Psychanalyse et politique, le blog

Articles du mois d'octobre 2009

jeudi 29 octobre 2009

"Nobody's perfect" - Miquel Bassols

 Miquel Bassols, psychanalyste, membre ECF

 L’échec du principe du marché,… ou “Nobody’s perfect”
La conception qui prônait l’équilibre homéostatique des marchés comme principe régulateur de l’économie a été contredite de façon radicale par une crise aussi globale que les effets de cette économie. On découvre tout d’un coup que ce n’était pas la loi du marché ce qui était le principe régulateur, même s’il semblait au prix de fortes turbulences, de l’économie libidinale globale. Non, ce n’était pas la loi de l’offre et de la demande ce qui donnait sa valeur d’échange et sa valeur de jouissance aux choses du monde. Il y avait une variable qui n’avait pas été considérée par les précis analyses économétriques comme la plus importante dans ce système : la confidence, la confiance en l’Autre qui devait garantir cette régulation comme une condition nécessaire de cette réalité, comme le point d’appui qui la soutenait en rien d’autre que la supposition d’un savoir de l’Autre.
 
Jacques-Alain Miller l’avait signalé de façon très opportune (voir l’entretien publié en Octobre 2008, Marianne) en repérant ce point d’appui de la grande machine économique globale dans ce vide actif occupé par la fonction désignée comme le « sujet-supposé-savoir ». C’est ce que la psychanalyse nous apprend dans l’expérience du transfert. Le monde découvre alors, non sans une certaine désillusion, que ce sujet-supposé-savoir était en fait dans le principe de l’énorme pouvoir des transferts (…) bancaires. Une fois enlevé ce principe actif de la confidence, l’édifice s’écroule dans un vertige paralysant. Les bancs eux-mêmes cessent alors de se supposer entre eux ce pouvoir de transfert et les gouvernements ont du faire le possible pour restaurer une confiance dans l’autre comme sujet-supposé-savoir, en garantissant ainsi son précaire semblant de solidité. En effet, il suffisait quelqu’un en faisant un petit signe d’alarme du fait que l’Autre ne savait pas tout ce qu’on supposait qu’il savait - mais qu’est-ce qui vaut en fin ce que j’ai ? – et la panique s’étend comme une trainé de poudre.
Et qu’est-ce qu’on suppose donc que l’Autre sait ? Les critiques les pires se sont adressés alors vers Alan Greenspan, le fameux ex président de la Fed (Federal Reserve System) qui avait affirmé la valeur absolue du principe du marché. Alan Greenspan a été surnommé « L’Oracle » par son pouvoir transférentiel sur le gouvernement américain et sur les agents du marché. « Il avait une façon de parler qui te faisait croire qu’il savait exactement de quoi il parlait en tout moment », disait un sénateur démocrate. Face aux premiers indices du déchainement de la crise, l ‘Oracle du transfert se maintenait quad même ferme dans sa certitude tout en affirmant : « La gestion du risque ne peut pas toujours arriver à la perfection (…) Les mauvais ont été les banquiers, dont l’intérêt individuel avait été jadis pour moi un point indiscutable ». L’argument a tout son intérêt : la machine et la loi du marché qui la gouvernait étaient bons, le mal est dans les sujets qui l’ont corrompue tout en abusant de la confiance. On le sait déjà, nobody’s perfect. La ressemblance d’Alan Greenspan avec l’ineffable millionnaire nommé Osgood Fielding dans le film Some Like It Hot (Certains l’aiment chaud) de Billy Wilder est plus que physique. Tous les deux mettent le point final dans la trame incroyable avec la même phrase : il n’y a personne qui soit parfait. Osgood Fielding acquiesçait ainsi à l’aveu de son partenaire de n’être pas une femme comme il le croyait, tandis qu’il continuait à mener son canot vers une lune de miel incertaine. Alan Greenspan argumenta de la même façon la marge de risque dans laquelle il prenait ses décisions. Et il avait bien raison, seul que la variable du sujet – le sujet de la jouissance, dirons-nous suivant l’enseignement de Lacan – était la pièce fondamentale de la machine, elle était là comme le ressort qui la maintenait en fonctionnement et comme la cause de tout son intérêt. Et elle se révèle maintenant comme son vrai sabotage interne. Ce sujet, il était là, lui-même sans le savoir, divisé dans son conflit entre l’objet libidinal qui se cachait sous les voiles du sujet-supposé-savoir.
Cet objet libidinal est le vrai ressort du marché tel que Freud l’avait découvert comme la cause de l’échec du nommé « principe du plaisir » de l’appareil psychique. Si Jacques Lacan l’avait formalisé comme l’objet a c’était pour le repérer comme le plus de jouir qui git dans toute plus value du marché comme l’objet fantasmatique le plus intime de chaque sujet. Le principe du marche se proposait, en réalité, comme le meilleur principe régulateur de l’objet libidinal, comme la loi qui pourrait distribuer d’une façon en fin la plus équilibré les bien de consommation. Au delà du principe homéostatique, cet objet libidinal se révèle maintenant comme un reste, comme un pur déchet qui inonde avec son non sens l’échec du principe du marche.
On ne devrait pas mépriser le solde final si on l’interprète comme il convient, avec la question que l’objet cause du désir renvoi au sujet une fois chu le sujet-supposé-savoir. C’est la question sur la vérité de sin désir qui peut être énoncé ainsi : et qu’est-ce que tu voulais de moi sans le savoir ?
Disons pour conclure que la comparaison ente le « principe du marché » er le « principe du plaisir » comme des médecines prescrites pour guérir le symptôme pourrait être menée encore plus loin. Ce sont des promesses de jouissance qui nourrissent la cause du symptôme. Mais la loi du marché se nourrit justement de sa propre consommation, elle se consomme dans cette consommation même…
 
 
 
 
 
 
 
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lundi 26 octobre 2009

"La paranoîa" - Viviana M. Saint-Cyr

 Viviana M. Saint-Cyr, Doctorat en psychanalyse

 
Chronique d’une mise en scène lacanienne.
« Un mathématicien, un astronaute, un auteur féminin à succès, une G4, sont convoqués à Piriapolis en Uruguay par un colonel. La mission consiste à inventer une fiction afin que des créatures extra-terrestres avides d’imaginaire soient rassasiées. Il en va de la vie de l’espèce et du salut de la Terre. Au Venezuela, il n’y a plus d’eau, plus de pétrole, plus rien. Seule peut se vendre la beauté des filles pauvres que des médecins d’une organisation mafieuse soumettent à la chirurgie esthétique. L’une d’entre elles, Brenda, tue ses manipulateurs par vengeance. Un policier déchu et anti-héros tente de résoudre l’affaire, enquêtant dans un monde de travestis et transsexuels ». C’est ainsi que Elise Vigier présente « La paranoïa » de Rafael Spregelburd.
 
