et ceci mériterait un travail plus approfondi).
Alors ? Faut-il avoir peur de l’art contemporain ? Si nous consentons à la rupture avec le sens, si nous consentons à la rupture avec la « belle forme » et ses effets apaisants, nous pouvons alors versant amateur d’art ne pas nous effaroucher, mais plutôt nous laisser éveiller et bousculer par les œuvres ; et versant psychanalyste nous pouvons avancer du côté de la question de la sublimation en tant que séparée de l’idéalisation  comme nous l’indique Marie-Hélène Brousse.
 
1 Jusqu’au 13 septembre 2009.
2 Brousse M-H., « L’objet d’art à l’époque de la fin du beau », Revue ECF N° 71.
3 Brousse M-H., « L’objet d’art à l’époque de la fin du beau », Revue ECF N° 71.
 4 France-Culture, « Contre-Expertise », Cadavres exécrables, mardi 25 août. Avec Paul Ardenne, Wim Delvoye, Jean-Michel Ribettes, Kimiko Yoshida.
 
Tags associés à cet article: idéalisation, sublimation, vanité, éthique

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