mercredi 21 octobre 2009
Pierre Naveau : L’Avare en jeune homme
Dimanche soir. La Comédie française. L’Avare. Mise en scène : Catherine Hiégel. Le décor : Un grand escalier. Harpagon : Denis Podalydès.
Un avare qui paie de sa personne, généreux, car faisant apparaître les multiples facettes du personnage. Méchant, féroce, cruel, bien sûr ; mais aussi, finaud, fourbe, roublard, séducteur, hypocrite. Avec un côté Rouletabille, méfiant jusques au tréfonds. Rien ne lui échappe. En tout cas, loin du Euclio de Plaute ; car l’avare de Denis Podalydès, c’est un avare en jeune homme, et même, presque, l’espace d’un fugitif instant, en damoiseau.
Tyrannique, démoniaque, certes. Mais, surtout, inquiétant, très inquiétant même. Le noir, autour des yeux, le souligne. Un Harpagon effrayant, donc, du fait même qu’il soit vif et sautillant. Marchant sur la pointe des pieds, prêt à surprendre et à bondir, courant et, à la fin, dansant. Un Harpagon athlète.
Il ne quitte pas des yeux son invisible cassette. Et, quand il est occupé à autre chose, aux aguets, il tend l’oreille. Les coups de bâton sont, à un moment ou à un autre, toujours évoqués. Comme dans Amphytrion (cf. Sosie, référence de Lacan) ou dans Les fourberies de Scapin.
Eh oui, les enfants (Élise, donnée à un vieil homme, et Cléante, devenu un rival), c’est vrai, ont peur. Mais (comme Laure me l’a fait remarquer) l’esprit de répartie ne leur fait point défaut. Ils résistent. Ils disent ce qu’ils ont à dire. La trouvaille : une Mariane - rivale, pour rire, de la cassette bien-aimée - qui domine Harpagon du haut de sa taille. Mariane, une femme ? L’on sent Harpagon, laissant là l’essence virile à sa vanité, tout disposé à filer doux.
Valère et La Flèche, drôle de couple. Complices d’un vol. N’y aurait-il pas d’intelligence sans duplicité ? Maître Jacques l’apprend à ses dépens. C’est surtout lui qui reçoit les coups de bâton.
Ah ! « l’exaltation de la cassette d’Harpagon par le quiproquo qui la lui fait substituer à sa propre fille quand c’est un amoureux qui lui en parle » (Lacan) ! Qu’est-ce que l’on rit ! Oh ! cette déchirure de la scène 7 de l’acte IV : le cri de l’avare volé (« Où courir ? Où ne pas courir ? »). La chère cassette tombée en d’autres mains que les siennes ! Bon, à la fin des fins, c’est avec elle qu’il est marié.
Les spectateurs ? Oui, en effet, des grandes personnes, comme dirait Malraux. Parmi elles, Monique Canto, Jean-Pierre Elkabach, Jean-Marie Colombani, etc. Mais, surtout, fait étonnant, saisissant, pour un dimanche soir, beaucoup d’adolescents et d’enfants. Car on rit. Les rires des enfants apprennent qu’il y a une différence entre l’avarice selon La Fontaine et l’avare d’après Molière. C’est l’avare - et non l’avarice - qui fait rire !