Le nœud de l’histoire est attrayant : quatre personnages se trouvent réunis pour créer une fiction, ils sont tous convoqués par le truchement d’une lettre et ne sont choisis que par leurs défaillances. Nous assistons à la construction d’un délire : au début était le « Premier Contact » à partir de quoi l’on « a commencé à compter de nouveau » ; avant le Premier Contact un équilibre régnait entre les hommes et « les intelligences » dont la particularité était de consommer les fictions des humains en abondance. Les intelligences « épluchent la fiction et se nourrissent de ses petites parties ». Les signifiants sont ici des « unités séfaraditiques syntaxiques » qui non seulement possèdent « des significations infinies » mais surtout ont la capacité de « représentation combinatoire ». La structure signifiante est nommée le « Séfaraton » : les intelligences « lançaient le Séfaraton n’importe comment. Et elles l’observaient. Chaque événement de ce genre, chaque lancer, chaque observation, était unique. Et les combinatoires du Séfaraton semblaient infinies, et garantissaient un divertissement éternel ». Mais elles semblent ne plus se contenter de tout cela…
 
L’histoire a son intérêt. Il y a des allusions explicites à la fonction de la parole (i.e. « avant d’être nommées » les choses « n’étaient rien ») et des jolies suites signifiantes (i.e. « maillot » « Mayas » « Maracay » « Maracaibo » « maracucho » « maracas »). Mais c’est surtout la mise en scène qui produit un véritable effet de surprise chez le spectateur. Elle est lacanienne à l’insu des metteurs en scène qui n’ont jamais lu Lacan. Le dispositif est le suivant : il y a la scène avec des écrans mobiles sur lesquels on projette des images, il y a la salle et il y a une « chambre verte » qui se trouve à l’entrée de la salle, soit derrière les spectateurs lorsqu’ils sont assis. Tout ce que l’on voit sur scène, tout ce qui est face à nous et que tout au long de la pièce nous pensons être le « réel » pour autant que les personnages sont là « visiblement » en chair et en os, toute cette partie de l’histoire n’est que fiction ; une illusion dont le sujet créateur ne nous est révélé que vers la fin de la pièce. En revanche, tout ce que l’on voit projeté sur les écrans, et que l’on pense être les images de la fiction racontée, s’avère être la réalité, soit ce qui ne fait pas partie de l’imagination de ce sujet dont on ignore l’existence. Il s’agit ici d’un autre « réel » que nous voyons aussi face à nous. Un spectateur de l’ego-psychologie penserait que le réel est ce que l’on voit sur scène, c’est-à-dire ce qui est joué là, face à nous. Au fond, c’est exactement ce que nous pensons tous au début, nous imaginons que ce que l’on voit est une histoire réelle. Un autre spectateur ego-psychologue qui aurait bien compris la pièce penserait en sortant que le réel est plutôt toute cette réalité qui est projetée sur l’écran. Eh bien, il n’est en rien, l’un et l’autre « réels » ne sont à vrai dire que l’imaginaire, fiction ou réalité, car le « réel-réel » si je puis dire, n’est pas face à nous mais derrière nous ! Après avoir descendu le grand escalier du théâtre de Chaillot et avant d’entrer dans la petite salle Gémier nous passons tous par la « chambre verte ». Le « réel-réel » a lieu dans cette chambre que nous avons laissée vide. Ce qui est projeté sur les écrans de la scène se joue en temps réel derrière nous dans cette chambre verte vide de spectateurs. Si nous sommes assis plutôt près de la scène et si nous tournons la tête nous ne voyons que les autres spectateurs, ces « petits autres » nous empêchent de voir le « réel-réel ». Nous ne pouvons donc pas le voir, mais il est là, littéralement derrière nous. A la vérité nous ne pouvons le « voir » que « voilé », soit par l’écran sur lequel il est projeté (en temps réel !), soit par les personnages « réels » qui ont un certain rapport avec ce sujet qui ne nous est révélé que vers la fin.
 
Le symbolique a toute sa place, parmi les quatre convoqués par la lettre il y a une G4, un robot féminin, évidemment binaire qui rend possible la projection de la plupart des images (extraordinairement interprétée par Pierre Maillet). Le symbolique détermine l’imaginaire. De même, il y a une belle mise en parallèle entre le façonnement du personnage principal de la fiction créée par les quatre et le vase, ici, une tasse. Et le colonel de s’écrier : « donnez-leur (aux intelligences) une satanée fiction, s’il vous plaît ! Ou vous voulez qu’on devienne un trou ? ».
 
La représentation est dans cette mise en scène une présentation (l’histoire se raconte elle-même) bourrée des modes originaux de langage : un accent de singularité où nous avons droit non seulement à des néologismes mais surtout à un vocabulaire issu de toute la francophonie et de ses argots qui réussissent à « « dénaturaliser » le rapport du public français à sa langue » (il est intéressant de lire le propos de la traduction de mots vénézuéliens écrit par Marcial di Fonzo Bo. Cf. « La Paranoïa ». Ed. L’Arche, Paris, 2009).
 
Et il y a aussi une pièce manquante : un reste bolivarien !
 
Si les acteurs sont fabuleux il faut toutefois avouer qu’il y a des moments un peu lents. C’est tout de même une passionnante mise en scène, drôle et intelligente que j’ose qualifier de lacanienne. Mais la surprise ne survient qu’à la fin, après-coup.
 
*Paranoïa, de Rafael Spregelburd, Elise vigier avec Marcial di Fonzo Bo, Théâtre national de Chaillot, octobre 2009 (et en tournée en France jusqu’à fin décembre).
 
