Psychanalyse et politique, le blog

Articles du 26 octobre 2009

lundi 26 octobre 2009

"La paranoîa" - Viviana M. Saint-Cyr

 Viviana M. Saint-Cyr, Doctorat en psychanalyse

 
Chronique d’une mise en scène lacanienne.
« Un mathématicien, un astronaute, un auteur féminin à succès, une G4, sont convoqués à Piriapolis en Uruguay par un colonel. La mission consiste à inventer une fiction afin que des créatures extra-terrestres avides d’imaginaire soient rassasiées. Il en va de la vie de l’espèce et du salut de la Terre. Au Venezuela, il n’y a plus d’eau, plus de pétrole, plus rien. Seule peut se vendre la beauté des filles pauvres que des médecins d’une organisation mafieuse soumettent à la chirurgie esthétique. L’une d’entre elles, Brenda, tue ses manipulateurs par vengeance. Un policier déchu et anti-héros tente de résoudre l’affaire, enquêtant dans un monde de travestis et transsexuels ». C’est ainsi que Elise Vigier présente « La paranoïa » de Rafael Spregelburd.
 
Le nœud de l’histoire est attrayant : quatre personnages se trouvent réunis pour créer une fiction, ils sont tous convoqués par le truchement d’une lettre et ne sont choisis que par leurs défaillances. Nous assistons à la construction d’un délire : au début était le « Premier Contact » à partir de quoi l’on « a commencé à compter de nouveau » ; avant le Premier Contact un équilibre régnait entre les hommes et « les intelligences » dont la particularité était de consommer les fictions des humains en abondance. Les intelligences « épluchent la fiction et se nourrissent de ses petites parties ». Les signifiants sont ici des « unités séfaraditiques syntaxiques » qui non seulement possèdent « des significations infinies » mais surtout ont la capacité de « représentation combinatoire ». La structure signifiante est nommée le « Séfaraton » : les intelligences « lançaient le Séfaraton n’importe comment. Et elles l’observaient. Chaque événement de ce genre, chaque lancer, chaque observation, était unique. Et les combinatoires du Séfaraton semblaient infinies, et garantissaient un divertissement éternel ». Mais elles semblent ne plus se contenter de tout cela…
 
L’histoire a son intérêt. Il y a des allusions explicites à la fonction de la parole (i.e. « avant d’être nommées » les choses « n’étaient rien ») et des jolies suites signifiantes (i.e. « maillot » « Mayas » « Maracay » « Maracaibo » « maracucho » « maracas »). Mais c’est surtout la mise en scène qui produit un véritable effet de surprise chez le spectateur. Elle est lacanienne à l’insu des metteurs en scène qui n’ont jamais lu Lacan. Le dispositif est le suivant : il y a la scène avec des écrans mobiles sur lesquels on projette des images, il y a la salle et il y a une « chambre verte » qui se trouve à l’entrée de la salle, soit derrière les spectateurs lorsqu’ils sont assis. Tout ce que l’on voit sur scène, tout ce qui est face à nous et que tout au long de la pièce nous pensons être le « réel » pour autant que les personnages sont là « visiblement » en chair et en os, toute cette partie de l’histoire n’est que fiction ; une illusion dont le sujet créateur ne nous est révélé que vers la fin de la pièce. En revanche, tout ce que l’on voit projeté sur les écrans, et que l’on pense être les images de la fiction racontée, s’avère être la réalité, soit ce qui ne fait pas partie de l’imagination de ce sujet dont on ignore l’existence. Il s’agit ici d’un autre « réel » que nous voyons aussi face à nous. Un spectateur de l’ego-psychologie penserait que le réel est ce que l’on voit sur scène, c’est-à-dire ce qui est joué là, face à nous. Au fond, c’est exactement ce que nous pensons tous au début, nous imaginons que ce que l’on voit est une histoire réelle. Un autre spectateur ego-psychologue qui aurait bien compris la pièce penserait en sortant que le réel est plutôt toute cette réalité qui est projetée sur l’écran. Eh bien, il n’est en rien, l’un et l’autre « réels » ne sont à vrai dire que l’imaginaire, fiction ou réalité, car le « réel-réel » si je puis dire, n’est pas face à nous mais derrière nous ! Après avoir descendu le grand escalier du théâtre de Chaillot et avant d’entrer dans la petite salle Gémier nous passons tous par la « chambre verte ». Le « réel-réel » a lieu dans cette chambre que nous avons laissée vide. Ce qui est projeté sur les écrans de la scène se joue en temps réel derrière nous dans cette chambre verte vide de spectateurs. Si nous sommes assis plutôt près de la scène et si nous tournons la tête nous ne voyons que les autres spectateurs, ces « petits autres » nous empêchent de voir le « réel-réel ». Nous ne pouvons donc pas le voir, mais il est là, littéralement derrière nous. A la vérité nous ne pouvons le « voir » que « voilé », soit par l’écran sur lequel il est projeté (en temps réel !), soit par les personnages « réels » qui ont un certain rapport avec ce sujet qui ne nous est révélé que vers la fin.
 
Le symbolique a toute sa place, parmi les quatre convoqués par la lettre il y a une G4, un robot féminin, évidemment binaire qui rend possible la projection de la plupart des images (extraordinairement interprétée par Pierre Maillet). Le symbolique détermine l’imaginaire. De même, il y a une belle mise en parallèle entre le façonnement du personnage principal de la fiction créée par les quatre et le vase, ici, une tasse. Et le colonel de s’écrier : « donnez-leur (aux intelligences) une satanée fiction, s’il vous plaît ! Ou vous voulez qu’on devienne un trou ? ».
 
La représentation est dans cette mise en scène une présentation (l’histoire se raconte elle-même) bourrée des modes originaux de langage : un accent de singularité où nous avons droit non seulement à des néologismes mais surtout à un vocabulaire issu de toute la francophonie et de ses argots qui réussissent à « « dénaturaliser » le rapport du public français à sa langue » (il est intéressant de lire le propos de la traduction de mots vénézuéliens écrit par Marcial di Fonzo Bo. Cf. « La Paranoïa ». Ed. L’Arche, Paris, 2009).
 
Et il y a aussi une pièce manquante : un reste bolivarien !
 
Si les acteurs sont fabuleux il faut toutefois avouer qu’il y a des moments un peu lents. C’est tout de même une passionnante mise en scène, drôle et intelligente que j’ose qualifier de lacanienne. Mais la surprise ne survient qu’à la fin, après-coup.
 
*Paranoïa, de Rafael Spregelburd, Elise vigier avec Marcial di Fonzo Bo, Théâtre national de Chaillot, octobre 2009 (et en tournée en France jusqu’à fin décembre).
 
                                                                                                               
Tags associés à cet article: après-coup, le réel, le visible, surprise

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