                                                                                                               
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vendredi 23 octobre 2009

Yes, he can ! - Paulo Siqueira

Paulo Siqueira, psychanalyste, membre ECF

 Formidable surprise : Barak OBAMA est prix Nobel de la Paix ! Alors qu’à l’ère de Bush, de Tony Blair, de Sharon et d’autres semblables, les va-t-en-guerre avaient le vent en poupe, il revient au « Premier Noir » Président des USA d’oser parler de négociation avec les pays de «l’axe du Mal » et même de dénucléarisation de la Planète. Les grands esprits de ce monde vont sûrement se moquer du grand, svelte et jeune « naïf » qui a eu le courage de concevoir une politique où l’on cherche « la paix de braves » plutôt que la guerre totale jusqu’à l’extermination des ennemis de la Démocratie. Ces « réalistes » qui ne croient qu’au pire (toujours certain, n’est-ce-pas ?) continueront à refuser toute négociation avec les représentant patentés du Mal Absolu (les intégristes iraniens, les talibans afghans, le dernier stalinien en Corée du Nord, etcetera). Ils vont tous se gausser de ce prix Nobel (« une médaille de chocolat », c’est le commentaire que je viens d’entendre dans une chaîne de Télévision) sous le prétexte que seul le résultat compte et que pour l’instant on ne voit pas les effets positifs de sa politique de « la main tendue ». On va donc parier sur l’échec d’Obama au Moyen Orient, en Afghanistan, en Irak, à Guatanamo et ailleurs. Or, il ne faut pas se tromper. Barak Obama n’est pas un pacifiste, il est loin d’être tombé dans l’angélisme de Carter. On peut dire, c’est vrai que tous ceux qui ont cru aux vertus de la non-violence (Ghandi, Martin Luther King et quelques autres) ont fini assassinés. Il ne manquera pas qui parient sur l’assassinat du Président des USA, ce qui est une probabilité, mais pas une fatalité. C’est facile de jouer aux Cassandres. « Yes, he can » c’est la devise d’Obama et les analystes devraient en prendre de la graine. Au contraire de celui qui nous hyperprésidentialise, Obama ne dit pas que « tout est possible ». C’est vrai, qu’il n’est pas non plus freudien au point de reconnaître ce qu’il y a d’impossible dans l’art de gouverner. Loin, très loin de tomber dans l’impuissance qui caractérise l’Europe de nos jours, Obama ne manque pas de courage car il fait le pari de la paix car le jeu vaut la chandelle, et il affirme qu’il faut continuer à discuter sans pour autant croire qu’on va se donner la main les uns aux autres et former la grande ronde de l’Harmonie Universelle. Par contre, semble-t-il le dire, il ne faudrait pas renoncer aux voies de la parole pour régler les conflits entre les nations et les peuples, seules capables d’apaiser les pulsions qui, si on les laisse aller jusqu’à leurs déchainements, n’épargneront ni les parlêtres  ni la planète.
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mercredi 21 octobre 2009

Pierre Naveau : L’Avare en jeune homme

Dimanche soir. La Comédie française. L’Avare. Mise en scène : Catherine Hiégel. Le décor : Un grand escalier. Harpagon : Denis Podalydès.
Un avare qui paie de sa personne, généreux, car faisant apparaître les multiples facettes du personnage. Méchant, féroce, cruel, bien sûr ; mais aussi, finaud, fourbe, roublard, séducteur, hypocrite. Avec un côté Rouletabille, méfiant jusques au tréfonds. Rien ne lui échappe. En tout cas, loin du Euclio de Plaute ; car l’avare de Denis Podalydès, c’est un avare en jeune homme, et même, presque, l’espace d’un fugitif instant, en damoiseau.
Tyrannique, démoniaque, certes. Mais, surtout, inquiétant, très inquiétant même. Le noir, autour des yeux, le souligne. Un Harpagon effrayant, donc, du fait même qu’il soit vif et sautillant. Marchant sur la pointe des pieds, prêt à surprendre et à bondir, courant et, à la fin, dansant. Un Harpagon athlète.
Il ne quitte pas des yeux son invisible cassette. Et, quand il est occupé à autre chose, aux aguets, il tend l’oreille. Les coups de bâton sont, à un moment ou à un autre, toujours évoqués. Comme dans Amphytrion (cf. Sosie, référence de Lacan) ou dans Les fourberies de Scapin.
Eh oui, les enfants (Élise, donnée à un vieil homme, et Cléante, devenu un rival), c’est vrai, ont peur. Mais (comme Laure me l’a fait remarquer) l’esprit de répartie ne leur fait point défaut. Ils résistent. Ils disent ce qu’ils ont à dire. La trouvaille : une Mariane - rivale, pour rire, de la cassette bien-aimée - qui domine Harpagon du haut de sa taille. Mariane, une femme ? L’on sent Harpagon, laissant là l’essence virile à sa vanité, tout disposé à filer doux.
Valère et La Flèche, drôle de couple. Complices d’un vol. N’y aurait-il pas d’intelligence sans duplicité ? Maître Jacques l’apprend à ses dépens. C’est surtout lui qui reçoit les coups de bâton.
Ah ! « l’exaltation de la cassette d’Harpagon par le quiproquo qui la lui fait substituer à sa propre fille quand c’est un amoureux qui lui en parle » (Lacan) ! Qu’est-ce que l’on rit ! Oh ! cette déchirure de la scène 7 de l’acte IV : le cri de l’avare volé (« Où courir ? Où ne pas courir ? »). La chère cassette tombée en d’autres mains que les siennes ! Bon, à la fin des fins, c’est avec elle qu’il est marié.
Les spectateurs ? Oui, en effet, des grandes personnes, comme dirait Malraux. Parmi elles, Monique Canto, Jean-Pierre Elkabach, Jean-Marie Colombani, etc. Mais, surtout, fait étonnant, saisissant, pour un dimanche soir, beaucoup d’adolescents et d’enfants. Car on rit. Les rires des enfants apprennent qu’il y a une différence entre l’avarice selon La Fontaine et l’avare d’après Molière. C’est l’avare - et non l’avarice - qui fait rire !
 

samedi 17 octobre 2009

Frankie Addams - Yvonne Lachaize-Oehmichen

 Yvonne Lachaize-Œhmichen, psychanalyste, membre ECF

 “La famille a changé, mais le temps de l’adolescence s’il peut être variable selon le sujet ou l’époque, reste identique dans le basculement des repères et des séparations nécessaires. Le réel de la puberté, la confrontation à l’autre sexe n’ont pas perdu leur pouvoir traumatique. Frankie Addams représente l’adolescente éternelle”.
 
« L’adolescence » est un terme qui n’apparaît dans la langue française qu’au XIXe siècle. C’est dire qu’elle peut ne pas être perçue comme passage obligé de l’enfant à l’adulte. Cependant, l’adolescence désigne ce moment de la puberté où surgit un réel auquel le sujet doit répondre. C’est l’âge où s’ouvrent tous les possibles marqués par l’interdit de l’inceste et par l’impossible du rapport sexuel. S’y découvre, dans la stupeur, que le réel du sexe échappe au dire de l’Autre ainsi barré. L’Autre ne sait donc pas tout et le mensonge est possible. À l’inverse l’instinct inclut un savoir dans le réel dont seul l’animal sur lequel le langage n’est pas tombé peut bénéficier. J. Lacan insistait sur ce dernier point, en 1975 il nous disait qu’on ne doit pas sous-estimer le fait que le langage laisse des traces sur le « parlêtre », en particulier celles de l’inconscient et qu’il ne peut plus, de ce fait, être question d’instinct.
Ainsi l’enfant, puis l’adolescent - notons la neutralité de ces termes - devient « homme » ou « femme », signifiants nouveaux censés le déterminer. Quelles ruptures vont-ils l’obliger à accomplir dans son rapport avec les figures parentales où il n’était question que de mère, père, enfant ? Que doit-il attendre de son sexe et de celui de l’Autre ? Les questions sont là suscitant l’angoisse, mais des réponses, chaque fois singulières, sont à inventer. Des rêves s’ouvrent avec leur cortège d’images et de sensations autour du sexe et de l’amour, mais comment les mettre à l’épreuve de la réalité ?
 
Pour aborder ce point de bascule des repères et ce qui va devoir changer quand des choix, qui sont ruptures avec des identifications, s’imposent dans l’existence, j’évoquerai la jeune « Frankie Addams », au travers du roman de Carson Smith Mac Cullers, paru en 1946 ; dont le titre anglais était « The member of the wedding » (« Le membre du mariage »).
 
« Frankie avait douze ans. Elle ne faisait partie d’aucun club, ni de quoi que ce soit au monde. Elle était devenue un être sans attache, qui traînait autour des portes, et elle avait peur ».
 
Pour Frankie Addams, ce jour-là, le monde, avait changé. Mais c’est Frankie, de fait, qui n’était plus la même et qui, soudain, se voyait dans le monde qui lui renvoyait son regard avec une étrange « connivence ». « Pour la première fois, nous dit l’auteur, elle ne se sentit plus séparée du monde ». Peut-on comprendre que jusque-là, par la place d’objet comblant qu’elle avait prise dans la construction du fantasme, il y avait totale cohésion de son être de vivant et du sujet de la parole ? Ainsi absorbée, captée, réalisant l’objet a, elle était exclue mais sans le savoir et, par là, ne pouvait ni se représenter ni voir le monde
Paradoxalement, c’est de « la vieille Frankie » dont il est question pour cette jeune fille de douze ans, qui regarde la dépouille de ce qu’elle était jusque-là avec un immense dédain. De nouveaux affects l’assaillent : l’ennui et l’attente d’autre chose qui la précipitent dans des comportements qu’elle ne s’explique pas et dans des sortes de fugues au moment même où s’ouvre pour elle la question de l’amour avec le mariage annoncé de son frère et de l’autre femme avec laquelle il allait partir au loin. Il lui apparaissait que son « nous » à elle ne pouvait être exclu de celui que formait son frère et sa fiancée : c’est là ce qui constituait sa version du rapport sexuel où elle devait trouver sa place. Mais le couple s’en va et Frankie n’est plus qu’un objet délaissé, ce qui la divise et l’interroge. L’objet (a) perdu, qu’elle ne réalise plus, devient alors « extime ». Cette chute de Frankie est la répétition du trauma subi lorsque son père, veuf depuis sa naissance, l’avait chassée de son lit.
« -Qu’est-ce que c’est que cette grande godiche de douze ans, avec ses jambes de sauterelle, qui veut encore dormir avec son vieux papa ? », lui avait brutalement dit son père. Notons que le couple formé par son frère avec Janice, - cette femme qu’il avait introduite aux dépens de Frankie - est déjà un déplacement marquant la constitution d’une scène à trois - et non plus à deux - d’où Frankie est bien, également, « évincée ». J’évoquerai, avec ce terme, un petit texte de S. Freud : « Le roman familial du névrosé » où il nous dit que le sentiment d’éviction est à l’origine de l’idée d’être « étranger à ses parents » en précisant « que l’individu au cours de sa croissance se détache de l’autorité de ses parents », et que « c’est un des effets les plus nécessaires mais aussi les plus douloureux du développement ». C’est ce point de rupture que l’adolescence peut recouvrir. C’est ce moment où un sujet se retrouve castré, dépris d’une place d’agalma puis d’objet (a), dans laquelle il s’était cru le tout de l’Autre. Il a maintenant à élaborer, par la castration advenue et dans sa division rencontrée, son propre fantasme avec la jouissance qui lui est propre. Ainsi parviendra-t-il à voiler son manque et sa solitude ; processus, donc, de séparation, de deuil, et de construction. Il y a alors passage de la famille au monde.
 
De plus, l’autre femme fait signe à Frankie, ouvrant sa perplexité face à la question : qu’est-ce qu’une femme ? Et c’est au même moment qu’un soldat ivre réussira à l’entraîner dans une chambre. Prise de panique devant le désir inconnu de cet homme, elle va l’assommer avec un pichet de verre et elle s’enfuira, craignant de l’avoir tué. Cet homme ne pouvait pas lui faire endosser le signifiant « femme » qu’elle n’était pas prête à assumer. Elle avait peur. Que lui voulait-il donc puisqu’il ne s’agissait plus seulement de parler ou de jouer à la dame ? Alors, Frankie dira : « j’ai l’impression que tout a disparu et qu’on m’a laissée seule au monde ». Notons ce désarrimage soudain et ce sentiment de solitude : Frankie est tombée dans le monde mais c’est dire aussi bien qu’elle peut y faire sa place.
 
 
 
 
 
 
 
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jeudi 15 octobre 2009

Un "roque" final - Catherine Bonningue

 

 Catherine Bonningue, psychanalyste, membre ECF
 
La responsabilité de l’analyste qui enseigne a été soulignée par Lacan. Il y a des dits qui savent cheminer dans les profondeurs du goût. On lira ci-dessous un des effets d’un dit, qui a su se combiner aux dits de l’inconscient particulier d’un sujet. C. B.
 
 « Tout le monde sait que La femme n’existe pas. » Telle est la petite chanson que nous serinons aujourd’hui. Ce qui n’empêche pas tout le monde d’y croire, à l’existence de La femme.
Mais aperçoit-on pour autant, dans cette évidence du dire lacanien (dernier Lacan), toutes les conséquences que cela implique. Jacques-Alain Miller nous a fait apercevoir, il y a peu, le lien de cette non-existence du signifiant La femme avec l’inexistence du rapport sexuel. Il parle de forclusion de ce signifiant La femme. (« Choses de finesse en psychanalyse », 26 novembre 2008) Ce que nous ne pouvons pas ne pas mettre en parallèle avec la forclusion du signifiant du Père. Si la forclusion du signifiant du Nom-du-Père permet le déclenchement d’une psychose, avec construction d’un délire, la forclusion du signifiant La femme a elle aussi bien des conséquences, mais que Lacan a traduit par un « tout le monde est fou ». À la forclusion d’Un-père, le délire psychotique. À la forclusion de La femme, le délire généralisé. Elles sont toutes folles, mais pas folles du tout. Penchons-nous sur les conséquences qui en découlent pour le sujet femme, qui, selon les principes freudiens qui sont toujours les nôtres, s’identifient sur le côté féminin. Si l’absence d’une représentation d’Un-père dans le symbolique laisse le sujet désemparé quand il a à faire le père, l’absence d’une représentation de La femme ne laisse-t-elle pas tout autant le sujet féminin désemparé quand elle a à faire la femme ? Bien sûr, les femmes ont à disposition leur cortège de semblants (infini) pour combler ce trou, mais soyons attentifs au fait qu’il y a une autre réponse à cette forclusion de La femme que celle de ce semblant, mixte de symbolique et d’imaginaire. Si nous plaçons « tout le monde est fou » dans ce trou de la forclusion de La femme, il nous faut bien admettre qu’il y a une réponse au niveau du réel, c’est-à-dire une réponse qui n’est pas de semblant. Cette réponse nous l’appelons jouissance, sinthome. Sorte de livre de chair à payer pour combler ce trou dans le symbolique. Dont les femmes peuvent se faire à l’occasion les marionnettes dans le réel.
Quelle solution offre une psychanalyse lacanienne (dernier Lacan) pour sortir de cette impasse qui fait prisonnières les femmes de cette absence d’un signifiant à les représenter dans le symbolique ? Le dernier Lacan, médié par le récent J.-A. Miller, nous a décalé du fantasme (toujours tributaire de l’imaginaire et du symbolique) au sinthome (prétendant au réel).
Le sinthome inclut le fantasme, il en passe par le fantasme. Le fantasme donne son armature au sinthome, et donc une modification du mode de jouissance en fin d’analyse en passera nécessairement par les dimensions d’imaginaire et de symbolique du fantasme. Le sinthome ne s’attrape-t-il pas d’abord par le fantasme ? Et l’enjeu d’une analyse est que le sinthome dégagé, isolé, concentré, permette au sujet d’obtenir un changement dans le réel, à partir du symbolique et de l’imaginaire. Le savoir-se-débrouiller, savoir-y-faire avec le sinthome implique à notre sens d’avoir pris sur lui une autre perspective. Le terme de roque (du jeu d’échecs) nous venait pour qualifier ce dégagement de la jouissance du sinthome chez le sujet féminin, jouissance savamment obtenue par un jeu d’identifications masculine et féminine (l’exemple fameux en restant la triade Dora-M. K-Mme K.). Là où le sujet, disons-le, hystérique, puisque l’hystérie fait problème aux femmes, nouait sa jouissance dans une inversion infinie de places masculines féminines, n’a-t-il pas dans ce qui sera une fin d’analyse à « roquer » son Roi et sa Tour, c’est-à-dire à changer de place sur l’échiquier, pour modifier la stratégie du jeu, libérant la Tour et la rendant efficace, protégeant le Roi, c’est-à-dire le mettant au repos. Tout cela étant obtenu, comme on le sait, sans que le Roi se mette à la place de la Tour, ni vice-versa. Deux cases vides sont exigibles entre les deux pièces, le Roi se positionnant près de la Tour, et la Tour sautant au-dessus du Roi pour occuper la place à côté de sa place d’origine. Les deux places d’origine ainsi laissées vides le restent, tout au moins un temps. Ajoutons que ce « roque » ne se fait qu’une fois dans la partie et sur des pièces (maîtresses) qui sont jusque-là restées figées à leur place.
Il y a me semble-t-il toujours quelque chose d’un « roque » en fin d’analyse permettant à un sujet féminin de s’extraire de la prison de jouissance qu’induit irrémédiablement la forclusion du signifiant La femme. Une fois tombés les oripeaux de semblants qui l’habillent, cette place dénudée de la jouissance, de Plus-Personne, peut rester vide, peut supporter l’Absence par excellence, celle d’un être qui pourrait représenter le sujet féminin. Le chemin est bien souvent long avant d’obtenir ce « roque », qui ne s’invente pas, mais se rencontre ; la marionnette qui fut le représentant factice du sujet n’est pas reniée, mais seulement désuète. C’est une fin d’analyse qui ne se fait pas au nom du Père, c’est un changement radical qui n’est pas de métaphore (avec son reliquat de jouissance toujours réengagée), et qui se passe de l’Œdipe dans son processus (et pas bien sûr comme nœud de la névrose).
         « Tu ne seras plus ce que tu as été, mais qui t’a fondé dans ton sinthome, indélébile, mais désormais désactivé. » Telle est la promesse, non idéalisée, d’une fin d’analyse.
 
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samedi 10 octobre 2009

Avons-nous peur (...) de l'art contemporain ? - Jeanne Joucla

 Jeanne Joucla, psychanalyste, membre ECF

 Le Palais des Arts à Dinard, entre plage et marchands de glaces, a proposé cet été 20091 une sélection d’œuvres de l’immense collection de François Pinault.
Un événement que cet accrochage mis en scène par Caroline Bourgeois qui mettait à portée de regard, des œuvres qui d’ordinaire font les beaux jours du Palazzo Grassi et maintenant de la Pointe de la Douane à Venise (propriétés du collectionneur), mais aussi d’expositions prestigieuses de par le monde. Nous pouvions en effet voir à Dinard les grands noms de l’Arte povera, du Minimalisme et du Pop art entre autre : Paul Mc Carthy, Martial Raysse, Damien Hirst, Subodh Gupta, Yan Pei Ming, Claude Lévêque pour ne citer que quelques uns d’entre eux.
L’exposition était intitulée malicieusement « Qui a peur des artistes ? » Prétendait-t-elle bousculer les idées convenues dans la petite cité bretonne ? On peut le supposer de par le choix des œuvres maniant de façon judicieuse et éclairée la tonalité transgressive et la dimension ironique…
Mais en écho, ce titre invitait aussi chacun à répondre intimement à la question : doit-on avoir peur de l’art contemporain ? Si nous suivons Marie-Hélène Brousse qui y voit « une machine de guerre contre la psychologie au même titre que la psychanalyse » n’ayons pas peur de son « effet dynamitant sur les différentes versions du discours du maître […]»2. Elle voit d’ailleurs dans le parfum de scandale attaché à l’art contemporain, une fonction éthique 3.
En guise d’introduction provocatrice à la visite, le Mechanical Pig de Paul Mc Carthy, œuvre en silicone et fibre de verre branché sur un dispositif électrique, est un cochon endormi dont les flancs se soulèvent au rythme d’une respiration régulière : posture abandonnée… air bienheureux ...Oserions-nous dire une nouvelle figure de l’extase ? Osons car cette section est intitulée « Humilité et humour » !
Nous ne pourrons pas évidemment détailler la soixantaine d’œuvres présentes. Attardons-nous au circuit qui fut le nôtre et à ce qui nous a davantage retenu : Dan Flavin et sa lumière de néon qui modifie perspective et espace ; Yan Pei Ming et son immense Portrait de Giacometti, huile sur toile ; Pierre Soulages avec Peintures et sa lumineuse palette de noirs ; Martial Raysse et ses peintures et collages…Quatre portraits parmi les meilleurs, de Cindy Sherman.
Mais ce sera surtout l’étage intitulé « Peur de la mort » introduit par « l’enseigne » lumineuse de Claude Lévêque, Vous allez tous mourir, qui vient de façon intelligente et percutante dans la disposition des œuvres, mêler le sentiment religieux et celui de la vanité de notre existence, et ceci selon de multiples points de vue, du plus brutal au plus édulcoré. Damien Hirst est là bien sûr, avec son Kiss of death, mais aussi avec une très esthétique composition faite de papillons naturalisés, Believing ;Andres Serrano avec Blood cross ;etun bouleversant Autoportait à la morgue de Yan Pei Ming, aquarelle dont l’agencement des rouges donne à voir de façon miraculeuse l’absence de la vie.
Nous retiendrons aussi l’artiste indien Subodh Gupta, qui, avec A penny for belief, suit le fil de son inspiration qui noue les thèmes de la précarité et de la société de consommation comme on a pu le voir avec Very hungry God, immense tête de mort constituée d’ustensiles de cuisinequi trônait récemment devant le Palazzo Grassi à Venise. Nous verrons la note humoristique de A penny for belief dans sa présentation même à la sortie de l’exposition : le visiteur intrigué devant ces pièces de monnaie insérées dans de l’huile d’olive sur un plateau n’est-il pas tenté un instant de mettre la main au porte-monnaie ? Quelque chose comme « n’oubliez pas le guide ! »
 A cet étage des contemporaines « vanités »,deux œuvres provocatrices de Maurizio Cattelan  se répondaient : une photographie, Mother, deux mains en prière émergeant de la terre et La Nona Ora, représentant le pape Jean-Paul II terrassé par un météorite : si la première, tournée vers le ciel représente une imploration en direction de l’au-delà, la deuxième semble incarner la réponse brutale venue du ciel : « point de salut ». Mais c’est aussi un écho biblique au « Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » de la neuvième heure.
Si on excepte les papillons naturalisés de Damien Hirst, à Dinard il n’y a pas de monstrations de cadavres à cet étage des memento mori. Mais la réflexion sur cette question de la (re)présentation de la mort était récemment nourrie par une émission intitulée « Cadavres exécrables »4, dans laquelle Martin Quenehen faisait dialoguer critiques et artistes suite à l’exposition « Our body » interdite à Paris. Il apparaissait pourtant selon certains que plutôt qu’un attrait pour la morbidité on pouvait y voir - à la manière des embaumements, - une forme d’entretien du prolongement de la vie : voir la vie depuis la mort. Par ailleurs il n’était pas inutile d’y entendre et de se remettre en mémoire que la représentation de la mort comme objet d’art avait les plus anciennes références, depuis les momies jusqu’aux écorchés de Fragonard, en passant par les descentes de croix et les exercices clandestins de dissections auxquels excellaient les artistes de la Renaissance, - et que le parfum de scandale qui s’y attache n’est donc  pas spécifique à l’art contemporain. La différence étant tout de même de taille, dans le passage de la « représentation » de cadavres à leur « présentation » - convenons-en (et ceci mériterait un travail plus approfondi).
Alors ? Faut-il avoir peur de l’art contemporain ? Si nous consentons à la rupture avec le sens, si nous consentons à la rupture avec la « belle forme » et ses effets apaisants, nous pouvons alors versant amateur d’art ne pas nous effaroucher, mais plutôt nous laisser éveiller et bousculer par les œuvres ; et versant psychanalyste nous pouvons avancer du côté de la question de la sublimation en tant que séparée de l’idéalisation  comme nous l’indique Marie-Hélène Brousse.
 
1 Jusqu’au 13 septembre 2009.
2 Brousse M-H., « L’objet d’art à l’époque de la fin du beau », Revue ECF N° 71.
3 Brousse M-H., « L’objet d’art à l’époque de la fin du beau », Revue ECF N° 71.
 4 France-Culture, « Contre-Expertise », Cadavres exécrables, mardi 25 août. Avec Paul Ardenne, Wim Delvoye, Jean-Michel Ribettes, Kimiko Yoshida.
 
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mardi 6 octobre 2009

User la vérité - Jacqueline Dhéret

Jacqueline Dhéret, psychanalyste, membre ECF

Il y a plusieurs politiques du symptôme.Il y a celle qui veut adapter le sujet au discours du maître, profondément ébranlé par le discours de la science. Douce en ses formes, autoritaire en son fond, elle entend ramener la singularité à l’universalité. Il y a la politique freudienne du symptôme, qui tire, dans le champ social, les conséquences de son expérience. Freud a donné au symptôme, parmi les formations de l’inconscient, une place particulière. C’est la leçon de l’hystérique : Les éléments libidinaux se transforment en symptômes. Les éléments agressifs, en insatisfaction, mécontentement, malaise. Là, la clinique passe dans le politique : toute formation humaine, nous dit Freud, est cimentée par des relations libidinales réciproques et pâtit de cette solidarité. Ainsi considère-t-il, dans tous les cas, les institutions, comme le résultat d’un échec. Cela ne doit pas nous paralyser, dit-il ! 1.

Enfin, il y a la politique lacanienne du symptôme. Pour Lacan, en son fond, le symptôme n’est pas en lien avec l’identification, plutôt est-il appelé là où il n’y a pas de signification universelle. Le sinthome est la façon qu’a le symptôme d’atteindre la singularité, au point de devenir le nom du destin du sujet. Lacan a eu besoin de produire un signifiant inédit, le sinthome, pour dire ce fait nouveau que Joyce lui avait fait découvrir. Le sinthome, comme solution au regard d’une impossibilité et non d’un échec. Il y a la réponse par le symptôme, qui a montré à Freud les limites du pouvoir de l’identification, il y a la réponse lacanienne qui nous invite à agrandir les conséquences du symptôme, jusqu’au point d’en répondre et d’y impliquer la pulsion. Le sinthome, dirait Lacan à Freud, pour faire, avec ce qui n’a pas de solution véritable.
 
Considérons tout d’abord la première politique, qui veut effacer la dimension de l’incommensurable et qui promeut le tout signifiant.
Elle se déploie en de multiples variantes mais repose en son fond sur une logique assez simple qui n’est pas étrangère aux techniques du marketing. La tendance à l’unification qu’elle opère implique toujours de séparer le symptôme, du sujet qui le porte, voire, d’en faire la victime. Cette séparation permet, dans tous les cas, de supposer une causalité organique au trouble.
La véritable unification est là : si la causalité organique ou génétique n’est pas démontrée aujourd’hui, elle le sera demain.
C’est le critère de l’évidence2. Une fois posée cette loi de formation, on obtient des séries. On peut alors, sur tous les fronts, se livrer à une interprétation des mini signes qui associent dans un rapport causal, les symptômes dont souffre quelqu’un, avec un trouble, déjà identifié ou à promouvoir.
Bien sur, l’apparition d’une nouvelle catégorie s’accompagne nécessairement de l’apparition d’individus que l’on peut dénombrer, répondant à cette catégorie. Une conception du symptôme, donc, qui comporte sa mise en scène, et qui, comme nous l’a montré l’actualité journalistique de la rentrée, implique de s’en prendre directement à la psychanalyse.
Comment s’opère l’extension d’un domaine ? Le mode du témoignage connaît un engouement certain. Relayé par les médias, il amène des lecteurs, des spectateurs à se reconnaître dans le tableau présenté. La liste est longue de ces propositions, de ces allégations qui nous viennent de l’Autre et qui nous figent dans l’univers de représentations préfabriquées : harcelés moraux, dépressifs, toccistes, hyperactifs, précaires etc…
L’extension s’opère aussi par la création d’associations qui justifient l’apparition d’une nouvelle catégorie ou la réclament, toujours appuyées par une ou deux autorités dites scientifiques. Ainsi avons-nous vu apparaître une nouvelle entité, les TOP, troubles oppositionnels avec provocation qui viserait à éradiquer, par une rééducation comportementale, les comportements troublions, des l’école maternelle. La médecine « prédictive », grâce au dépistage en milieu scolaire, permettrait ainsi de lutter contre les troubles d’adaptation à la vie sociale. Espérons qu’il y aura, à l’Education Nationale, des fripons pour désobéir !
 
Ces campagnes qui servent une politique autoritaire du symptôme, commencent par des rapports plus ou moins officiels. C’est le cas, par exemple, d’une enquête réalisée en 2000 sur les violences envers les femmes en France 3 dont on voit aujourd’hui qu’elle engage les mêmes développements , à une différence près : la thérapeutique sollicitée est cette fois juridique.
Dans tous les cas il s’agit de faire connaître, de briser le silence, souvent de nommer et de prévenir. C’est un nouveau régime de construction d’un Autre consistant.
 
La politique freudienne du symptôme, tenait compte de ce que l’hystérique avait enseigné à Freud. On peut s’en doute avancer qu’elle en est restée prisonnière et que cela tient à une certain opérativité du discours du maître, contemporain de l’époque freudienne. A l’omniprésence du discours humain, l’hystérique objecte par son symptôme, plus fort que l’idéal.
Que montre-t-elle ? Plus on cherche à obtenir une conformité, à ramener le sujet de sa particularité à l’universalité, plus on fait apparaître l’impuissance, plus on programme la réaction thérapeutique négative.
Le discours hystérique montre ce que le symptôme doit à la logique subjective : une cohérence privée, tissées d’associations qui tiennent aux lois du langage. L’inconscient génère des symptômes.
La clinique de l’hystérie nous enseigne quelque chose de très utile pour aborder le malaise dans la civilisation : le sujet ne trouve jamais de véritable apaisement de ses tensions subjectives dans l’identification communautaire. Il se porte mieux, quand on l’aide à en desserrer l’étau. Plutôt choisit-il l’identification au petit trait de jouissance qui choque, fait problème. Ainsi le symptôme hystérique, derrière la revendication ou la plainte, est-il satisfaction du petit passe-droit, de l’exception, qui met en échec les tendances socialisantes.
C’est une manière de répondre à l’affirmation collectivisante. Cependant, cette protestation reste prisonnière de la répétition, d’être captive de l’identification.
Le propre de l’hystérie est de savoir inscrire cette part pulsionnelle que comporte le symptôme dans un discours, en allant la chercher chez l’Autre, en tant qu’objet perdu. Une part de cette jouissance est attrapée par l’Autre, qui se saisit par la langue, la culture. C’est un savoir faire qui nous engage à nous intéresser au langage, au vécu du corps, à l’expression verbale du symptôme.
C’est une toute autre politique que celle précédemment évoquée. Elle suppose la causalité sexuelle, l’insistance du réel4, là où les maîtres contemporains postulent la causalité organique.
Elle nous rappelle ce que Freud a découvert au temps où le Nom Du Père faisait encore l’histoire : le symptôme est l’expression d’une pensée de la liberté.
 
Pour aborder les problèmes contemporains, il nous faut considérer le symptôme, comme ce qui nous vient du réel. J Lacan nous montre qu’il est tentative pour faire avec un impossible, plus exigeant que la réalité langagière à laquelle, cependant, il recourt. Pas d’espoir d’atteindre le réel par la représentation.
 Nous apercevons mieux, dans notre monde contemporain, que quelque chose objecte au fait que le sujet trouve sa place dans l’Autre. Nous comprenons mieux que la civilisation est faite de ce que nous bricolons, en marge de ce qui fait standard. Nous découvrons ce que Lacan enseignait en 75, avec « le sinthôme »5:pas seulement le malentendu dont le sujet hérite et qui lui vient de l’Autre, mais le truquage qu’il s’invente.
Dés lors, il nous faut réviser les modalités des discours. Il est plus difficile aujourd’hui de faire lien social à partir du champ défini par le semblant paternel, à partir de l’Idéal. Lorsque le lien ; n’est plus soutenu par le discours du maître, que la connexion au savoir se perd, il devient plus problématique de viser la vérité de l’inconscient, de rechercher un type de décision subjective qui interroge l’Autre, sur son désir.
 
C’est ce que rencontrent aussi les comportementalistes :débarrassez-moi de mon symptôme et du réel. Eux, croient que c’est possible. Nous, nous accueillons ces demandes, mais nous croyons qu’il y a une identité entre ce qui est insupportable, la jouissance, et ce que nous ne pouvons pas éviter. Nous, psychanalystes lacaniens, supposons que le symptôme, est au principe du vivant, qu’il parle tout seul, comme le sujet contemporain. C’est le point d’où nous partons.
Le concept de sinthôme apporté par Lacan inclut ce réel. Il est le symptôme freudien en tant qu’il est accroché au langage 6, en tant que l’on peut en faire muter le sens, et il prend en considération la part du symptôme, qui est bourdonnement, tourbillon , celle qui ne s’adresse pas à l’Autre.
L’analyse avertit qu’il y a bien des façons de faire avec ces marques, ces dépôts de la langue, capables de drainer une satisfaction particulière et qui, paradoxalement, peuvent se partager. On ne guérit pas du symptôme qui est nœud d’équivoque. Le mieux que l’on puisse faire dit Lacan, c’est de le déplacer, car la jouissance progresse dans le tissu des équivoques. Une langue, ce sont des achoppements, toutes sortes de façon de dire, dans lesquelles réside l’inconscient.
Dans une analyse, on passe du symptôme structuré comme un langage, à une bévue, radicalement hors norme, qui se suffit à elle même. Cela suppose d’admettre que le contenu latent de l’inconscient est du côté des S1. Des nœuds se construisent et font chaîne, grâce à la matière signifiante qui ouvre à l’équivoque. Ce réel hors sens pâtit du symbolique et circule dans le langage.
Là, la clinique passe dans le politique : les symptômes peuvent s’assembler, se multiplier, parce qu’ils ne répondent pas au programme identificatoire. Au fond, Freud avait une vision réaliste du symptôme : pas de lien social sans symptômes. La vision lacanienne est différente. Elle instaure une équivalence entre lien social et symptôme7. Cette perspective met le psychanalyste à l’heure de notre modernité. On entre dans la langue commune à partir de ce que l’on a de plus singulier et c’est ainsi que l’on peut se dire à l’Autre.
1 Sigmund Freud, Malaise dans le civilisation, PUF, 1981 p 32
2 DSMIII, 1988
3 Enquête nationale sur la violence envers les femmes en France, voir Norbert Elias, La civilisation des mœurs, éditions Calmann-Lévy, 1991
4Jacques Lacan, La troisième, Lettres de l’Ecole freudienne, 1975, n°16
5 Jacques Lacan, Le sinthôme, Le séminaire Livre XXVIII, Editions du Seuil, 2005.
6 le sinthome, déjà cité, p39
7 La conversation d’Arcachon, éditions Agalma, 1997
 
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vendredi 2 octobre 2009

Un prophète - Laura Sokolowsky

Laura Sokolowsky, psychanalyste, membre ECF

Contrairement aux apparences, le dernier film de Jacques Audiard n’est pas un témoignage sur l’univers carcéral. Cette fiction montre qu’il existe des modalités de nomination sans lien avec le Nom-du-Père. Le nom proviendrait-il du réel ? Telle est la question.
 
A en croire certains, le lauréat du prix du jury du festival de Cannes aurait mérité de recevoir la Palme d’or décernée à Michael Haneke. Elisabeth Huppert, la présidente du festival, aurait été influencée par son travail antérieur sur le tournage de La Pianiste qu’Haneke adapta du sombre roman de l’écrivain autrichien et prix Nobel Elfriede Jelinek. Comme l’administration pénitentiaire a donné sa caution au film d’Audiard Un prophète, on s’y précipite donc avec l’espoir de voir un film coup de poing sur le milieu carcéral. Le cinéaste a toutefois prévenu qu’il s’agissait d’autre chose. Il a notamment mis l’accent sur la fonction du décor. Le tournage a eu lieu dans des immeubles qui ont été démolis par la suite et non pas dans un centre pénitentiaire. Malgré cela, la tentation de pouvoir la visiter l’enfer des prisons notre République à peu de frais en allant au spectacle le dimanche après-midi constitue toujours une honnête motivation.
 
Telles étaient les rumeurs, voyons le film. Le scénario apparaît mince : Malik, un jeune homme d’origine maghrébine a plongé. On n’en saura pas la raison, mise à part une allusion au fait qu’il se serait servi d’une arme blanche contre les forces de l’ordre. Le voici condamné à purger une peine de six années de prison. Malik est seul, personne ne l’attend dehors. C’est un homme sans passé, qui a grandi en foyer et qui dit ne rien savoir de ses origines. Il parle aussi bien l’arabe que le français, sans savoir laquelle de ces deux langues est sa langue maternelle. Autrement dit, c’est un parlêtre sans histoire.
 
Il est conduit à la Centrale. Nous assistons à la scène, maintes fois montrée au cinéma, où le héros doit se dénuder et se débarrasser de ses oripeaux en arrivant en prison. En général, ce dénuement vient simuler la deuxième naissance du sujet à lui-même ignorée. Rapidement, Malik va se trouver en danger car personne ne le protège. Pour survivre, il va devoir commettre un meurtre afin d’obtenir une protection intra muros. Il s’agit là d’un choix forcé qui le torture, mais ce sera sa vie contre celle de l’autre. Jusqu’ici, l’aspect sociologique domine. La corruption généralisée du personnel est dépeinte, ainsi que la saleté des lieux. La vie sociale apparaît structurée selon les règles du milieu. À l’intérieur de la prison, la maffia corse impose sa loi de terreur aux combattants de la charia. La prison est une communauté qui doit être maintenue en permanence, qui doit s’organiser et élaborer des prescriptions pour prévenir les menaces de rébellion et qui désigne des organes veillant à l’observance de ces prescriptions. On reconnaît ici la définition que Freud donnait de la communauté humaine lorsque celle-ci doit renoncer à la violence brute pour se soumettre au droit. On n’échappe pas non plus au lien d’aliénation inéluctable et progressif entre le héros sans père et un vieux gangster incarcéré génialement interprété par Niels Arestrup.
 
Une bascule se produit au moment du meurtre que le héros s’oblige à commettre afin d’avoir la vie sauve. Il doit s’introduire dans la chambre d’un traître qui, méfiant, n’ouvre sa porte à personne de crainte d’être trucidé. Le traître va tout de même ouvrir sa porte sans méfiance à son meurtrier car il a l’espoir d’avoir une relation sexuelle avec lui. L’homme méfiant va donc mourir car il ne peut renoncer au sexe. Il joue ainsi sa vie pour un instant de jouissance et le héros va profiter de ce désir irrépressible pour l’assassiner dans un corps-à-corps sanglant.
 
Le sujet sans histoire va se construire une identité à partir de cet assassinat. Sa victime lui apparaît sous une forme hallucinée. A partir de l’acte meurtrier, Malik n’est plus seul dans sa cellule. Son délire l’instruit. Il l’écoute. Il ne se défend pas de son hallucination, il l’attend et l’accepte. Celle-ci lui parle en arabe, elle lui parle d’Allah. Dès lors, donner la mort ne constitue plus un problème. L’assassinat permet au héros de retrouver la satisfaction du corps à corps qu’il avait éprouvé dans la cellule du traître. La réitération de l’homicide est inéluctable, la répétition d’une jouissance y est engagée. C’est par son truchement que l’homme sans nom va devenir ce semblable qu’il a détruit. Etonnamment, l’identification spéculaire se réalise par le biais de l’anéantissement de l’alter ego. La nomination procède ici du processus d’anéantissement réel de la relation fondamentale au semblable.
 
Freud nous a appris que le meurtre du père était constitutif du sujet de l’éthique. Une fiction d’aujourd’hui nous suggère la façon dont l’imaginaire et le réel peuvent se conjoindre au-delà de toute morale.
 

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